jeudi 27 mars 2025

Paul Gaignaire (1796-1870) et Rosalie Gentillon (1807-1868), de La Motte-en-Champsaur

Poursuivant mon travail de mise au propre et de documentation des différentes familles de mon ascendance, je me suis attelé à la descendance de Paul Gaignaire [58] (1796-1870) et Rosalie Gentillon [59] (1807-1868). Paradoxalement, c'est une des premières familles que j'ai étudiée, dès l'été 1984, lorsque je me suis engagé dans des recherches généalogiques.

Avant d'entrer dans les détails, il est utile de tracer à grands traits l'histoire et les caractéristiques de cette famille :

Paul Gaignaire a passé toute sa vie à La Motte-en-Champsaur (Hautes-Alpes) où il est né et mort. Il a été tour à tour ou simultanément muletier, voiturier, cabaretier, aubergiste, tout en gardant une activité de cultivateur. De son mariage en 1831 avec Rosalie Gentillon, du village voisin de Bénévent-et-Charbillac, sont nés treize enfants dont seulement quatre ont atteint l'âge adulte. Ces enfants et leurs descendances ont des destins différents qui illustrent la variété des trajectoires sociales et géographiques entre le milieu du XIXe siècle et aujourd'hui. Fait notable de cette famille, ce couple d'ancêtres ne compte pas moins de neuf notaires dans sa descendance : 

  • Paul Gaignaire (1835-1883), devenu notaire à Gap, est à l'origine d'une belle ascension sociale. Il est le premier de quatre générations de notaires à Gap, jusqu'à Paul Chauvet (1923-2017) auquel on peut ajouter Joseph Henry, notaire à Vienne, époux d'une fille Gaignaire. Une partie de cette famille s'est installée à Paris où elle a poursuivi son ascension sociale au sein d'une bourgeoise d'intellectuels et de serviteurs de l'État. Deux représentants de cette branche illustreront mon propos : Isabelle Herr, ép. Renouard, née en 1940, première femme à obtenir un poste de directrice d’administration centrale, puis première femme secrétaire générale de la Défense nationale et Olivier Dutheillet de Lamothe, né en 1949, conseiller d'État et membre du Conseil constitutionnel de 2001 à 2010.
  • Félicité Gaignaire (1839-1866), ép. Jean Barthélémy, dont la descendance a été assurée par ses deux filles Hélène Barthélemy (1863-1947), ép. Jules Aubert et Mathilde Barthélemy (1866-1951), ép. Pierre Pourroy. Les différentes branches de cette famille sont principalement restées dans le Champsaur, à Gap et à Pont Sarrazin (La Rochette). Comme pour beaucoup de Champsaurins, on compte quelques émigrations aux États-Unis, en Californie ou dans l'Utah. Une particularité est que trois des fils de Mathilde Barthélemy ont préféré rester sur la Côte Est des États-Unis, à New-York, dans le New-Jersey et en Floride où ils ont travaillé dans la restauration. Un de nos cousins de cette branche, Arthur Pourroy, a tenu un restaurant à Miami Beach dans les années 50-60. Le notaire de cette branche est Jules Aubert (1881-1943), dont l'office se trouvait à Saint-Julien-en-Champsaur.
  • Zoé Gaignaire [29] (1839-1918), ép. d'Hippolyte Escalle [28] (1838-1868). Des quatre enfants du couple, seul l'aîné, Hippolyte Escalle [14] (1862-1939), notaire à Briançon, maire de Briançon, conseiller d'arrondissement, puis conseiller général, président du conseil général des Hautes-Alpes, a eu une descendance. Son fils Paul Escalle (1907-1975) a succédé à son père comme notaire à Briançon.
  • Rosalie Gaignaire (1848-1889), ép. Isidore Pascal a eu une descendance nombreuse dont la plus grande partie est restée encore jusqu'à récemment à La Motte-en-Champsaur. C'est le cas de la famille Mauberret (une descendante de cette branche est revenue se marier au village en 2023). C'est aussi le cas de la famille de Paul Pascal et ses deux filles. Cette branche compte aussi un notaire, Armand Pascal, à Roanne.

Généalogie simplifiée de la famille de Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon

Les origines et les premières années de Paul Gaignaire

Paul Alexandre Gaignaire est né à La Motte-en-Champsaur le 2 prairial an IV (21 mai 1796), fils d'Alexandre Gaignaire [116] (1760-1810) et de Marianne Gasquet [117] (1761-1833). Son premier prénom, qui est aussi son prénom d'usage, est celui de son grand-père Paul Gaignaire [232] (1726-1788). On documente la présence de la famille Gaignaire à La Motte-en-Champsaur au moins depuis le XVIIe siècle. Lors de son décès en 1788, le grand-père Paul Gaignaire est qualifié d'aubergiste à La Motte-en-Champsaur. Il était déjà cabaretier, en 1760. Le père, Alexandre, est plutôt qualifié de cabaretier, surtout à partir de 1800, jusqu'à sa mort, à l'âge de cinquante ans. Son acte de décès, en 1810, le dit propriétaire cabaretier, à La Motte-en-Champsaur. On trouve aussi la mention de voiturier jusque vers 1800. Bien entendu, comme ses ancêtres, Alexandre Gaignaire était aussi cultivateur. La mère de Paul Alexandre Gaignaire, Marianne Gasquet, est originaire de Saint-Bonnet-en-Champsaur où son père, Joseph Gasquet [234] (1736-1799) était maçon et charpentier. Il est le descendant d'une dynastie de maçons qui commence, en l'état de nos connaissances, à Joseph Gasquet [1872] (1655-1715), venu à Gap, depuis Toulon, pour contribuer aux travaux de reconstruction de la ville après sa destruction presque totale en 1692 par le prince de Savoie. Cette ascendance hors du Champsaur montre que, même dans les familles les plus enracinées dans une région (ou pourrait même parler de micro-région), il n'est jamais exclu de trouver une ascendance lointaine que les migrations liées aux aléas de l'histoire ont favorisé.

Lorsqu'il décède le 24 novembre 1810, Alexandre Gaignaire laisse son épouse, âgée de quarante-neuf ans, son unique fils Paul Gaignaire, quatorze ans, et deux filles, l'aînée, Rose, née le 12 fructidor an II (29 août 1794) et la cadette, Magdeleine, née le 29 brumaire an IX (20 novembre 1800). Elles sont donc âgées respectivement de seize et dix ans. Comme cela arrivait souvent, la mère a dû vouloir marier le plus rapidement possible la fille aînée. Dès 1812, tout juste âgée de dix-huit ans, Rose Gaignaire épouse Pierre Martin, cultivateur, à Chauffayer, qui a presque le double de son âge. Il a trente-cinq ans.

La vie de Paul Gaignaire jusqu'à son mariage en 1831 n'est connue que par quelques mentions dans l'état civil ou dans les recensements. En 1812, à peine âgé de seize ans, il est témoin au mariage de sa sœur aînée, ce qui est probablement la preuve qu'il a été émancipé (l'âge de la majorité était alors vingt-et-un ans). Du point de vue familial, c'est le signe qu'il est désormais considéré comme le chef de ménage. Sa signature montre une belle maîtrise de l'écriture.

Signature de Paul Gaignaire, comme témoin au mariage de sa sœur Rose,
à La Motte-en-Champsaur, le 3 décembre 1812. 

En 1816, il échappe à la conscription militaire car, lors du tirage au sort, il a obtenu un numéro supérieur aux besoins du contingent dans le canton de Saint-Bonnet. En 1817, lors d'un premier recensement à La Motte-en-Champsaur, il est recensé au village comme chef de ménage, avec sa mère et sa sœur Magdeleine. Jusqu'à son mariage, il est seulement qualifié de cultivateur, à l'exception d'une mention d'aubergiste, en 1831. Cela veut probablement dire que le cabaret/auberge a continué a existé, peut-être tenu par sa mère.

Le mariage de Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon

Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon se marient le 14 juillet 1831 à Bénévent-et-Charbillac. Ils ont respectivement trente-cinq et vingt-quatre ans, différence d'âges habituelle à l'époque. Jeanne Rosalie Gentillon est née le 20 février 1807, aux Gentillons, un hameau de cette commune, fille de Jean Antoine Gentillon [118] (1763-1845) et Marie Bœuf [119] (1769-1833). Son père est un important propriétaire cultivateur, avec une nombreuse famille et une non moins nombreuse descendance. Autant que l'on puisse en juger, la famille Gentillon représente un niveau de notabilité et d'aisance patrimoniale sensiblement supérieur à celui de la famille Gaignaire. Autrement dit, Paul Gaignaire a fait un « beau » mariage. Ce n'est probablement pas un hasard si leurs enfants et leurs descendants garderont des liens importants avec la famille Gentillon, alors que toutes les relations seront coupées avec les descendants des sœurs de Paul Gaignaire. Pour preuve, le faire-part de décès du notaire Paul Gaignaire, en 1883, fils de Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon, citera toutes les familles du côté Gentillon et aucune du côté Gaignaire.

Lors du mariage, les deux témoins de Paul Gaignaire sont des amis de La Motte-en-Champsaur, Hippolyte Escalle et Isidore Pascal. Il se trouve que ce sont les futurs pères des époux de deux des filles Gaignaire, respectivement Zoé et Rosalie. Ce n'est sûrement pas une coïncidence, mais le signe de solidarités au sein de La Motte-en-Champsaur qui se concrétiseront  par des mariagestrente ans et quarante ans plus tard, entre les enfants des trois amis de 1831.

Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon ont eu treize enfants, tous nés à La Motte-en-Champsaur, depuis Jean Paul, né le 5 mars 1833, jusqu'à Jean Alexandre, né le 10 mai 1853. Entre vingt-six et quarante-six ans, Rosalie Gentillon aura un enfant tous les dix-huit mois et demi en moyenne. Trois de ces enfants sont nés sans vie (c'est l'expression utilisée à l'époque pour les enfants mort-nés), trois n'ont vécu que quelques jours, deux sont morts au bout de respectivement deux et six semaines. On perd la trace de leur fils Alexandre, née en 1844. Il est recensé dans le ménage de ses parents en 1846 et n'apparaît plus dans les recensements suivants. Il est probablement décédé enfant, soit à la Motte-en-Champsaur sans que son décès ne soit enregistré, soit ailleurs. En définitive, il ne reste que quatre enfants qui ont atteint l'âge adulte :

  • Paul, né le 4 janvier 1835.
  • Rosalie Félicité, née le 25 octobre 1837 (le prénom d'usage sera Félicité).
  • Zoé, née le 4 décembre 1839. 
  • Rosalie Marie, née le 28 juillet 1848.

Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon, de 1831 à 1870

Après le mariage de Paul Gaignaire, sa mère Marianne Gasquet est allée vivre chez sa fille aînée Rose Gaignaire, ép. Martin, à Chauffayer (Aubessagne) où elle est décédée deux ans plus tard, le 7 novembre 1833, à l'âge de soixante-et-onze ans. Son acte de décès la qualifie de cabaretière, métier qu'elle a donc exercé aussi à Chauffayer, après La Motte-en-Champsaur, auprès de sa fille. La deuxième sœur de Paul Gaignaire, Magdeleine s'était mariée en 1825, avec Joseph Laforêt, de Brutinel.

Durant la période qui va de 1831 à 1870, les qualifications de Paul Gaignaire et de son épouse varient beaucoup, selon les actes d'état-civil ou les recensements. En synthèse, il est régulièrement qualifié de muletier entre 1833 et 1837. C'était aussi le métier exercé par son père. À cette époque, les voies de communication qui relient la Motte aux autres villages du Champsaur sont des chemins muletiers. La seule route pouvant porter des voitures importantes comme des diligences, est la route royale, puis impériale de Gap à Grenoble, par le col Bayard et la rive gauche du Drac (l'actuelle route Napoléon). Les muletiers disposaient des animaux nécessaires et la connaissance des chemins pour assurer des transports importants entre le village, vers les autres communes du Champsaur et vers Gap, ou, au nord, vers Grenoble. Paul Gaignaire ne semble exercer cette activité que jusqu'en 1837 (dernière mention). Pendant cette même période, on ne trouve qu'une seule mention de voiturier le concernant, probablement parce la majorité des transports se faisait avec des animaux de bâts et rarement avec des voitures.

Muletiers du Vercors et de Lans, par Aug. Perrotin (L'Allobroge)
Cette gravure de 1842 nous permet d'imaginer Paul Gaignaire

L'activité la plus constante de Paul Gaignaire est celle de cabaretier, dans la continuité de son père et son grand-père. Il en est fait mention entre 1831 et 1860, ce qui ne veut pas dire qu'il ne l'a pas exercé avant. C'est la profession indiquée dans les recensements de 1841 et 1846. En 1851, ce n'est plus lui, mais son épouse, Rosalie Gentillon, qui est cabaretière. On trouve parfois la mention d'aubergiste, comme en 1831, 1841 ou 1847. Cela voulait dire qu'ils pouvaient offrir le gîte et le coucher aux rares voyageurs ou étrangers au village qui devaient y passer quelques jours. La Motte-en-Champsaur étant en dehors de toutes les voies de communication, l'activité d'aubergiste ne pouvait être qu'occasionnelle et, en aucun cas, susceptible d'assurer un revenu régulier. 

Après 1860, ni lui, ni son épouse n'exercent plus ces activités. Paul Gaignaire est plus classiquement propriétaire cultivateur, jusqu'à son décès. En définitive, il faut comprendre que Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon pratiquaient une pluriactivité familiale. Si la conduite des mulets était réservée aux hommes, la tenue d'un cabaret, qui pouvait occasionnellement faire auberge, incombait aussi bien aux hommes qu'aux femmes. Et pendant le même temps, ils étaient aussi cultivateurs, probablement pour couvrir les besoins de la famille, mais aussi comme une forme de sécurité, voire même de tradition, dans un village où tout le monde était cultivateur.

En 1836, lors de l'établissement du cadastre de La Motte-en-Champsaur, Paul Gaignaire possède une maison dans laquelle il vit avec sa famille. Située dans la rue principale du village, c'est une petite maison qui se trouve sur une parcelle de 80 m2. Si on retire la surface de la cour qui se trouve devant, l'emprise au sol du bâtiment ne devait pas dépasser les 50 m2. Il s'agit probablement du résultat du partage d'une maison plus grande qui devait être celle de Jean Gaignaire [464] (1685-1755), son arrière-grand-père. En effet, celle qui est mitoyenne appartient à Joseph Gaignaire, un cousin germain du père de Paul, aussi descendant de Jean. De plus, Paul et Joseph Gaignaire se partagent une autre maison de 10 m2 au sol encastrée entre les leurs dont chacun possède un niveau, comme il était courant de le faire à cette époque lors des partages successoraux. Le premier étage appartient à Joseph Gaignaire et la cave à Paul Gaignaire qui pouvait y accéder depuis sa propre maison.

Extrait du cadastre de 1836 de La Motte-en-Champsaur

Vue actuelle (2011) de la maison de Paul Gaignaire (au centre de la photo). C'est celle qui est prolongée par une véranda. L'ancienne maison de Joseph Gaignaire, qui semble faire corps avec elle, est visible à gauche derrière le garage qui a été construit sur la rue principale du village.

Comme on le verra, en 1837, la maison familiale de Paul Gaignaire ne sera plus celle-ci. Pourtant, il la conservera. Après son décès, elle passera à son fils, Paul Gaignaire, notaire, à Gap, puis au fils de ce dernier, Louis Gaignaire à qui elle appartient toujours en 1911. La volonté de conserver dans la famille cette modeste maison est probablement la preuve qu'il s'agit de la demeure historique des Gaignaire que les descendants souhaitent garder par un devoir de mémoire. C'était, en quelque sorte, la maison ancestrale qui symbolisait l'enracinement des Gaignaire à La Motte-en-Champsaur. D'où aussi l'importance qu'elle se transmette de père en fils, comme se transmet le patronyme.

Cette maison devient trop petite alors que la famille s'agrandit. Le 11 août 1837, devant Me Escalle, notaire à La Motte-en-Champsaur, Paul Gaignaire achète une autre maison, plus grande, qui se trouve toujours sur la rue principale, à quelques dizaines de mètres. Là-aussi, une autre maison est encastrée dans celle qu'il vient d'acquérir. Quelques années plus tard, au décès de sa propriétaire, la veuve Jullien, Paul Gaignaire acquiert cette petite maison, vers 1845, et regroupe les deux en un seul bâtiment qui existe toujours :

À gauche, cadastre de 1836, à droite, cadastre actuel. La maison de Paul Gaignaire porte
les n° de parcelle 1215 (acquise en 1837) et 1216, en 1836,  et 86, en 2025 (en orange).
Comme on le voit, la fusion des deux maisons est complète dans le cadastre actuel.


La parcelle actuelle mesure 275 m2 et l'emprise au sol du bâtiment (hors appentis) est de 125 m2. On voit bien l'augmentation de la surface disponible entre les deux maisons, celle héritée des ancêtres et celle acquise pour loger sa famille. Il faut juste nuancer car la première maison ne semblait pas disposer d'une écurie alors que celle-ci, sur le modèle traditionnel des maisons du Champsaur, comportait, et comporte toujours, une écurie accolée à la partie d'habitation, l'ensemble formant un tout sous le même toit. Lors de l'achat en 1837, la maison est décrite comme contenant deux pièces, avec un grenier et une chambre au-dessus et une cour au-devant.

Vue actuelle de la maison Gaignaire (2011). La partie d'habitation se trouve à gauche et la partie agricole (écurie et grange au-dessus) à droite. On distingue la porte de l'écurie. Hormis l'appentis ajouté devant, la maison n'a probablement guère évoluée depuis son occupation par la famille Gaignaire.

Enfin, pour terminer avec les maisons et bâtiments possédés par Paul Gaignaire, celui-ci était propriétaire en 1836 d'une écurie dans le village, probablement pour compenser l'absence d'un espace suffisant dans la maison familiale pour héberger les animaux de bâts dont il avait besoin pour son activité de muletier. Il s'en dessaisit au même moment qu'il achète la nouvelle maison et qu'il cesse d'être muletier, toujours devant Me Escalle, le 19 novembre 1837. L'écurie qu'il cède est sensiblement plus grande que celle qui est attenante à sa nouvelle maison, ce qui signifie qu'il n'avait plus l'usage d'une telle surface.

En 1836, Paul Gaignaire est aussi propriétaire de seize parcelles sur le territoire de la commune, totalisant presque 3 ha. 41 a. dont la plus grande partie consiste en terres labourables et arrosables, pour assurer l'approvisionnement en céréales de la famille. Le reste est constitué d'un jardin de 170 m2 pour la culture des légumes et de prés, pour l'alimentation des animaux. Cette surface le situe dans la moyenne des propriétaires de la commune. Les plus riches possèdent entre 23 et 20 hectares de terres. Les plus pauvres n'ont parfois que leur maison avec éventuellement un jardin. Pendant sa vie, Paul Gaignaire n'aura de cesse d'agrandir son patrimoine. Patiemment, il se rend acquéreur de nouvelles parcelles et, fait notable, il n'en cède qu'une seule, de 15 ares, en 1858. À son décès en 1870, il est désormais propriétaire de trente-six parcelles totalisant 7 ha. 65 a. Comme on le voit, il a plus que doublé la surface possédée. 

Enfin, l'analyse des actes notariés qu'il a passés et sa succession révèle un autre pan de son activité, celle de prêteur d'argent. Un relevé qui n'est probablement pas exhaustif permet d'identifier vingt-cinq actes de prêt d'argent par Paul Gaignaire à d'autres habitants du village ou des alentours, totalisant 16 500 francs, entre 1840 et son décès. Ce décompte est incomplet car il y a sûrement des créances verbales qui ont été soldées avant son décès, ce qui fait qu'elles n'apparaissent pas dans sa succession. D'autre part, l'usage de passer par des notaires différents fait que certains actes n'ont pas été identifiés et relevés. Notons que dans un certain nombre de cas, Paul Gaignaire achète des créances. Par exemple, Dominique Sauret avait prêté 200 francs à Jean Blanchard en 1841. Paul Gaignaire lui rachète cette créance pour 227,25 francs, avec les intérêts, faisant que Jean Blanchard devient désormais son débiteur. Il participe aussi à des montages financiers. Ainsi, en 1859, il s'associe avec Philippe Eberlin, un limonadier de Gap, pour prêter 3 500 francs à Zoé Eyraud, veuve Jeanselme, du Collet, à La Motte. Cette obligation fait partie d’une transaction plus importante où celle-ci reçoit de l’argent d'Isidore Pascal (3 000 francs) et d'Auguste Faure (700 francs) en paiement de ventes qu’elle leur a consenties et reçoit à titre de prêt 2 000 francs de Paul Gaignaire et 1 500 francs de Philippe Eberlin. Ces 7 200 francs, plus un apport personnel, lui permettent de payer une somme de 8 000 francs sur les 12 000 francs qu’elle doit sur l'acquisition d’un domaine au Collet vendu par Claude Adolphe Gérard de Chabottes. Cela prouve que Paul Gaignaire disposait de liquidités qu'ils pouvaient prêter selon les besoins. Il pouvait ainsi répondre aux sollicitations des notaires qui étaient souvent à l'origine de ces montages mettant en rapport les emprunteurs et les prêteurs.

