Poursuivant mon travail de mise au propre et de documentation des différentes familles de mon ascendance, je me suis attelé à la descendance de Paul Gaignaire [58] (1796-1870) et Rosalie Gentillon [59] (1807-1868). Paradoxalement, c'est une des premières familles que j'ai étudiée, dès l'été 1984, lorsque je me suis engagé dans des recherches généalogiques.
Avant d'entrer dans les détails, il est utile de tracer à grands traits l'histoire et les caractéristiques de cette famille :
Paul Gaignaire a passé toute sa vie à La Motte-en-Champsaur (Hautes-Alpes) où il est né et mort. Il a été tour à tour ou simultanément muletier, voiturier, cabaretier, aubergiste, tout en gardant une activité de cultivateur. De son mariage en 1831 avec Rosalie Gentillon, du village voisin de Bénévent-et-Charbillac, sont nés treize enfants dont seulement quatre ont atteint l'âge adulte. Ces enfants et leurs descendances ont des destins différents qui illustrent la variété des trajectoires sociales et géographiques entre le milieu du XIXe siècle et aujourd'hui. Fait notable de cette famille, ce couple d'ancêtres ne compte pas moins de neuf notaires dans sa descendance :
- Paul Gaignaire (1835-1883), devenu notaire à Gap, est à l'origine d'une belle ascension sociale. Il est le premier de quatre générations de notaires à Gap, jusqu'à Paul Chauvet (1923-2017) auquel on peut ajouter Joseph Henry, notaire à Vienne, époux d'une fille Gaignaire. Une partie de cette famille s'est installée à Paris où elle a poursuivi son ascension sociale au sein d'une bourgeoise d'intellectuels et de serviteurs de l'État. Deux représentants de cette branche illustreront mon propos : Isabelle Herr, ép. Renouard, née en 1940, première femme à obtenir un poste de directrice d’administration centrale, puis première femme secrétaire générale de la Défense nationale et Olivier Dutheillet de Lamothe, né en 1949, conseiller d'État et membre du Conseil constitutionnel de 2001 à 2010.
- Félicité Gaignaire (1839-1866), ép. Jean Barthélémy, dont la descendance a été assurée par ses deux filles Hélène Barthélemy (1863-1947), ép. Jules Aubert et Mathilde Barthélemy (1866-1951), ép. Pierre Pourroy. Les différentes branches de cette famille sont principalement restées dans le Champsaur, à Gap et à Pont Sarrazin (La Rochette). Comme pour beaucoup de Champsaurins, on compte quelques émigrations aux États-Unis, en Californie ou dans l'Utah. Une particularité est que trois des fils de Mathilde Barthélemy ont préféré rester sur la Côte Est des États-Unis, à New-York, dans le New-Jersey et en Floride où ils ont travaillé dans la restauration. Un de nos cousins de cette branche, Arthur Pourroy, a tenu un restaurant à Miami Beach dans les années 50-60. Le notaire de cette branche est Jules Aubert (1881-1943), dont l'office se trouvait à Saint-Julien-en-Champsaur.
- Zoé Gaignaire [29] (1839-1918), ép. d'Hippolyte Escalle [28] (1838-1868). Des quatre enfants du couple, seul l'aîné, Hippolyte Escalle [14] (1862-1939), notaire à Briançon, maire de Briançon, conseiller d'arrondissement, puis conseiller général, président du conseil général des Hautes-Alpes, a eu une descendance. Son fils Paul Escalle (1907-1975) a succédé à son père comme notaire à Briançon.
- Rosalie Gaignaire (1848-1889), ép. Isidore Pascal a eu une descendance nombreuse dont la plus grande partie est restée encore jusqu'à récemment à La Motte-en-Champsaur. C'est le cas de la famille Mauberret (une descendante de cette branche est revenue se marier au village en 2023). C'est aussi le cas de la famille de Paul Pascal et ses deux filles. Cette branche compte aussi un notaire, Armand Pascal, à Roanne.
