mardi 6 janvier 2026

Hippolyte Escalle [28] et Zoé Gaignaire [29], de La Motte-en-Champsaur

Le 4 octobre 1858, Hippolyte Escalle [56] meurt à La Motte-en-Champsaur, à l'âge de cinquante-quatre ans. Il laisse une veuve, Mélanie Robert, âgée de quarante-trois ans et quatre enfants : l'aîné et unique fils, Hippolyte [28], vingt ans, Malvina, seize ans, Léonie, onze ans et Pauline, neuf ans. Il laisse surtout une situation patrimoniale dégradée (voir l'article). Hippolyte Escalle, en tant que seul garçon, va se retrouver en charge de la famille, avec sa mère alors qu'il n'a que vingt ans. C'est son histoire et celle de sa descendance que nous allons dérouler dans cet article. Avec cette génération, celle de nos arrière-arrière-grands-parents, nous arrivons à cette période où les recherches d'archives peuvent se compléter avec les souvenirs et la mémoire familiale. Il est d'ailleurs toujours fascinant de penser que je peux parler de personnes nées il y presque deux cents ans en m'appuyant sur des souvenirs que m'a partagés ma grand-mère.

Hippolyte Escalle (1838-1868)

Hippolyte Séraphin Escalle est né le 5 mars 1838, au hameau de l'Aulagnier, à Saint-Bonnet-en-Champsaur. Après son mariage en 1836, son père, Hippolyte, s'était installé dans ce hameau, dans sa belle-famille. Dans le courant de l'année 1840, la famille Escalle revient à la Motte-en-Champsaur. Désormais toute la vie d'Hippolyte se déroulera dans ce village.

On peut penser qu'il a appris son métier de cultivateur et éleveur auprès de son père pendant sa jeunesse. Comme tous les enfants de la Motte, il a appris à lire et à écrire. C'est la mort de son père qui va le faire accéder rapidement au rôle de chef de famille, alors qu'il n'a que vingt ans. Lors de son passage devant le conseil de révision de la classe 1858, le 11 mai 1859, il est exempté du service militaire comme fils unique de veuve. Il est donc libéré de toutes obligations militaires. 

Il semble avoir assumé sa position de chef de famille avec responsabilité. En plus de la culture du domaine familial qui, comme on l'a vu, couvre un peu moins de sept hectares sur le territoire de la Motte-en-Champsaur, il s'attelle aux travaux indispensables à la maison dont nous avons la liste :

  • Mur de devant de l’écurie, en 1859.
  • Loge à cochon, en 1860.
  • Mur de la basse-cour, en 1861.
  • Crépissage des écuries.
  • Porte de la grange.

Il s'occupe aussi de payer les nombreuses dettes laissées par son père. Mais, pour cela, il doit disposer d'argent qu'il n'a pas. C'est ce que lui permettra son mariage. En effet, le 19 juin 1861, âgé de vingt-trois, il épouse Zoé Gaignaire, originaire de la Motte comme lui, âgée de vingt-et-un ans. Le jeune âge de l'époux, assez inhabituel pour l'époque, s'explique aussi par son statut d'orphelin de père qu'il l'a mis en possession du domaine familial dès l'âge de vingt ans. Surtout, son épouse lui apporte par contrat de mariage une somme de 4 000 francs que lui donnent ses parents Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon. On peut penser que ce mariage était programmé depuis longtemps. Comme il est de coutume à l'époque, c'est un dosage entre des considérations économiques, patrimoniales, familiales et, espérons-le, sentimentales qui conduisent ces deux jeunes gens devant le maire. Rappelons que le père d'Hippolyte a été le témoin du mariage de Paul Gaignaire, comme ami. Ces deux familles ont donc des liens d'amitié qui président au mariage de leurs enfants. En plus de cette somme,  les parents donnent à leur fille un « trousseau composé des linges et effets à l’usage de sa personne », une chaîne, deux croix et d'autres bijoux en or et enfin une « garde-robe en bois de noyer à deux portes fermant à clef ». Ce dernier meuble est le cadeau traditionnel des parents à leur fille. De son côté, la mère de l'époux lui donne un quart de ses biens, « en avancement d'hoirie ». Autrement dit, lors du règlement de la succession de sa mère, Hippolyte héritera de ce quart, avant le partage des trois autres quarts avec ses sœurs. 