Cette activité d'usurier de village, car c'est comme cela qu'il faut la nommer, a sensiblement contribué à son enrichissement au cours de sa vie. À son décès, il laisse à ses enfant les propriétés qu'il avait acquises et presque 9 000 francs de créances qui lui étaient encore dues. Notons qu'à ce moment là, avec les intérêts, les 16 500 francs prêtés ont représenté une somme de 19 000 francs, pour une part remboursée avant 1870 et pour l'autre part restant due. Ces prêts d'argent lui ont aussi permis d'arrondir son patrimoine. En 1860, Jean Blanchard et son fils Augustin, de La Motte, cèdent une terre pour payer une partie d'une créance datant de 1845. En regard, lui-même n'a quasiment jamais emprunté d'argent, ce qui fait qu'il laisse une situation financière et patrimoniale extrêmement saine à son décès. Ce n'était pas souvent le cas. Son ami, témoin à son mariage, Hippolyte Escalle, beau-père de sa fille Zoé, a laissé une situation "embrouillée" à son décès en 1858, où les dettes et les créances étaient multiples.

Enfin, quelques actes notariés permettent de mieux le connaître. En juillet 1847, un huissier se présente chez Paul Gaignaire pour une demande de dommages et intérêts de la part de François Villaron qui argue de l'usage par Paul Gaignaire d'une partie d'une terre qu'il possède aux Pessoles, à La Motte. Lorsque le juge de paix se rend sur les lieux, le 11 août 1847, pour régler le litige et définir les limites de propriétés, non seulement Paul Gaignaire réfute les allégations de François Villaron, mais, au contraire, avance que c'est François Villaron qui occupe une partie de sa propriété et que celui-ci lui doit des dommages et intérêts. En définitive, deux experts sont nommés pour départager les deux propriétaires en conflit. Grâce à leur médiation, Paul Gaignaire consent à acheter à François Villaron la surface de 17 ares qui formait le cœur du litige, pour la somme de 375 francs, reconnaissant implicitement le bien-fondé de sa revendication. Ce côté procédurier et chicaneur n'est pas propre à Paul Gaignaire. Les minutes de notaires regorgent de conflits de cette nature dont certains ne se terminent pas aussi rapidement. 

Tout cela ne doit pas nous faire oublier que Paul Gaignaire était aussi un cultivateur. En novembre 1848, il confie quatorze agneaux femelles, dont dix à toison blanche et quatre à toison noire, à Jean Rambaud, du Villard Saint-Pierre, à Saint-Eusèbe. « Ledit Rambaud s’oblige de nourrir en père de famille et de donner à ces agneaux tous les soins nécessaires pour leur donner un bon croît [gain en poids d'un animal d'élevage] jusqu’au 23 mai prochain et de les lui rendre à son domicile à cette époque. » Pour cela, Paul Gaignaire paiera 3 francs par bête le 23 mai pour prix de ces  soins, soit 42 francs au total. Une telle transaction se passait alors devant le notaire de La Motte, Me Barthélemy, qui était le voisin de Paul Gaignaire.

Comme nous l'avons dit, les enfants se sont succédé dans le ménage de Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon. À partir de 1841, ils sont recensés dans la nouvelle maison, ce qui nous permet de connaître un peu plus la vie de la famille. Dans les recensements de 1841 et 1846, Paul Gaignaire est qualifié de cabaretier. En 1851, c'est son épouse Rosalie Gentillon qui est cabaretière alors que lui est désormais propriétaire cultivateur, signe que l'activité agricole prend le pas sur le cabaret. Il est secondé par ses filles Félicité, quatorze ans, cultivatrice, et Zoé, douze ans, bergère. Le fils aîné, Paul, seize ans, a désormais quitté la maison familiale pour devenir clerc de notaire, chez Me Désiré Joubert, à Saint-Bonnet. En 1856, seule l'activité de cultivateur est mentionnée. En 1860, la fille aînée, Félicité, se marie avec Jean Barthélémy. Il est probable qu'en l'absence d'un fils pour reprendre l'exploitation, le projet de Paul Gaignaire était que son gendre, Jean Barthélemy, lui succède. C'est pour cela que celui-ci vient vivre dans la maison Gaignaire comme cultivateur. Il y est recensé avec sa femme et ses filles en 1861 et 1866. En 1861, les deux autres filles Gaignaire contribuent à l'exploitation du petit domaine, Zoé, vingt-et-un ans, comme cultivatrice, et Rosalie, treize ans, comme bergère. Cette même année 1861, Zoé Gaignaire se marie avec Hippolyte Escalle et quitte la maison familiale. En 1866, Paul Gaignaire, toujours cultivateur, est secondé par son gendre.

Le 24 mars 1868, Rosalie Gentillon décède à l'âge de soixante-et-un ans. Nous avons peu parlé d'elle dans cette histoire. Dans cette société très patriarcale, les femmes laissaient peu de traces dans les archives. Toute l'activité visible et écrite de la famille était concentrée sur le père, probablement pas dans la réalité quotidienne, mais sûrement dans les actes d'état civil, les recensements et les actes notariés. Il est pourtant certain qu'elle a beaucoup contribué au fonctionnement de la famille, aussi bien en secondant son mari comme cultivatrice, même si ce qualificatif ne lui est jamais donné, que comme cabaretière. Sans oublier qu'elle a eu treize enfants pendant sa vie d'épouse. Deux ans plus tard, Paul Gaignaire décède à son tour, le 8 janvier 1870, à soixante-treize ans. Comme nous l'avons vu, il laisse un petit patrimoine à ses enfants qu'ils se répartissent entre eux. Chacun récupère une partie des créances dues à leur père et une partie des terres. La maison ancestrale revient au seul fils, Paul Gaignaire. La maison familiale revient à la cadette, Rosalie, vingt-et-un ans, L'arrangement prévu d'une succession par Jean Barthélemy a visiblement était abandonné, peut-être parce que son épouse, Félicité Gaignaire, était décédée depuis 1866. Il a paru sûrement plus en accord avec les traditions que le propriétaire de la maison Gaignaire soit une fille qui porte le nom plutôt qu'un gendre. En 1872, elle y sera recensée seule, quelques mois avant son mariage avec Isidore Pascal. Cette maison passera ensuite à Isidore Pascal, fils de Rosalie, puis à Louise Pascal, épouse Pierre Grimaud, à qui elle appartenait en 1911.

Généalogie de Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon : cliquez-ici.

Lien vers l'article sur Paul Gaignaire, notaire à Gap : [page en cours de construction].

Lien vers l'article sur Félicité Gaignaire, ép. Jean Barthélémy : [page en cours de construction].

Lien vers l'article sur Rosalie Gaignaire, ép. Isidore Pascal : [page en cours de construction].

jeudi 14 novembre 2024

Le livre de raison de Jacques Second (1702-1778), bourgeois de Villard-Saint-Christophe

Les archives départementales de l'Isère conservent le livre de raison de notre ancêtre Jacques Second (1702-1778) [370], bourgeois de Villard-Saint-Christophe.

Villard-Saint-Christophe est un village de l'Isère, qui se trouve à quelques kilomètres de La Mure. Il est composé du chef-lieu, le Villard, et de quelques hameaux dont les plus importants sont La Traverse et Les Troussiers. Construit sur les pentes qui dominent les lacs de Laffrey, il est situé à 1 000 m d'altitude, mais les sommets environnants, au pied duquel il se trouve, culminent à plus de 2 000 m (Grand Serre, Tabor). Son extrémité ouest touche le lac de Pierre-Châtel (ou des Cordeliers).  Au XVIIIe siècle, dans ce village essentiellement agricole, les habitants pratiquaient une agriculture vivrière dont l'essentiel de la production était consommé sur place, par la famille productrice. Seuls quelques habitants pouvaient vendre leur surplus. Ils cultivaient le blé froment, le seigle et le mélange de céréales, appelé aujourd'hui méteil, « mescle » dans le patois de Villard-Saint-Christophe. Ils faisaient aussi de l'élevage de vaches et de moutons et pratiquaient la mise en estive des troupeaux, grâce aux pâturages de montagne de la commune. Cela leur procurait beurre et fromages à pâte cuite. Enfin, certains faisaient un peu de viticulture sur des parcelles mieux exposées, en général en dehors de la commune. Villard-Saint-Christophe est proche d'un axe de circulation important qui rejoint Grenoble à Gap. Il se trouve à une trentaine de kilomètres de Grenoble. Une journée de marche suffisait pour s'y rendre. Enfin, à l'époque de Jacques Second, le nombre d'habitants devait se situer autour de 400 habitants.

Vue aérienne de Villard-Saint-Christophe (source : site de la commune)

Jacques Second est l'héritier de trois générations de notaires, Claude, Pierre (1619-1697) et Jacques Second (1656-1738) qui officiaient à Villard-Saint-Christophe. Après ce dernier, l'office notarial est passé dans la famille Pomier (ou Pommier). Quant à Jacques Second, il a vécu « bourgeoisement » de l'exploitation et de la gestion de ses propriétés à Villard-Saint-Christophe, mais aussi à Cholonge où il possédait un moulin, à Combalberte (Saint-Honoré), où il avait un bois et à La Baume (Saint-Arey) où il cultivait des vignes pour faire du vin. Il devait avoir hérité de la plus grande partie des biens de son père car il était le seul fils. Les filles, ses sœurs, ont dû être dotées. Dans les actes des registres paroissiaux, il est couramment qualifié de bourgeois de Villard-Saint-Christophe. Il est le seul à porter ce titre dans le village lui-même, alors que le hameau de La Traverse avait lui-aussi son bourgeois, Claude Pomier (ou Pommier), de la famille des notaires qui ont succédé aux Second. Il est difficile de savoir ce que recouvrait exactement ce terme, sinon qu'il désignait très clairement un notable qui, par sa fortune et son lignage, avait une prééminence sociale dans le village. En revanche, je ne pense pas qu'il faille y voir un statut juridique qui les distinguerait des autres habitants, tant par les droits que par les privilèges que cela leur conférerait. D'ailleurs, que ce soit pour l'un ou l'autre, ce qualificatif ne sera plus porté par leurs descendants. Comme les autres propriétaires cultivateurs aisés, ils seront généralement qualifiés de marchand, dans le sens où ils pouvaient faire commerce des productions de leurs propriétés. 