Généalogie simplifiée de la famille de Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon |
Les origines et les premières années de Paul Gaignaire
Paul Alexandre Gaignaire est né à La Motte-en-Champsaur le 2 prairial an IV (21 mai 1796), fils d'Alexandre Gaignaire [116] (1760-1810) et de Marianne Gasquet [117] (1761-1833). Son premier prénom, qui est aussi son prénom d'usage, est celui de son grand-père Paul Gaignaire [232] (1726-1788). On documente la présence de la famille Gaignaire à La Motte-en-Champsaur au moins depuis le XVIIe siècle. Lors de son décès en 1788, le grand-père Paul Gaignaire est qualifié d'aubergiste à La Motte-en-Champsaur. Il était déjà cabaretier, en 1760. Le père, Alexandre, est plutôt qualifié de cabaretier, surtout à partir de 1800, jusqu'à sa mort, à l'âge de cinquante ans. Son acte de décès, en 1810, le dit propriétaire cabaretier, à La Motte-en-Champsaur. On trouve aussi la mention de voiturier jusque vers 1800. Bien entendu, comme ses ancêtres, Alexandre Gaignaire était aussi cultivateur. La mère de Paul Alexandre Gaignaire, Marianne Gasquet, est originaire de Saint-Bonnet-en-Champsaur où son père, Joseph Gasquet [234] (1736-1799) était maçon et charpentier. Il est le descendant d'une dynastie de maçons qui commence, en l'état de nos connaissances, à Joseph Gasquet [1872] (1655-1715), venu à Gap, depuis Toulon, pour contribuer aux travaux de reconstruction de la ville après sa destruction presque totale en 1692 par le prince de Savoie. Cette ascendance hors du Champsaur montre que, même dans les familles les plus enracinées dans une région (ou pourrait même parler de micro-région), il n'est jamais exclu de trouver une ascendance lointaine que les migrations liées aux aléas de l'histoire ont favorisé.
Lorsqu'il décède le 24 novembre 1810, Alexandre Gaignaire laisse son épouse, âgée de quarante-neuf ans, son unique fils Paul Gaignaire, quatorze ans, et deux filles, l'aînée, Rose, née le 12 fructidor an II (29 août 1794) et la cadette, Magdeleine, née le 29 brumaire an IX (20 novembre 1800). Elles sont donc âgées respectivement de seize et dix ans. Comme cela arrivait souvent, la mère a dû vouloir marier le plus rapidement possible la fille aînée. Dès 1812, tout juste âgée de dix-huit ans, Rose Gaignaire épouse Pierre Martin, cultivateur, à Chauffayer, qui a presque le double de son âge. Il a trente-cinq ans.
La vie de Paul Gaignaire jusqu'à son mariage en 1831 n'est connue que par quelques mentions dans l'état civil ou dans les recensements. En 1812, à peine âgé de seize ans, il est témoin au mariage de sa sœur aînée, ce qui est probablement la preuve qu'il a été émancipé (l'âge de la majorité était alors vingt-et-un ans). Du point de vue familial, c'est le signe qu'il est désormais considéré comme le chef de ménage. Sa signature montre une belle maîtrise de l'écriture.
Signature de Paul Gaignaire, comme témoin au mariage de sa sœur Rose, à La Motte-en-Champsaur, le 3 décembre 1812. |
En 1816, il échappe à la conscription militaire car, lors du tirage au sort, il a obtenu un numéro supérieur aux besoins du contingent dans le canton de Saint-Bonnet. En 1817, lors d'un premier recensement à La Motte-en-Champsaur, il est recensé au village comme chef de ménage, avec sa mère et sa sœur Magdeleine. Jusqu'à son mariage, il est seulement qualifié de cultivateur, à l'exception d'une mention d'aubergiste, en 1831. Cela veut probablement dire que le cabaret/auberge a continué a existé, peut-être tenu par sa mère.
Le mariage de Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon
Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon se marient le 14 juillet 1831 à Bénévent-et-Charbillac. Ils ont respectivement trente-cinq et vingt-quatre ans, différence d'âges habituelle à l'époque. Jeanne Rosalie Gentillon est née le 20 février 1807, aux Gentillons, un hameau de cette commune, fille de Jean Antoine Gentillon [118] (1763-1845) et Marie Bœuf [119] (1769-1833). Son père est un important propriétaire cultivateur, avec une nombreuse famille et une non moins nombreuse descendance. Autant que l'on puisse en juger, la famille Gentillon représente un niveau de notabilité et d'aisance patrimoniale sensiblement supérieur à celui de la famille Gaignaire. Autrement dit, Paul Gaignaire a fait un « beau » mariage. Ce n'est probablement pas un hasard si leurs enfants et leurs descendants garderont des liens importants avec la famille Gentillon, alors que toutes les relations seront coupées avec les descendants des sœurs de Paul Gaignaire. Pour preuve, le faire-part de décès du notaire Paul Gaignaire, en 1883, fils de Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon, citera toutes les familles du côté Gentillon et aucune du côté Gaignaire.