Dès le mois de juillet, avec l'argent de la dot, Hippolyte rembourse une première dette de 716 francs à son cousin germain Félix Escalle. Le 13 novembre, il paye une somme de 2 268 francs à M. de Labastie, de Gap qui lui permet probablement de solder le prix de la propriété de plus de trois hectares à la Motte au lieu-dit Sarroutieu (ou Sarroutiou), acquise par son père et son grand-père en 1847. Surtout cela permet de lever l'hypothèque pesant sur ces terres et donc la menace d'une saisie et d'une dépossession d'une part du patrimoine familial. En définitive, entre juillet 1861 et octobre 1866, il règle 4 280 francs de dettes laissées par son père à son décès. On peut s'étonner qu'il ait utilisé la dot de sa femme pour payer des dettes alors que la tradition voulait plutôt qu'on l'utilise en achats de biens qui garantissent la préservation de la valeur de cette dot dans le temps, ce que l'on appelait « faire emploi des deniers dotaux ». Il est fort probable que cet emploi non-orthodoxe de ces 4 000 francs s'est fait avec l'accord du père de Zoé et de son frère Paul, notaire à Gap, qui veillera toujours sur les intérêts de sa sœur. Malgré tout, pour satisfaire à l'usage, le 14 avril 1862, Hippolyte Escalle achète à son cousin germain Marius Escalle deux parcelles de labour et lande au lieu-dit Thabot, de 67 ares, pour 180 francs. L'acte précise que la dot reçue en mariage a servi à payer cette acquisition.

Hippolyte Escalle et Zoé Gaignaire ont eu quatre enfants, tous nés à la Motte (le prénom d'usage est souligné) :

  • Paul Hippolyte, né le 8 mars 1862.
  • Marie Léonie, née le 25 octobre 1863.
  • Auguste Florentin, né le 3 septembre 1865.
  • Arthur Alexandre, né le 24 décembre 1867.

En 1866, ils sont recensés dans la maison de la Motte, avec leurs trois premiers enfants. À cette date, la sœur aînée d'Hippolyte, Malvina, est mariée à Marseille depuis 1859. Sa mère et ses deux autres sœurs, Léonie, dix-neuf ans, et Pauline, seize ans, n'habitent plus au village. On pressent un arrangement familial où le domaine et la maison sont laissés au seul fils. Malheureusement, les choses ne se passeront pas comme prévu, si c'est cela qui a été prévu. Le 3 mai 1868, Hippolyte Escalle meurt à l'âge de trente ans. Selon ce que m'a rapporté ma grand-mère, il a voulu rattraper un cheval qui s'était emballé et a été entraîné dans un canal de la Motte, d'où il en est résulté un « chaud et froid » dont il est mort. 

Zoé Gaignaire, veuve Escalle (1839-1918) et ses enfants

Très vite après le décès de son mari, Zoé Gaignaire se met d'accord avec sa belle-mère pour partager les biens indivis entre elles et les trois sœurs (Malvina, Léonie, Pauline) et ainsi garantir à ses enfants leur part dans les successions de leur père, leur grand-père Hippolyte Escalle et leur arrière-grand-père, Joseph Robert. Probablement bien conseillée et même aidée par son frère, Zoé Gaignaire, jeune veuve de vingt-huit ans, dispose désormais d'un domaine plus restreint de trois hectares et demi et d'une maison, en partie amputée de ses écuries. Mais, elle est chez elle avec ses enfants, sur des terres libres de toutes hypothèques. Peu à peu, elle n'aura de cesse d'agrandir son domaine. Dès janvier 1870, après le décès de son père, elle reçoit en héritage quelques parcelles du domaine paternelle. On apprend d'ailleurs à l'occasion de cette succession que Paul Gaignaire (1794-1870) [58], père de Zoé, est le parrain de son petit-fils Paul Hippolyte. Il lui lègue, une somme de 500 francs.