Nous n'avons pas encore identifié la maison habitée par Jacques Second et sa famille.
Cette photo d'une des maisons de Villard -Saint-Christophe est représentative de l'organisation de l'habitat avec la partie habitée à gauche et les écuries et bâtiments agricoles à droite, surmontés de granges.
(Source : site de la commune)

Un livre de raison est d'abord un livre de comptes (« ratio » en latin veut dire calcul), mais est souvent devenu le support de la chronique familiale dans lequel le possesseur notait les naissances, mariages, décès et autres événements familiaux. À l'occasion, comme dans celui de Jacques Second, on peut y trouver des menus faits locaux, des événements marquants qu'il paraissait pertinent de conserver comme une chute de neige tardive, une tempête, une visite ou une rencontre notables, etc. Les livres de raison étaient en général tenus par des notables ou des artisans, souvent comme outils de gestion de leur activité ou de leurs propriétés. Ils pouvaient être transmis et tenus sur plusieurs générations, ce qui n'est pas le cas de celui-ci. Ils ne contenaient rien de l'ordre de l'intime, ce qui en rendait la conservation et la transmission plus simples.

Le livre de raison de Jacques Second ne déroge pas à la règle. Avant d'en détailler le contenu, quelques mots sur sa forme. Il est constitué de deux cahiers reliés ensemble tête-bêche sous des couvertures en parchemin. Le premier cahier contenait initialement vingt-neuf feuillets, mais dont quinze feuillets sont manquants. Ils ont été coupés au ras de la pliure centrale. Il reste donc quatorze feuillets avec du texte. Le deuxième cahier contenait quant à lui trente-neuf feuillets. De la même façon, il en manque douze. Quatorze feuillets sont entièrement blancs sur les deux faces. Il reste donc treize feuillets avec du texte. Dans les deux cahiers, certains feuillets sont écrits recto-verso et d'autre ont une des faces blanche.

Couverture du livre de raison, en parchemin.
Elle porte en tête la mention « Livre de rezon » suivie d'un long texte difficilement
 lisible se terminant par la signature de Jacques Second.
Comme on le voit en bas, cette couverture a aussi servi de support
 pour poser quelques opérations !

Deuxième couverture du livre de raison, en parchemin.
Elle porte en haut à droite la mention « Dauphiné » et un titre
que je n'ai pas complétement déchiffré : « Deuxième registre, ... ».
Il s'agit très probablement de la réutilisation d'une couverture.

Les deux cahiers avec leurs couvertures étaient distincts. Ensuite, les deuxièmes couvertures ont été coupées, puis les deux cahiers ont été cousus ensemble tête-bêche comme on le voit bien sur cette photo :

Les couvertures mesurent 29 cm de hauteur sur 22 cm de largeur. Les feuillets sont tous de la même dimension de 29 cm sur 20 cm.

J'en ai fait une analyse complète, soit en transcrivant le contenu, soit en en donnant un résumé. L'écriture en est très lisible, sous réserve que l'on soit habitué à l'écriture du XVIIIe siècle. La difficulté de lecture est surtout due à une orthographe parfois fantaisiste, une absence presque totale de ponctuation, l'habitude de lier les mots entre eux, un usage très fluctuant des majuscules en début de mot, un usage tout aussi fluctuant des accents et enfin une syntaxe qui, parfois, s'apparente au flux de la pensée ou au langage parlé, d'où des coq-à-l'âne, des ellipses, des tournures incorrectes, etc.

Ce passage permet d'illustrer cela. Cet extrait concerne ses comptes avec Blaise Beyle, son meunier de Cholonge, en 1767 :

La transcription littérale est :

jecrois Davoir Baille un autre foy 8 [illisible] mecles
il Lya un Recu audos du Billet quil fau voir
il medoit Randre un Baus et Bon fuzit
quil la Emporté ché luy Et En na lesse un
mauves au mollin quil prandra quant
il voudra En Randant lenostre qui vaux
Et que jen donneroit pas amoins de 40lt

que l'on peut remettre sous une forme plus lisible :
Je crois avoir baillé [donné] une autre fois 8 [illisible] mecles. Il y a un reçu au dos du billet qu'il faut voir.
Il me doit rendre un beau et bon fusil qu'il a emporté chez lui et en a laissé un mauvais au moulin qu'il prendra quand il voudra, en rendant le nôtre qui vaut et [pour lequel] j'en donnerais pas moins de 40lt [livres].
Notons au passage le mot « mecle » dont nous avons parlé plus haut. Comme souvent, ces mots de la communication orale n'ont pas de transcription « officielle ». Dans ce cas, il s'agit de l'orthographe choisie par Jacques Second pour transcrir, qui est indifféremment mecle ou mescle dans ce livre de raison. Le mot illisible est une abréviation de volume. 

Dans la suite de cet article, je ne donnerai que des textes remis en forme, afin d'en faciliter la lecture et la compréhension.

En définitive, ce livre de raison contient quarante-et-une pages portant du texte, que l'on peut répartir par contenu :

  • Cinq pages de chronique familiale.
  • Six pages de remèdes et recettes pour soigner diverses maladies des hommes ou des animaux.
  • Vingt pages contenant les arrangements et les comptes avec les personnes qui l'ont servi (meuniers, domestiques, servantes, nourrices, estivage de son troupeau de vaches) entre 1749 et 1777.
  • Trois pages sur des affaires domestiques autres : billet, quittance, litige sur le bois de Combalberte, travaux au moulin de Cholonge en 1751, traité de partage des eaux.
  • Cinq pages sur différents événements locaux qu'il a jugé bon de noter.

Enfin, il reste deux pages un peu différentes. L'une ne contient qu'une note de 1786 sur le paiement d'une nourrice. Postérieure au décès de Jacques Second, c'est une utilisation du livre de raison par un de ses héritiers pour cette seule mention. Enfin, l'autre page contient des exercices d'écriture et de calcul par François Second, le fils ou le petit-fils de Jacques Second :


Le premier cahier, sous la couverture portant le titre « Livre de rezon », contenait les comptes avec ses domestiques, quelques remèdes et la chronique familiale que Jacques Second a tenue sur les dernières pages en partant de la fin. Le texte en apparaît donc en sens inverse par rapport aux feuillets précédents. Le deuxième cahier contenait le reste des remèdes, les événements locaux et domestiques, la convention d'estivage et quelques comptes des années 1771-1773.

Chronique familiale

Cette chronique familiale est tenue dans un cahier spécial dans lequel cinq pages sont remplies. En tête de la première page, il a noté : « Seigneur, répandez votre sainte bénédiction sur nous et la famille qu'Il vous plaira [de] nous donner. Ainsi soit-il. » Il tient ensuite la liste chronologique de ses mariages et de ses enfants.

Il s'est d'abord marié le 5 mai 1733, avec Magdeleine Bernou, de Saint-Firmin, dans les actuelles Hautes-Alpes, sœur du châtelain de cette commune. Il note la naissance de leur première fille Marianne, le 20 février 1734, à 6 heures du matin, puis, comme il le fera pour tous ses enfants, il donne les noms et qualités du parrain et de la marraine, en l'occurrence le grand-père de l'enfant, Jacques Second, notaire, et la tante maternelle de l'enfant, l'épouse du châtelain de Saint-Firmin. Il précise ensuite les conditions de mise en nourrice : « Elle a été nourrie par la femme de Pierre Brun et par celle de Jacques Chalvet, où nous faillîmes la perdre par l'incendie qui arriva dans ce lieu, et puis nous la portâmes à St-Firmin pour achever de la faire nourrir où elle a [est] restée jusqu'à l'âge de 13 ans. » Plus tard, il notera qu'il l'a placée au couvent des Capucines, à Grenoble, pour apprendre à coudre, puis à Sainte-Marie-d'En-Bas, toujours à Grenoble, où elle est restée comme religieuse. Il termine en expliquant qu'elle lui a coûté 6 000 livres ! Ramenée au salaire annuel d'un domestique ou d'un meunier, dont on parlera plus bas, on constate que c'est une somme très élevée. Dans la marge, cette note un peu sèche nous apprend que sa première épouse est morte : « Elle a [est] décédée le 15 mai 1734. Dieu lui fasse miséricorde. »

Il s'est remarié le 24 janvier 1736, avec Marie Magdeleine Jouguet, âgée de vingt ans, fille du capitaine-châtelain de Tréminis, dans le Trièves. Ils ont eu douze enfants, sept garçons et cinq filles, dont il note scrupuleusement les naissances, toujours de la même façon, comme le montre cet extrait concernant sa seconde fille et troisième enfant, Marguerite Second, née le 14 juillet 1738 :

Le 14  juillet 1738, Dieu nous a donné une fille qui a été baptisée par Monsieur Turc, notre curé. Son nom a été Marguerite, son parrain Monsieur Pierre Achard, de Saint-Maurice[-en-Trièves], mon oncle, et sa marraine Demoiselle Marie Second, ma sœur. Ladite Marguerite a été nourrie par sa mère 4 mois et demi. Le 30 novembre, [nous] l’avons mise en nourrice chez François Troussier, ou du moins sa femme, dont nous en avons été très contents. [dans la marge il précise : des Théneaux.] 

Il donne rarement plus d'informations sur ses enfants. La notice de sa première fille est une exception. Il note tout de même les décès de Gasparde, au bout d'un mois, de Pierre, qui a vécu un jour, et de Jacques Christophe, à l'âge de 11 mois, en nourrice aux Gonthéaumes (Saint-Théoffrey). En définitive, neuf enfants ont atteint l'âge adulte. Seuls François et Joseph ont droit à des renseignements supplémentaires, probablement parce qu'ils ont eu un destin différent de leurs frères et sœurs. Pour François, il ajoute postérieurement : « il a acheté l'office de notaire de Maître Revol en 1769 [à Grenoble]. Il s'est marié avec Mademoiselle Lucotte de la ville de Dijon [en] 1769. » Quant à Joseph, il « a été fait prêtre dans la maison de messieurs les missionnaires de Saint-Joseph, à Lyon, en l'année 1771. »

La dernière page de cette chronique familiale débute par un rappel du décès de ses grands-parents, Pierre Second, fils de Claude, notaire, le 14 mars 1697, à 78 ans, et de son épouse Marie Guignier, en 1701, à 87 ans, puis, à la génération suivante, de sa mère, Marie Badon, décédée le 2 avril 1731, à l'âge de 64 ans et de son père, le notaire Jacques Second. C'est surtout à propos de lui, que son fils se montre plus complet car il rapporte que quelques jours avant son décès, le 2 mars 1738, à 83 ans, son père « avait reçu le testament de Joseph Troussier le 28 février dite année, entre bon sens [et] mémoire jusqu'au dernier moment » et qu'il avait aussi demandé à un voisin qu'on l'enterre « au cimetière, au bas du clocher. » Ce préambule sur ses ancêtres est, pour Jacques Second fils, l'introduction d'une sorte de testament, ou plutôt de l'expression de ses dernières volontés :

Son fils, qu'il [Jacques Second père] a laissé pour son héritier, désire que son corps soit pareillement enterré audit même lieu, si Dieu lui fait la grâce de mourir dans sa maison, et que les pénitents assistent à son enterrement et que son héritier donne à la chapelle quatre livres dix sols pour être employé à un livre que l'on chante [avec lequel on chante] les messes. [...] [Il] ordonne aussi que son fils héritier et tout autre fils fasse dire des messes pour le repos de son âme au [pour le] montant de quinze livres, outre ce que je prie mes enfants de faire dire deux messes de requiem jusqu'au dernier vivant de tous mes enfants et filles, tant pour le repos de mon âme que de celle de mon père, mère, fils et sœurs. D'où mon intention a toujours été et [ils] y seront obligés sur leur conscience et je signe, Second père, ce 13 février 1778. [Il ajoute dans la marge :] Que mes enfants et filles observent ce que j'ai écrit ci-contre sur leur conscience. [Ainsi] soit-il. Amen.