Lors du mariage, les deux témoins de Paul Gaignaire sont des amis de La Motte-en-Champsaur, Hippolyte Escalle et Isidore Pascal. Il se trouve que ce sont les futurs pères des époux de deux des filles Gaignaire, respectivement Zoé et Rosalie. Ce n'est sûrement pas une coïncidence, mais le signe de solidarités au sein de La Motte-en-Champsaur qui se concrétiseront par des mariages, trente ans et quarante ans plus tard, entre les enfants des trois amis de 1831.
Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon ont eu treize enfants, tous nés à La Motte-en-Champsaur, depuis Jean Paul, né le 5 mars 1833, jusqu'à Jean Alexandre, né le 10 mai 1853. Entre vingt-six et quarante-six ans, Rosalie Gentillon aura un enfant tous les dix-huit mois et demi en moyenne. Trois de ces enfants sont nés sans vie (c'est l'expression utilisée à l'époque pour les enfants mort-nés), trois n'ont vécu que quelques jours, deux sont morts au bout de respectivement deux et six semaines. On perd la trace de leur fils Alexandre, née en 1844. Il est recensé dans le ménage de ses parents en 1846 et n'apparaît plus dans les recensements suivants. Il est probablement décédé enfant, soit à la Motte-en-Champsaur sans que son décès ne soit enregistré, soit ailleurs. En définitive, il ne reste que quatre enfants qui ont atteint l'âge adulte :
- Paul, né le 4 janvier 1835.
- Rosalie Félicité, née le 25 octobre 1837 (le prénom d'usage sera Félicité).
- Zoé, née le 4 décembre 1839.
- Rosalie Marie, née le 28 juillet 1848.
Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon, de 1831 à 1870
Après le mariage de Paul Gaignaire, sa mère Marianne Gasquet est allée vivre chez sa fille aînée Rose Gaignaire, ép. Martin, à Chauffayer (Aubessagne) où elle est décédée deux ans plus tard, le 7 novembre 1833, à l'âge de soixante-et-onze ans. Son acte de décès la qualifie de cabaretière, métier qu'elle a donc exercé aussi à Chauffayer, après La Motte-en-Champsaur, auprès de sa fille. La deuxième sœur de Paul Gaignaire, Magdeleine s'était mariée en 1825, avec Joseph Laforêt, de Brutinel.
Durant la période qui va de 1831 à 1870, les qualifications de Paul Gaignaire et de son épouse varient beaucoup, selon les actes d'état-civil ou les recensements. En synthèse, il est régulièrement qualifié de muletier entre 1833 et 1837. C'était aussi le métier exercé par son père. À cette époque, les voies de communication qui relient la Motte aux autres villages du Champsaur sont des chemins muletiers. La seule route pouvant porter des voitures importantes comme des diligences, est la route royale, puis impériale de Gap à Grenoble, par le col Bayard et la rive gauche du Drac (l'actuelle route Napoléon). Les muletiers disposaient des animaux nécessaires et la connaissance des chemins pour assurer des transports importants entre le village, vers les autres communes du Champsaur et vers Gap, ou, au nord, vers Grenoble. Paul Gaignaire ne semble exercer cette activité que jusqu'en 1837 (dernière mention). Pendant cette même période, on ne trouve qu'une seule mention de voiturier le concernant, probablement parce la majorité des transports se faisait avec des animaux de bâts et rarement avec des voitures.
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Muletiers du Vercors et de Lans, par Aug. Perrotin (L'Allobroge) Cette gravure de 1842 nous permet d'imaginer Paul Gaignaire |
L'activité la plus constante de Paul Gaignaire est celle de cabaretier, dans la continuité de son père et son grand-père. Il en est fait mention entre 1831 et 1860, ce qui ne veut pas dire qu'il ne l'a pas exercé avant. C'est la profession indiquée dans les recensements de 1841 et 1846. En 1851, ce n'est plus lui, mais son épouse, Rosalie Gentillon, qui est cabaretière. On trouve parfois la mention d'aubergiste, comme en 1831, 1841 ou 1847. Cela voulait dire qu'ils pouvaient offrir le gîte et le coucher aux rares voyageurs ou étrangers au village qui devaient y passer quelques jours. La Motte-en-Champsaur étant en dehors de toutes les voies de communication, l'activité d'aubergiste ne pouvait être qu'occasionnelle et, en aucun cas, susceptible d'assurer un revenu régulier.