Fin du texte des dernières volontés de Jacques Second.

Ce texte, écrit deux mois avant son décès, le 26 avril 1778, à 75 ans, montre que lui aussi, comme son père, avait encore tout son « bon sens » et sa « mémoire ». L'écriture reste ferme. On sent seulement une certaine inquiétude à propos de ce que ses enfants pourraient faire après son décès. Il fait appel à leur conscience pour qu'ils respectent ses dernières volontés. Notons au passage qu'il ne cite absolument pas son épouse qui lui survivra huit ans.

Remèdes

Jacques Second utilise son livre de raison pour noter des remèdes tant pour les hommes que pour les animaux. Ils permettent de guérir les maladies suivantes des humains :

  • La gale des gens. Il termine sa description par : « remède immanquable, tous ceux qui en ont fait l’épreuve ont été guéris » et précise dans la marge que c’est la Demoiselle « Benes » qui le lui a donné. Ce remède, comme les deux suivants, sont répétés dans la deuxième partie du livre de raison, avec la même recette, à l’exception de quelques variantes dans la formulation.
  • Le flux de sang.
  • « Laparizie », « parizé », probablement la paralysie.
  • L’hydropisie qui désignait de façon générique les œdèmes. 
  • La dysenterie, qu'il appelle la « dysenterie de ventre ».
  • « La folie, même contre la rage, pourvue qu’elle ne soit pas de naissance ». C’est la recette la plus longue qui occupe toute une page.
  • Une nouvelle fois la folie grâce à une « Tisane que l’on peut faire au malade et qui  a fait du bien pour la folie ».

Certains de ces remèdes s'appliquent aux animaux :

  • Les moutons qui souffrent du mal de la « carrate » dont les symptômes sont, d’après lui, la diarrhée et les tremblements. 
  • Les chevaux.
  • Les bœufs.

Ces recettes pour guérir le flux de sang et la paralysie illustrent parfaitement l’esprit de ces remèdes qui combinent la médecine traditionnelle, souvent à base de produits naturels, et parfois la magie :

Un demi-« goubaud » de bonne huile d’olive, un demi-« goubaud » de bon vinaigre, une grande pleine cuillère de cassonade, le tout mêlé ensemble vous guérira du flux de sang. Expérience faite, infaillible.

Prendre 6 gouttes de sang au bout de la queue d’un chat mâle et les faire couler dans un « goubaud » et le remplir de bon vin et le mêler autant qu’il se peut. Le faire avaler au malade, cela le fera suer, en avoir soin. Remède infaillible, expérience faite.

Des feuillets manquants se trouvent au niveau de ces recettes. Ce n'est probablement pas un hasard. Un possesseur postérieur de ces cahiers a dû trouver plus simple de découper la feuille pour utiliser ou communiquer la recette.

Livre de comptes

Vingt pages sur les trente-neuf pages rédigées par Jacques Second concernent les accords ou conventions qu'il a passés avec des personnes à son service et les comptes qu'il a ensuite eus avec eux. Avec la chronique familiale, c'est la raison d'être de ce livre de raison. Les premiers comptes datent de 1749 et les derniers de 1777, l'année qui précède son décès. La série n'est pas continue. Il y a des « trous » importants entre 1757 et 1761, puis 1766 et 1771, sans que l'on sache si c'est dû à des manques, à des feuillets absents ou à des années sans domestique.

Le premier compte concerne l'embauche du meunier Jean Bonnard qui a travaillé pour Jacques Second à partir de septembre 1749 à son moulin de Cholonge et ce pendant vingt mois. Le salaire annuel était de 26 écus, soit 78 livres, et deux chemises. Il accepte aussi de faire « hiverner » quatre de ses moutons avec les siens. Après cette présentation de l'accord, la suite du texte contient les différents comptes. Jacques Second note ce qu'il a pu lui donner comme acomptes en argent, mais aussi, les services qu'il lui a rendus. Ainsi, il a acheté et apporté de Grenoble pour son meunier une paire de culottes et une paire de guêtres qui lui ont coûté 5 livres 2 sols. Autre service, Jean Bonnard a fait « accommoder » des souliers chez le cordonnier de Jacques Second, pour le prix de 12 livres. On comprend que Jean Bonnard n'a rien payé et que ce coût est allé sur le compte de son patron chez le marchand. De ces différents acomptes en nature, mais aussi en argent, Jacques Second fait un récapitulatif le 18 juin 1750 qui conduit à un total de 72 livres 16 sols, ce qu'il fait qu'il ne lui doit plus que 5 livres 4 sols pour cette année 1749 (pour rappel, 20 sols  ou sous  font une livre). Quelques mois plus tard, le 28 mars 1751, il poursuit son compte et, là aussi, en incluant des acomptes, mais aussi le coût des travaux du moulin dont on sait par ailleurs que les meules ont été fournies à Jacques Second par Pierre Bonnard, le frère du meunier, le montant déjà payé à Jean Bonnard et son frère est désormais de 114 livres 16 sols. Ce même jour, il donne encore 3 livres. En définitive, il peut noter en marge que Jean Bonnard pour tout le temps qu'il l'a servi, Pierre Bonnard, son frère, pour la fourniture des meules et lui sont quittes le 27 juin 1751. Il a ensuite biffé toute la page d'un trait vertical pour clore le compte. 

Si j'ai détaillé ce premier cas, c'est qu'il est caractéristique de tous ceux que contient ce livre de raison, avec plus ou mois de développements ou de détails. On y retrouvera ce mélange entre des paiements en argent, des service rendus dont Jacques Second décompte le coût et des compensations entre ce qui est dû au titre du travail fourni, mais aussi ce qui est dû à un tiers, souvent un parent, ici le frère, parfois le père.

Plusieurs comptes concernent le meunier de son moulin de Cholonge. Par exemple, en mars 1757, Jacques Second fait le point à propos de Jean Poncet qui l'a servi cinq ans comme meunier. On retrouve dans ce compte des sommes payées au frère de Jean Poncet, mais aussi à un de ses créanciers, Jean Lafond. Comme pour d'autres employés, il leur fait suffisamment confiance pour noter ce qu'ils lui disent et l'intégrer dans son compte. C'est ainsi qu'il écrit : « le meunier m'a dit avoir reçu tant en argent que je lui ai baillé [donné] ou le blé qu'il a vendu au moulin ... » Au-delà d'une marque de confiance, c'est probablement le poids de la parole donnée. En 1764, à la Saint-Marc, soit le 25 avril, il engage Blaise Beyle, de Séchilienne, pour un salaire proche de celui de Jean Bonnard : 25 écus (75 livres) et une chemise. Comme on l'a vu au-dessus, ils ont eu un litige à propos d'un fusil. Le livre de compte ne dit pas s'il l'a rendu, ce qui n'a pas empêché Jacques Second de biffer toute la page pour clore les comptes qu'il avait avec lui. Le meunier suivant, François Auber, de Saint-Jean-d'Arves en Savoie n'a guère fait l'affaire. Sur la base d'un salaire annuel de 72 livres, Jacques Second ne lui paye que 3 livres 16 sols le 9 juin 1771, car ce meunier a été malade quinze jours et qu'il n'a pu commencer et donc a été renvoyé. Au passage, on constate qu'il venait de loin, car Saint-Jean-d'Arves, en Maurienne, est à plusieurs jours de marche de Villard-Saint-Christophe. C'est encore la preuve que nos ancêtres, contrairement à une légende tenace, étaient mobiles et pouvaient trouver du travail loin de leur village. On verra plus bas que pour des métiers encore plus spécialisés  des fondeurs de cloches  ils pouvaient couvrir des distances beaucoup plus considérables. Le dernier qu'il cite, Jean Bonnois, de Combalberte, le sert aussi pour un salaire annuel de 72 livres qui semble être la norme ces années-là pour un meunier.

Après cette première catégorie, viennent les domestiques que Jacques Second emploie sans que l'on sache exactement quelles étaient leurs tâches. Il est difficile de se faire une idée précise des règles qui prévalaient pour définir le montant des gages annuels, puisqu'ils vont de 72 livres, pour Joseph Baret, des Josserands (Cholonge), en 1771, à 18 livres pour Jean, le fils d'Antoine Pomier, en 1755. Il faut probablement distinguer les jeunes garçons et les domestiques aguerris. L'âge n'est jamais donné mais, lorsque l'accord se trouve avec le père, ou un frère, il ne s'agit pas d'un adulte. C'est probablement le cas de ce Jean Pomier. Après une première année de « période d'essai », ses gages passent, dès l'année suivante, à 30 livres et une chemise, puis l'année d'après, à 36 livres et une chemise puisqu'il a visiblement fait l'affaire. On voit la même situation en 1762  avec Jean Guignier, de Comboursière (Saint-Honoré), dont le jeune âge est attesté par la formule selon laquelle Joseph Guignier « a baillé son fils Jean pour garder nos vaches », aux gages de 20 livres. Ce devait être un garçon de dix ou douze ans que l'on employait ainsi à une tâche qui ne demandait aucune compétence particulière. L'année suivante, le père étant probablement décédé, Jacques Second se met d'accord avec le frère et l'oncle de Jean Guignier pour 24 livres, reconnaissant ainsi que celui-ci avait gagné en expérience. Pourtant, ne se sont-ils pas compris ? Toujours est-il que Jacques Second est obligé de payer 26 livres « Il a fallu passer à cela pour avoir la paix », ajoutant pourtant qu'« il doit un vieux compte pour le blé ». Preuve, s'il en est, que tout notable ou bourgeois qu'il était à Villard-Saint-Christophe, il ne pouvait pas aussi facilement que cela imposer sa volonté. Enfin, quand Ennemond Sibille entre au service de Jacques Second en 1754, en réalité, c'est Jean Baptiste Sibille, le père,  qui « baille » son fils pour 27 livres, une paire de culottes, de guêtres et de galoches. Les comptes se règlent donc avec le père. À cette occasion, Jacques Second en profite pour se faire payer le coût de l’acte de mariage passé devant Jacques Second père que Jean Baptiste Sibille devait encore depuis 1730 ! Dans l'affaire, Ennemond Sibille n'a pas dû beaucoup voir la couleur de cet argent. Cela aussi ne doit pas trop nous étonner. Jusqu'à leur majorité ou leur émancipation, les enfants, et donc leurs gains, « appartenaient » à leur père. Espérons tout de même que le jeune Ennemond a pu profiter des habits et des chaussures qui faisaient partie de l'accord !

A titre d'exemple, page contenant les comptes avec Anthoine Arnoud, de Saint-Jean-d’Arves, en Savoie,
puis avec Jean Baptiste Sibille, de Cholonge, pour son fils Ennemond.

En définitive, on peut avancer que les gages se situaient en moyenne dans une fourchette entre 30 et 50 livres pour une année de travail et, dans la plupart des cas, une ou deux chemises, parfois des galoches ou une paire de culottes. La fourchette basse est le salaire auquel est rapidement arrivé Jean Pomier, dont nous avons parlé précédemment qui a servi trois ans. La fourchette haute reste une moyenne des plus hauts salaires. Quant à la durée du service, il faut remarquer que les différents domestiques restaient rarement en place longtemps. Hormis les meuniers, ils ne servaient souvent qu'un ou deux années, voire trois, mais jamais au-delà. Certains habitaient Villard-Saint-Christophe, Saint-Honoré, Cholonge ou Saint-Théoffrey, les villages voisins, mais d'autres venaient de plus loin, comme Anthoine Arnoud, de Saint-Jean-d’Arves, en Savoie ou Joseph Corner, qui était un enfant assisté de l'hôpital de Grenoble, placé chez Poncet, à Lavaldens, avant de servir Jacques Second en 1772, pour un salaire de 48 livres et une paire de souliers de 3 livres. En résumé, les salaires annuels des domestiques partaient de 20 livres pour un garçon débutant ou inexpérimenté, montaient à 40 ou 50 livres pour un domestique plus aguerri pour atteindre plus de 70 livres pour un professionnel plus spécialisé comme un meunier.

Jacques Second doit aussi composer avec les différents aléas. En 1773, Jean Faure, des Théneaux, a promis de servir de noël 1772 à noël 1773, pour un salaire de 60 livres, une paire de souliers et une chemise. Mais il s’est coupé la jambe en faisant du bois, il est rentré chez lui et il y est resté. En 1772, Anthoine Guignier, embauché comme « petit vallet », pour un salaire de 45 livres et une chemise, probablement pour remplacer Jean Faure, tombe malade et rentre chez sa mère le 25 mai et y reste plusieurs jours. Lorsqu'il lui fait son compte, Jacques Second note qu'il « doit faire 12 journées à battre le blé, pour remplacer le temps qu'il a manqué ». Nous avons déjà parlé du « beau et bon » fusil emporté par le meunier. En 1773, Joseph Michon Ribaud, de Fugières, lui a « fait estranglé un bourrique » qui valait 18 écus (54 livres) et que Jacques Second a payé. « En bonne confiance ledit Michon Ribaud le devait tout payer, ce qu'il n'a pas fait ». Et pourtant il lui règle son solde, sans tenir compte de ce montant à payer. Enfin, il y a ce domestique, Michel Mistral, avec lequel il se met d'accord le 26 décembre 1756 et qui lui fait faux bond.

Pour les femmes, comme on l'imagine, les montants des gages sont d'un tout autre ordre de grandeur. Marguerite Giraud, de Tréminis, a servi la famille Second pendant dix-sept ans depuis mai 1751 jusqu'en mai 1768, pour un salaire de 21 livres, puis de 18 livres. Comme on le constate, c'est un salaire moitié moindre que celui d'un domestique homme et quatre fois moindre que celui d'un meunier. Le détail des comptes montre que Jacques Second la paye de temps à autre, probablement quand elle en exprime le besoin. A la fin de son temps de service, Jacques Second et sa femme lui doivent encore de l'argent qui ne sera fini de payer qu'en 1773. Comme elle était rentrée dans son pays, qui était le village d'origine de la femme de Jacques Second, ce sont « des gens qu'elle a envoyés » qui récupèrent ce qu'on lui doit. En définitive, c'est un certain M. Jouguet qui lui a soldé son compte, probablement un parent de Marie Magdeleine Jouguet, la femme de Jacques Second. Cette servante était en réalité au service de cette dernière car Jacques Second note que c'est sa femme qui a fait l'arrêté de compte et qui a ensuite assuré à son mari que tout était payé. La femme de Jacques Second n'intervient que pour les servantes comme dans ce cas ou dans celui de Marie Second, en 1755, où il note : « Il faut que ma femme ait payé le restant. »

Les trois autres servantes pour lesquelles on connaît le salaire annuel sont Marie Second, en 1754, pour 20 livres, Marianne Darié, en 1766, pour 18 livres, et Marguerite Richard, en 1767, aux gages de 24 livres et « les toiles que l'on donne ordinairement. » Quant à Catherine Second, de Combalberte, rien ne permet de savoir pourquoi son salaire, en 1766, est sensiblement supérieur, à 36 livres et une paire de galoches. 

Une des servantes qui les a servis semble avoir marqué Jacques Second par son comportement car il fait un compte-rendu détaillé de son passage chez eux en 1776, en lui consacrant une page entière. Il s'agit d'une certaine Marie, fille de Jean Geymard, de Saint-Martin-de-la-Cluze : « elle a [est] restée les 8 jours sans manger aucune chose, ni bu que de l'eau fraîche. Elle a [est] partie pour s'en aller chez elle sans nous rien dire. » Elle s'est mise d'accord avec un certain Blanchet, voiturier [transporteur] de vin qui lui a fait passer le Drac et depuis qu'elle est partie, ils n'ont plus de nouvelles. Puis Jacques Second revient à ses observations sur cette curieuse fille : « elle ne mange jamais aucune viande, non plus point aussi de soupe que les vendredis et samedis. Elle couchait le plus souvent sur le plancher que dans son lit, chose que je puis assurer et que j'ai vu souventes fois, et qu'elle ne mettait du tout rien sous sa tête, restant habillée. Etant une vaillante fille, [elle] moissonnait bien, elle coupait de la paille contre deux [comme deux ?] et [faisait] tout autre travail sauf la cuisine. Elle priait souventes fois. Un certain mal qui lui ôtait le manger. Elle aime bien le laitage pourvu que soit bien propre. Jamais, on a vu mieux "escurer" qu'elle si proprement. Elle a beaucoup de dévotion. »

Enfin, ce livre de raison servait à Jacques Second pour un autre usage. En 1753, il arrête les comptes, visiblement assez compliqués, avec Louis Guignier, à qui il doit de l'argent pour la mise en nourrice de sa fille Rose, mais aussi pour le peignage du chanvre, sachant que par ailleurs, il lui a aussi fourni du « mecle » et du seigle. Il utilise donc son livre de raison pour rédiger une quittance qu'ils signent tous les deux. Cela devient le support formel de leur arrangement, sans avoir besoin de passer devant un notaire pour faire rédiger un acte authentique : 
Par le compte de ce jour 2 Xbre [décembre] 1753, ledit Louis Guignier convient qu’il est payé du nourrissage de la fille ci-dessus nommée tant en blé qu’en argent, d’où quitte [il donne quittance] pour ce fait et nous sommes [avons] signés  Second
L Guignier

Ici aussi, nous ne devons pas être surpris que les comptes se fassent avec le mari et non avec sa femme qui a nourri l'enfant, ni que les comptes des deux époux se retrouvent confondus. Comme pour les enfants, les gains de l'épouse « appartenaient » à son mari comme maître du foyer.

Affaires domestiques

Parmi les autres affaires domestiques que contient ce livre de raison, il y a une convention passée le 29 juin 1749 entre Jacques Second, Jean Pagey, du Villard-Saint-Christophe, et Antoine Michon, « son rentier » pour la location de dix vaches à lait, pour trois mois, de la veille de la Saint-Jean jusqu’à la veille de la Saint-Michel (du 23 juin au 28 septembre), au prix de :

  • 25 livres de beurre frais, par vache.
  • 25 livres de fromage « façon de gruyère du pays ».
  • 60 livres de « sarac » [probablement le sérac, un fromage frais blanc compact et maigre fabriqué à partir du petit-lait qui est un résidu de la fabrication du fromage à pâte cuite.]

Il s'agit d'une convention d'estivage des vaches qui sont menées aux pâturages de montagne, pour y passer l'été. Là-aussi, le livre de raison sert de support à cet accord car à la fin, se trouvent les signatures de Jacques Second, Antoine Michon, mais pas celle de Jean Pagey qui ne sait pas signer. Ensuite, Jacques Second tient les comptes compliqués entre ces trois intervenants.

Antoine Michon « le rentier » (qu'il écrit « rantier ») est le fermier de Jacques Second. En effet, celui-ci n'exploitait pas directement son domaine, mais le louait à un fermier. C'est aussi cela qui justifie sa qualification de bourgeois, dans le sens où il vivait non pas de son travail, mais de ses fermages. Un autre fois, lors de l'accord pour un jeune vacher, en 1755, le fermier de ce moment-là, Jacques Gondrand, intervient. En effet, dans les deux cas, si les vaches appartenaient probablement à Jacques Second, la responsabilité du troupeau et ses fruits revenaient au fermier. On peut s'étonner que ce livre de raison ne contienne aucun compte avec ses fermiers, puisque c'était la principale source de revenus de Jacques Second. On peut penser qu'il les tenait à part, en annexe des contrats de fermage qu'il signait avec eux.