Après 1860, ni lui, ni son épouse n'exercent plus ces activités. Paul Gaignaire est plus classiquement propriétaire cultivateur, jusqu'à son décès. En définitive, il faut comprendre que Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon pratiquaient une pluriactivité familiale. Si la conduite des mulets était réservée aux hommes, la tenue d'un cabaret, qui pouvait occasionnellement faire auberge, incombait aussi bien aux hommes qu'aux femmes. Et pendant le même temps, ils étaient aussi cultivateurs, probablement pour couvrir les besoins de la famille, mais aussi comme une forme de sécurité, voire même de tradition, dans un village où tout le monde était cultivateur.
En 1836, lors de l'établissement du cadastre de La Motte-en-Champsaur, Paul Gaignaire possède une maison dans laquelle il vit avec sa famille. Située dans la rue principale du village, c'est une petite maison qui se trouve sur une parcelle de 80 m2. Si on retire la surface de la cour qui se trouve devant, l'emprise au sol du bâtiment ne devait pas dépasser les 50 m2. Il s'agit probablement du résultat du partage d'une maison plus grande qui devait être celle de Jean Gaignaire [464] (1685-1755), son arrière-grand-père. En effet, celle qui est mitoyenne appartient à Joseph Gaignaire, un cousin germain du père de Paul, aussi descendant de Jean. De plus, Paul et Joseph Gaignaire se partagent une autre maison de 10 m2 au sol encastrée entre les leurs dont chacun possède un niveau, comme il était courant de le faire à cette époque lors des partages successoraux. Le premier étage appartient à Joseph Gaignaire et la cave à Paul Gaignaire qui pouvait y accéder depuis sa propre maison.
Extrait du cadastre de 1836 de La Motte-en-Champsaur |
Comme on le verra, en 1837, la maison familiale de Paul Gaignaire ne sera plus celle-ci. Pourtant, il la conservera. Après son décès, elle passera à son fils, Paul Gaignaire, notaire, à Gap, puis au fils de ce dernier, Louis Gaignaire à qui elle appartient toujours en 1911. La volonté de conserver dans la famille cette modeste maison est probablement la preuve qu'il s'agit de la demeure historique des Gaignaire que les descendants souhaitent garder par un devoir de mémoire. C'était, en quelque sorte, la maison ancestrale qui symbolisait l'enracinement des Gaignaire à La Motte-en-Champsaur. D'où aussi l'importance qu'elle se transmette de père en fils, comme se transmet le patronyme.
Cette maison devient trop petite alors que la famille s'agrandit. Le 11 août 1837, devant Me Escalle, notaire à La Motte-en-Champsaur, Paul Gaignaire achète une autre maison, plus grande, qui se trouve toujours sur la rue principale, à quelques dizaines de mètres. Là-aussi, une autre maison est encastrée dans celle qu'il vient d'acquérir. Quelques années plus tard, au décès de sa propriétaire, la veuve Jullien, Paul Gaignaire acquiert cette petite maison, vers 1845, et regroupe les deux en un seul bâtiment qui existe toujours :
Enfin, pour terminer avec les maisons et bâtiments possédés par Paul Gaignaire, celui-ci était propriétaire en 1836 d'une écurie dans le village, probablement pour compenser l'absence d'un espace suffisant dans la maison familiale pour héberger les animaux de bâts dont il avait besoin pour son activité de muletier. Il s'en dessaisit au même moment qu'il achète la nouvelle maison et qu'il cesse d'être muletier, toujours devant Me Escalle, le 19 novembre 1837. L'écurie qu'il cède est sensiblement plus grande que celle qui est attenante à sa nouvelle maison, ce qui signifie qu'il n'avait plus l'usage d'une telle surface.
En 1836, Paul Gaignaire est aussi propriétaire de seize parcelles sur le territoire de la commune, totalisant presque 3 ha. 41 a. dont la plus grande partie consiste en terres labourables et arrosables, pour assurer l'approvisionnement en céréales de la famille. Le reste est constitué d'un jardin de 170 m2 pour la culture des légumes et de prés, pour l'alimentation des animaux. Cette surface le situe dans la moyenne des propriétaires de la commune. Les plus riches possèdent entre 23 et 20 hectares de terres. Les plus pauvres n'ont parfois que leur maison avec éventuellement un jardin. Pendant sa vie, Paul Gaignaire n'aura de cesse d'agrandir son patrimoine. Patiemment, il se rend acquéreur de nouvelles parcelles et, fait notable, il n'en cède qu'une seule, de 15 ares, en 1858. À son décès en 1870, il est désormais propriétaire de trente-six parcelles totalisant 7 ha. 65 a. Comme on le voit, il a plus que doublé la surface possédée.
Enfin, l'analyse des actes notariés qu'il a passés et sa succession révèle un autre pan de son activité, celle de prêteur d'argent. Un relevé qui n'est probablement pas exhaustif permet d'identifier vingt-cinq actes de prêt d'argent par Paul Gaignaire à d'autres habitants du village ou des alentours, totalisant 16 500 francs, entre 1840 et son décès. Ce décompte est incomplet car il y a sûrement des créances verbales qui ont été soldées avant son décès, ce qui fait qu'elles n'apparaissent pas dans sa succession. D'autre part, l'usage de passer par des notaires différents fait que certains actes n'ont pas été identifiés et relevés. Notons que dans un certain nombre de cas, Paul Gaignaire achète des créances. Par exemple, Dominique Sauret avait prêté 200 francs à Jean Blanchard en 1841. Paul Gaignaire lui rachète cette créance pour 227,25 francs, avec les intérêts, faisant que Jean Blanchard devient désormais son débiteur. Il participe aussi à des montages financiers. Ainsi, en 1859, il s'associe avec Philippe Eberlin, un limonadier de Gap, pour prêter 3 500 francs à Zoé Eyraud, veuve Jeanselme, du Collet, à La Motte. Cette obligation fait partie d’une transaction plus importante où celle-ci reçoit de l’argent d'Isidore Pascal (3 000 francs) et d'Auguste Faure (700 francs) en paiement de ventes qu’elle leur a consenties et reçoit à titre de prêt 2 000 francs de Paul Gaignaire et 1 500 francs de Philippe Eberlin. Ces 7 200 francs, plus un apport personnel, lui permettent de payer une somme de 8 000 francs sur les 12 000 francs qu’elle doit sur l'acquisition d’un domaine au Collet vendu par Claude Adolphe Gérard de Chabottes. Cela prouve que Paul Gaignaire disposait de liquidités qu'ils pouvaient prêter selon les besoins. Il pouvait ainsi répondre aux sollicitations des notaires qui étaient souvent à l'origine de ces montages mettant en rapport les emprunteurs et les prêteurs.
Cette activité d'usurier de village, car c'est comme cela qu'il faut la nommer, a sensiblement contribué à son enrichissement au cours de sa vie. À son décès, il laisse à ses enfant les propriétés qu'il avait acquises et presque 9 000 francs de créances qui lui étaient encore dues. Notons qu'à ce moment là, avec les intérêts, les 16 500 francs prêtés ont représenté une somme de 19 000 francs, pour une part remboursée avant 1870 et pour l'autre part restant due. Ces prêts d'argent lui ont aussi permis d'arrondir son patrimoine. En 1860, Jean Blanchard et son fils Augustin, de La Motte, cèdent une terre pour payer une partie d'une créance datant de 1845. En regard, lui-même n'a quasiment jamais emprunté d'argent, ce qui fait qu'il laisse une situation financière et patrimoniale extrêmement saine à son décès. Ce n'était pas souvent le cas. Son ami, témoin à son mariage, Hippolyte Escalle, beau-père de sa fille Zoé, a laissé une situation "embrouillée" à son décès en 1858, où les dettes et les créances étaient multiples.
Enfin, quelques actes notariés permettent de mieux le connaître. En juillet 1847, un huissier se présente chez Paul Gaignaire pour une demande de dommages et intérêts de la part de François Villaron qui argue de l'usage par Paul Gaignaire d'une partie d'une terre qu'il possède aux Pessoles, à La Motte. Lorsque le juge de paix se rend sur les lieux, le 11 août 1847, pour régler le litige et définir les limites de propriétés, non seulement Paul Gaignaire réfute les allégations de François Villaron, mais, au contraire, avance que c'est François Villaron qui occupe une partie de sa propriété et que celui-ci lui doit des dommages et intérêts. En définitive, deux experts sont nommés pour départager les deux propriétaires en conflit. Grâce à leur médiation, Paul Gaignaire consent à acheter à François Villaron la surface de 17 ares qui formait le cœur du litige, pour la somme de 375 francs, reconnaissant implicitement le bien-fondé de sa revendication. Ce côté procédurier et chicaneur n'est pas propre à Paul Gaignaire. Les minutes de notaires regorgent de conflits de cette nature dont certains ne se terminent pas aussi rapidement.