Les deux autres affaires domestiques que l'on peut noter sont les travaux au moulin de Cholonge et un traité de partage des eaux. Dans le premier cas, Jacques Second a tenu la chronique des fournitures d'une meule ou pierre qu'il a achetée 46 écus [138 livres], d’un « jeat », probablement la meule dormante ou gisante, de son moulin, puis d'un second « jeat », les deux fournis par Pierre Bonnard, de Prunières, dont le frère le servait comme meunier. Il note à la fin que les nouvelles meules « ont fait farine dans le mois de juin 1751 » et conclut par cette formule : « Dieu veuille par sa Ste Grâce le tout conserver. Ainsi soit-il. Ce sont des ouvrages qui coûtent plus que l'on pense. Il faut beaucoup de dépenses à ces sortes d'affaire. » Il rapporte ensuite que ses moulins de Cholonge ont brûlé le 29 juin 1753, « un mauvais garnement leur mit le feu. »

L'autre affaire est un traité de partage des eaux qui date du 14 avril 1698, donc avant la naissance de Jacques Second. Anthoine Pomier, bourgeois du Villard-Saint-Christophe, le curé, M. Badon, son père Jacques Second, M. Massard, les héritiers Baret et M. Lacombe se répartissent les jours où ils pourront prendre l'eau du Merdarel, le ruisseau qui traverse Villard-Saint-Christophe, pour arroser des près situés en-dessous du village. Ce traité devait être important pour Jacques Second car il a souhaité le recopier dans son livre de raison, probablement pour en garder la mémoire en cas de contestation. De façon un peu formelle, il termine par : « Je certifie le présent véritable » et il signe.

Partage des eaux qui arrosent les près sous le Villard par le ruisseau de Merdarel, pris et levé sur le partage du 14 avril 1698.

Premier. Monsieur Anthoine Pomier, bourgeois de ce lieu du Villard, prendra l'eau dudit ruisseau le samedi matin à deux heures de jour jusqu'au lundi midi.

Événements locaux

Au verso d'une feuillet dont le recto est collé au verso de la couverture, Jacques Second a noté trois faits dont il voulait garder la mémoire, sans qu'ils aient de liens entre eux :

  • Son père Jacques Second avait acheté les minutes du notaire Arnaud, de Pierre-Châtel. Elles ont brûlé avec celles de son grand-père Claude Second en 1710. Cela explique probablement qu'il ne reste plus aucune minute des notaires Second, de Villard-Saint-Christophe, alors que celles de leur successeur, Me Pommier, sont conservées aux archives départementales pour les années de 1730 à 1764 (3E10626 à 3E10644).
  • Note sur un billet passé à Maître Perrard, horloger à Grenoble que celui-ci a perdu.
  • Note sur l'intérim assuré par le père capucin « ellariond » [Hilarion] à Villard-Saint-Christophe depuis le 21 décembre 1775 jusqu'à la fin janvier 1776, au moment du décès du desservant, le père Turc.

Plus intéressant, Jacques Second a noté quelques événements météorologiques notables, à partir de 1732. Il leur a réservé une page qu'il a complétée au fur et à mesure. C'est ainsi qu'il commence par les deux pieds de neige [env. 60 cm.] tombés à la pentecôte 1732, les trois premiers jours de juin, provoquant des dégâts dans les seigles.

Ensuite, le 3 mai 1740, alors qu'il est à la foire de Claix, il tombe un pied de neige, puis la chute se poursuit jusqu'au 8 mai, en s'accompagnant de gel. Il raconte que les 5, 6 et 7 mai, il a fallu porter du feu dans ses vignes de La Baume, malgré les difficultés provoquées par la neige dans les chemins. Il poursuit en détaillant les conséquences pour les récoltes de seigle. Cette même année, les raisins gelèrent les cinq premiers jours d'octobre. Il termine par ce constat : « point de vin, point de fruits, point de noix. »

Enfin, la place restant au bas de la page lui permet une rapide évocation de l'inondation de Grenoble le jour de la Saint-Thomas [1740] (le 21 décembre) où l'eau atteignit sept pieds à l’hôpital général. Il rappelle aussi l'inondation de 1733. Ces deux événements météorologiques ont tellement marqué les esprits que celui de 1733 a donné lieu à un célèbre poème en patois de Grenoble, par Blanc la Goutte, Grenoblo Malherou, et celui de 1740 a une nouvelle pièce du même Blanc la Goutte : Coupi de la lettra écrita per Blanc dit la Goutta a un de sou-z-amis u sujet de l'inondation arriva a Garnoblo la veille de S. Thomas 20 décembro 1740.

Illustration du Grenoblo Malherou,
par Diodore Rahoult (1860).

Dans la marge, il rapporte des faits antérieurs mémorables qui datent de sa jeunesse. Le premier est qu'en 1718, les vendanges des vignes de la Baume ont eu lieu dès le 19 septembre. Il note : « Bon vin. » De même, en 1719, les moissons à Villard-Saint-Christophe ont pu commencer à la Saint-Christophe, autrement dit dès le 21 juillet. Là aussi, il note : « Bon blé et quantité. » Ces remarques, avec les précédentes, montrent toute l'attention qu'il portait aux conditions météorologiques et à leur impact sur les récoltes. Par exemple, en 1732, à cause des événements météorologiques désastreux, le rendement du seigle n'a été que de 3 [unité de mesure illisible] pour 100 gerbes de seigle.

Enfin, il termine par une rapide évocation de la peste à Marseille, qu'il situe par erreur en 1719, au lieu de 1720. Des gardes ont été mises en place à Mésage pour mettre en quarantaines les étrangers.

Une autre page est uniquement consacrée à des événements religieux. C'est tout d'abord une mission prêchée par des prêtres de Saint-Joseph, de Lyon, à Villard-Saint-Christophe du 2 juin au 10 juillet 1754. 

Cette même année, il rapporte que l'on a terminé le clocher de l'église pour lequel il a fourni la croix sommitale, le tout ayant coûté 220 livres.

Poursuivant sa chronique, il explique que la cloche a été cassée le 30 mars 1755, le jour de pâques : « par imprudence, on l'a fit tourner, elle tomba et se rompit ». Elle a ensuite été refaite et bénie le 2 juillet 1755, accompagnée d’une petite cloche. Le parrain de la grosse cloche a été Me Pomier, notaire, et la marraine, sa fille Marguerite Second, en remplacement de sa mère, malade à Grenoble. Le parrain de la petite cloche a été M. Pomier, de La Traverse, et la marraine Mlle Lacombe. On voit que les parrains et marraines choisis reflètent parfaitement l'élite sociale de Villard-Saint-Christophe, tant du village lui-même que de son principal hameau, la Traverse.

Ces cloches sont l'œuvre de « Jolÿ de Brevane Lauraine  », autrement dit de Joly, fondeur de cloches de Breuvannes-en-Bassigny, aujourd'hui dans la Haute-Marne. Ce village était une pépinière de fondeurs de cloche itinérants qui œuvraient souvent loin de leur pays d'origine. Dans la région, comme le rappelle Jacques Second, ils ont aussi fondu les cloches de Cholonge et La Mure, mais on trouve par exemple mention d'un travail du sieur Joly, à Quimper, en 1735 (sur les fondeurs de cloches de Breuvannes, voir Breuvannes-en-Bassigny et l'article « Fondeurs de cloches ambulants »). Toujours attentif à donner le prix des choses, il ajoute dans la marge que le « prisfait » [prix-fait] a été de 150 livres, uniquement pour la main d'œuvre.

Ces deux cloches existent toujours. Elles ont échappé au terrible incendie qui a ravagé Villard-Saint-Christophe en 1866 :

Cloches de l'église de Villard-Saint-Christophe (source : site de la commune)

Cette notice donne le texte exact des deux dédicaces gravées sur les cloches, en latin, avec leurs traductions en français :

Comme on le constate, ces textes sont beaucoup plus précis sur les parrains et marraines. Bien entendu, celui de la première cloche ne prend pas en compte que Marie Magdeleine Jouguet, ép. Second était malade et remplacée par sa fille aînée.

Le prêtre de la paroisse, le père Christophe Turc, a lui aussi noté la bénédiction des deux cloches dans les registres paroissiaux de Villard-Saint-Christophe, à la date du 2 juillet. Il insiste surtout sur les différents prêtres qui se sont joints à lui, les curés de Saint-Honoré, Commiers et Nantes-en-Ratier, et ajoute « en présence de presque tous les habitants qui [y] étaient aussi. » Le consul Jacques Second, homonyme de Jacques Second, bourgeois, est un habitant de la Traverse, peut-être un parent. Son fils Jacques Second (1746-1822) épousera Marie, une des filles de Jacques Second et Magdeleine Jouguet.

Enfin, un des événements rapportés nous est particulièrement cher car il rejoint une autre de nos passions dauphinoises, la cartographie. En effet, le 5 juillet 1749, Jacques Second loge « messieurs les ingénieurs du roi qui faisaient la mensuration pour le Haut-Dauphiné, qui ont planté des enseignes dans les plus hautes montagnes ». Il donne ensuite la liste de ceux qui ont logé chez lui : le chef de la compagnie, M. Bourcet, M. de la Saigne, son frère, briançonnais, M. Montannel, M. de Carpilhet, de Grasse, en Provence. 

Pierre Bourcet (1700-1780)

Cette « mensuration pour le Haut-Dauphiné » fait référence à la campagne de levés topographiques menée sous la direction de Pierre Bourcet entre 1749 et 1754. Il en est résulté une carte gravée, puis imprimée en 1758. Il s'agit de la première carte topographique exacte de la région qui dépasse en précision et en richesse d'informations la plus célèbre carte de Cassini. Ayant la chance d'en posséder un exemplaire, je l'ai décrit sur mon site de bibliographie dauphinoise : carte de Bourcet. Cette courte notice de Jacques Second nous permet de savoir que l'équipe de cartographes logeait chez l'habitant, en particulier chez les notables. Il précise qu'ils ont mangé chez M. Lacombe (on retrouve le même nom que la marraine d'une des cloches), même s'ils voyageaient avec un cuisinier pour tous et un valet pour chacun. Les « enseignes » dont il parle sont ces repères en forme de mât, plantés au sommet des montagnes, qui permettaient de faire les levés topographiques et de construire la triangulation qui servait de base à la carte. Aujourd'hui, on appellerait cela un signal géodésique. Comme l'explique bien cet article Wikipédia sur la triangulation, il est nécessaire de disposer d'une base, qui est en fait une longueur mesurée en ligne droite à partir de laquelle, par mesure des angles, on peut déduire les autres distances. Jacques Second explique ainsi que les topographes « mesurèrent d'ici [Villard-Saint-Christophe] au droit de Cholonge et trouvèrent 1 100 toises en droite ligne, cela fait le tiers d'une lieue. » La toise delphinale étant de 2,046 m, ils ont donc mesuré 2 250 m. Sur une carte moderne, la distance entre le clocher de l'église de Villard-Saint-Christophe et celui de Cholonge est de 2 760 m, si l'on part du principe qu'ils ont utilisé les clochers comme repères, ce qui était courant à l'époque. L'expression « au droit de » peut laisser penser qu'ils ont choisi un autre repère près de Cholonge.