Tout cela ne doit pas nous faire oublier que Paul Gaignaire était aussi un cultivateur. En novembre 1848, il confie quatorze agneaux femelles, dont dix à toison blanche et quatre à toison noire, à Jean Rambaud, du Villard Saint-Pierre, à Saint-Eusèbe. « Ledit Rambaud s’oblige de nourrir en père de famille et de donner à ces agneaux tous les soins nécessaires pour leur donner un bon croît [gain en poids d'un animal d'élevage] jusqu’au 23 mai prochain et de les lui rendre à son domicile à cette époque. » Pour cela, Paul Gaignaire paiera 3 francs par bête le 23 mai pour prix de ces soins, soit 42 francs au total. Une telle transaction se passait alors devant le notaire de La Motte, Me Barthélemy, qui était le voisin de Paul Gaignaire.
Comme nous l'avons dit, les enfants se sont succédé dans le ménage de Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon. À partir de 1841, ils sont recensés dans la nouvelle maison, ce qui nous permet de connaître un peu plus la vie de la famille. Dans les recensements de 1841 et 1846, Paul Gaignaire est qualifié de cabaretier. En 1851, c'est son épouse Rosalie Gentillon qui est cabaretière alors que lui est désormais propriétaire cultivateur, signe que l'activité agricole prend le pas sur le cabaret. Il est secondé par ses filles Félicité, quatorze ans, cultivatrice, et Zoé, douze ans, bergère. Le fils aîné, Paul, seize ans, a désormais quitté la maison familiale pour devenir clerc de notaire, chez Me Désiré Joubert, à Saint-Bonnet. En 1856, seule l'activité de cultivateur est mentionnée. En 1860, la fille aînée, Félicité, se marie avec Jean Barthélémy. Il est probable qu'en l'absence d'un fils pour reprendre l'exploitation, le projet de Paul Gaignaire était que son gendre, Jean Barthélemy, lui succède. C'est pour cela que celui-ci vient vivre dans la maison Gaignaire comme cultivateur. Il y est recensé avec sa femme et ses filles en 1861 et 1866. En 1861, les deux autres filles Gaignaire contribuent à l'exploitation du petit domaine, Zoé, vingt-et-un ans, comme cultivatrice, et Rosalie, treize ans, comme bergère. Cette même année 1861, Zoé Gaignaire se marie avec Hippolyte Escalle et quitte la maison familiale. En 1866, Paul Gaignaire, toujours cultivateur, est secondé par son gendre.
Le 24 mars 1868, Rosalie Gentillon décède à l'âge de soixante-et-un ans. Nous avons peu parlé d'elle dans cette histoire. Dans cette société très patriarcale, les femmes laissaient peu de traces dans les archives. Toute l'activité visible et écrite de la famille était concentrée sur le père, probablement pas dans la réalité quotidienne, mais sûrement dans les actes d'état civil, les recensements et les actes notariés. Il est pourtant certain qu'elle a beaucoup contribué au fonctionnement de la famille, aussi bien en secondant son mari comme cultivatrice, même si ce qualificatif ne lui est jamais donné, que comme cabaretière. Sans oublier qu'elle a eu treize enfants pendant sa vie d'épouse. Deux ans plus tard, Paul Gaignaire décède à son tour, le 8 janvier 1870, à soixante-treize ans. Comme nous l'avons vu, il laisse un petit patrimoine à ses enfants qu'ils se répartissent entre eux. Chacun récupère une partie des créances dues à leur père et une partie des terres. La maison ancestrale revient au seul fils, Paul Gaignaire. La maison familiale revient à la cadette, Rosalie, vingt-et-un ans, L'arrangement prévu d'une succession par Jean Barthélemy a visiblement était abandonné, peut-être parce que son épouse, Félicité Gaignaire, était décédée depuis 1866. Il a paru sûrement plus en accord avec les traditions que le propriétaire de la maison Gaignaire soit une fille qui porte le nom plutôt qu'un gendre. En 1872, elle y sera recensée seule, quelques mois avant son mariage avec Isidore Pascal. Cette maison passera ensuite à Isidore Pascal, fils de Rosalie, puis à Louise Pascal, épouse Pierre Grimaud, à qui elle appartenait en 1911.
Généalogie de Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon : cliquez-ici.
Lien vers l'article sur Paul Gaignaire, notaire à Gap : [page en cours de construction].
Lien vers l'article sur Félicité Gaignaire, ép. Jean Barthélémy : [page en cours de construction].