Détail de la Carte géométrique du Haut-Dauphiné et de la frontière ultérieure (1758), dite carte de Bourcet, avec Le Villard [Villard-Saint-Christophe], la Traverse et Chaulonge [Cholonge]. Cet extrait résulte des levés faits lors du séjour des ingénieurs du roi chez Jacques Second, à Villard-Saint-Christophe.

Les ingénieurs qui ont logé chez Jacques Second sont Pierre Bourcet (1700-1780), le chef de cette mission, son frère Jean Bourcet de la Saigne (1713-1771), tous deux originaires d'Usseaux, une commune italienne du Piémont qui a appartenu jusqu'en 1713 au Dauphiné et au Briançonnais, d'où la mention portée par Jacques Second.  Ensuite, il cite Montannel, qui était le surnom de Michel Jean Augustin Cruels (1714-1785), ancien lieutenant au régiment de Navarre, ingénieur-géographe du roi. Quant au dernier, il doit s'agir de Jacques de Carpilhet, né à Grasse en 1730, qui sera reçu ingénieur du roi quelques mois après cette campagne de mesures, en janvier 1750. Il est mort en 1802.

Les liens entre les habitants de Villard-Saint-Christophe et les Bourcet ne s'arrêtèrent pas là. Ce n'est pas Jacques Second qui nous le dit, mais les registres paroissiaux. Louis Pomier, bourgeois de la Traverse, a épousé, quelques mois après ce premier passage de l'équipe de topographes, la nièce des frères Bourcet, Marie Thérèse Magnin. Le mariage a eu lieu à Bresson le 1er octobre 1749. Jacques Second est présent et signe le registre, à côté de ses hôtes de l'été précédent. Notons au passage que Bresson, village près d'Eybens, se trouve à 25 km de Villard-Saint-Christophe. C'est la preuve, une nouvelle fois, que nos ancêtres n'hésitaient pas à parcourir des distances appréciables quand il le fallait.

Un an plus tard, les ingénieurs-topographes sont de nouveau présents à Villard-Saint-Christophe, en août 1750. L'ingénieur du roi Pierre Bourcet est le parrain du premier enfant du couple, son petit-neveu, baptisé le 18 août 1750. De nouveau Jacques Second, mais aussi sa femme Magdeleine Jouguet Second, signent à côté de Bourcet.

Signatures au bas de l'acte de baptême de Pierre Claude Pomier, à Villard-Saint-Christophe, le 18 août 1750. Bourcet a signé en haut, Magdeleine Jouguet, ép. Second, juste en-dessous. Notons qu'elle continue à utiliser son nom de jeune fille en premier. La signature de son mari Jacques Second se trouve en bas à droite. Ils intervenaient dans cet acte en tant que témoins.

Cet extrait de la carte de Cassini montre que le rendu du relief est très sensiblement plus sommaire que celui de la carte de Bourcet, même si, en apparence, la carte paraît plus lisible.


Enfin, toujours dans cette rubrique des événements locaux, il consacre une page entière au prix du seigle, du froment et du mescle en 1748, puis en 1749. Il explique que jusqu’au mois de juin 1749, on a fait venir des quantités de blé par bateau, sans quoi il y aurait eu la famine dans le pays. Il mentionne ensuite une chute de neige au mois de juin 1749 qui couvrit les blés, ce qui a maintenu les prix des différentes céréales à des niveaux élevés en 1749 et 1750. Il note les prix jusqu’à la récolte de cette dernière année qui voit baisser les cours. En une seule ligne, il donne ceux de 1751, marquant par là la fin de cette crise frumentaire. Même si ce n'est pas la première qu'il connaît, cette crise de l'année 1747-1748 semble l'avoir particulièrement marqué au point qu'il juge bon d'en faire un compte-rendu et un suivi dans son livre de raison. Ce qui est difficile de percevoir est sa position personnelle de possédant vis-à-vis de cette crise de la cherté. Par sa position de gros propriétaire, il n'était pas personnellement en risque de se retrouver en manque de nourriture. Il aurait même pu y trouver un bénéfice en pouvant écouler ses surplus à des prix très avantageux pour lui. Si c'est le cas, cela n'apparaît absolument pas dans la restitution qu'il fait de la hausse des prix, puis de la baisse. Il semble plutôt voir ces évolutions fortes de prix comme une situation anormale. Il se montre préoccupé par l'impact sur l'approvisionnement des populations.

Conclusion

Cette restitution du livre de raison de Jacques Second montre déjà la richesse des informations qu'il contient sur la vie et les affaires d'un notable villageois de la Matheysine au XVIIIe siècle. Il nous permet de croiser toute une populations de domestiques, meuniers, servantes, etc. Il permet aussi de percevoir quelques événements notables du village. Mais, au-delà, et malgré le style volontiers très factuel, on peut être tenté de tracer le portrait de l'homme qui a tenu ce livre de raison. Le premier trait marquant est qu'il s'agit d'un hommes extrêmement attentif à la valeur des choses, que ce soit le cours des céréales, le prix des meules pour son moulin ou celui des cloches pour l'église. Il est aussi extrêmement attentif à établir un compte juste de ce qu'il doit et de ce qu'on lui doit dans ses accords avec ses domestiques, mais aussi avec son fermier, la seule fois où il note un compte avec lui (l'estivage de son troupeau en 1749). Il est probable que les nombreuses fois où il note qu'il a rapporté un tablier, une chemise, une paire de souliers à un domestique montrent une forme de paternalisme. Cela montre aussi qu'il pouvait se déplacer jusqu'à Grenoble. Il s'y rendait sûrement pour ses affaires mais n'hésitait pas se fournir sur place pour répondre à une demande d'un de ses domestiques. Tout cela créait un réseau de relations complexes, dans lequel intervenait parfois des tiers (lorsqu'il paye directement le créancier d'un domestique), des dettes anciennes, des échanges de biens, des fournitures de céréales, etc. Il ne donne pas l'idée d'un homme dur en affaires. Lorsque, sous la pression, il doit donner 26 livres au lieu de 24, ou qu'il ne se fait pas payer la bourrique qu'un domestique à fait mourir étranglée, ou lorsqu'un on lui « emprunte » un fusil sans lui rendre, il semble clore les comptes sans réclamer son dû. Peut-être est-ce aussi une forme de paternalisme « grand seigneur » qui préfère passer l'éponge plutôt que de poursuivre sans relâche pour être payé de son dû. En définitive, on découvre un homme pointilleux, formaliste, probablement scrupuleux, mais ni cupide, ni impitoyable pour ceux qui sont ses « obligés », pour utiliser une expression de l'époque. En revanche, il était probablement très attaché à la prééminence sociale qui était le sienne. Cela se perçoit encore mieux dans les registres paroissiaux où, très souvent, il est signataire des actes concernant les personnes importantes du village, en particulier ceux de la famille Pomier.

Enfin, la religion est présente d'abord à travers les événements qui rythment la vie du village : la mission, la mort du curé et son remplacement, les cloches, les messes après son décès, etc. Ensuite, par quelques invocations, il est fait appel à Dieu, dans des formules rituelles : « Dieu veuille par sa Ste Grâce », « Seigneur, répandez votre sainte bénédiction sur nous et la famille qu'Il vous plaira [de] nous donner. » Cela ne nous renseigne pas sur son sentiment religieux intime, mais confirme l'omniprésence d'une religiosité quotidienne et conventionnelle.

Je terminerais cette tentative de tracer un portait de Jacques Second par le peu de place qu'il donne à ses épouses. La mort de la première n'est que subrepticement évoquée, dans la marge. Quant à la seconde, elle n'apparaît que de temps à autre, seulement lorsqu'il s'agit des servantes, probablement parce qu'il s'agit de la tenue du ménage. Le plus surprenant est qu'il ne la cite pas, lorsqu'il demande à ses enfants de faire dire des messes pour son « père, mère, fils et sœurs » et pour lui-même. Notons qu'il ne cite pas non plus ses filles. En réalité, c'est probablement l'image du rôle dévolu à l'épouse dans ces sociétés traditionnelles : la mère des enfants et la tenue du ménage.

Postérité

Comme on l'a vu, Jacques Second et Marie Magdeleine Jouguet ont eu douze enfants :

  • Jean Jacques Second (1737-1816), propriétaire cultivateur, à Villard-Saint-Christophe, qui a eu, de ses deux mariages, une descendance extrêmement nombreuse dans cette commune et dans la commune voisine de Saint-Honoré.  Le dernier porteur du nom, Jules Second, est décédé célibataire en 1973. En revanche, beaucoup d'habitants actuels de ces deux communes descendent de Jacques Second par ce premier fils.
  • Marguerite Second (1738-1810) [185], épouse de Joseph Froment (1727-1793) [184], marchand et propriétaire cultivateur, à la Traverse, hameau de Villard-Saint-Christophe. Là-aussi, la descendance est importante. Il y aura, génération après génération, de nombreux mariages entre les descendants de la famille Second et ceux de la famille Froment.
  • Gasparde Second (1739), morte à l'âge d'un mois.
  • François Second (1740- ?), notaire à Grenoble. Son fils Hilaire Barthélemy (1778-1840) est revenu au pays natal comme notaire à La Mure (1817-1821), puis juge de paix du canton de La Mure. Il a épousé une fille de la famille des ébénistes Hache.
  • Augustin Second (1742-1760).
  • Louise Ambroise Second (1743-1807), resté célibataire à Villard-Saint-Christophe.
  • Joseph Second (1744-1826), prêtre, formé à Lyon où il a été ordonné en 1771. Il a fini sa vie comme curé archiprêtre de La Mure, en 1826.
  • Pierre Second (1745), qui a vécu un jour.
  • Jacques Christophe Second (1746-1747), mort à l'âge de onze mois.
  • Marie Magdeleine Second (1748-1824), morte célibataire à Villard-Saint-Christophe, à l'âge de 76 ans.
  • Rose Second (1751-1795), aussi morte célibataire à Villard-Saint-Christophe, à l'âge de 44 ans.
  • Marie Second (1756-1795), épouse de Jacques Second (1746-1822), propriétaire-cultivateur, à La Traverse, hameau de Villard-Saint-Christophe. Je n'ai pas identifié l'éventuel lien de parenté entre lui et sa belle-famille Second. Leur descendance ne s'est guère maintenue à Villard-Saint-Christophe.

Lien vers la généalogie de Jacques Second : cliquez-ici.

Lien de parenté entre Jacques Second et moi-même : cliquez-ici

Villard-Saint-Christophe (source : site de la commune)