En 1872, Zoé Gaignaire, veuve Escalle, est recensée avec ses quatre enfants toujours dans la partie de la maison familiale issue du partage de 1868, alors que sa belle-mère Mélanie Robert, veuve Escalle, habite l'autre moitié de cette maison avec sa fille Léonie et son gendre Auguste Servel qui exploite la portion du domaine qui est échu à Mélanie Robert. En 1876, si la situation n'a pas changé pour Zoé Gaignaire, en revanche, la famille Servel, toujours avec la mère, s'est installé plus au large dans une autre maison de la Motte qu'ils viennent d'acquérir. La cohabitation des deux familles de respectivement cinq et neuf personnes dans les deux parties de la maison Escalle devait être difficile. 

Le fils aîné, Hippolyte, né en 1862, n'est pas destiné à prendre la suite dans l'exploitation des terres de la Motte. Bénéficiant d'une solidarité familiale qui semble avoir été sans faille, il entre comme clerc de notaire dans l'étude de son oncle Paul Gaignaire, à Gap, probablement vers 1878, quand il a atteint l'âge de seize ans et qu'il est sorti du collège de Gap. À cette époque, il n'était pas nécessaire de faire d'études particulières pour être notaire. Il fallait rejoindre une étude qui acceptait de faire faire un stage de six ans au terme duquel la chambre des notaires évaluait la compétence et les connaissances acquises de l'aspirant-notaire et, après cet examen, lui délivrait un certificat de capacité. La difficulté était donc de trouver une étude qui accepte d'engager un jeune pour le former. C'est là que le jeu des réseaux familiaux  et des solidarités jouait à plein, en permettant, comme dans le cas d'Hippolyte, de s'engager dans une voie qui lui aurait été probablement fermée dans d'autres circonstances. C'est pour accompagner son fils que Zoé Gaignaire vient s'installer à Gap avec ses quatre enfants, peut-être dès 1878 et dans tous les cas avant 1880. En 1881, toute la famille est recensée cours Barthalais. En 1886, elle est toujours recensée à Gap, dans le même domicile, dans cette voie devenue le boulevard de la Liberté. On peut penser que pendant ce temps, le domaine de la Motte a été mis en location.

En 1885, lors du conseil de révision, le deuxième fils, Auguste, né en 1865, est maçon à Gap. La liste du tirage au sort des jeunes gens de la classe 1885 porte cette mention : « se dit sourd (mais ne l'est pas) » comme motif d'exemption avancé. En réalité, le conseil de révision l'a réformé pour surdité et, de fait, il l'était réellement. Selon ce que m'a rapporté ma grand-mère, il est devenu sourd à la suite de très nombreuses otites durant son enfance. C'est peut-être aussi pour cela qu'il n'a pas pu envisager d'autre avenir que de rester cultivateur à la Motte. En 1886, lors du recensement à Gap, il est simplement qualifié d'ouvrier. Dès l'année suivante, Zoé Gaignaire, veuve Escalle, avec son fils Auguste et sa fille Léonie, retourne s'installer à la Motte. À ce moment-là, Auguste Escalle, désormais âgé de vingt-deux ans, prend en charge l'exploitation du domaine familial qu'il assurera jusqu'à son décès. Le fils aîné Hippolyte est resté à Gap avant d'être nommé notaire à la Saulce, en mars 1888. Le fils cadet Alexandre est aussi resté à Gap, avant de partir vers d'autres aventures comme nous le verrons plus loin. Entre temps, Zoé Gaignaire a poursuivi sa politique d'acquisition. Profitant de la saisie immobilière des biens de sa belle-mère, décédée en 1876, elle rachète la moitié de la maison divisée en 1868 et quelques parcelles aussi issues de ce partage lors d'une adjudication en mai 1880. En 1890, elle achète une autre terre à Augustin Tourniaire. Enfin, en 1892, lorsque sa nièce par alliance, Marie Salignon, fille de Malvina Escalle, se décide à se dessaisir de toutes les parcelle dont elle a hérité et qui proviennent aussi du partage de 1868, Zoé Gaignaire se rend adjudicatrice de la totalité. Elle s'arrêtera là. À cette date, le domaine Escalle se compose de trente parcelles à la Motte et de deux à Bénévent-et-Charbillac, pour une surface totale de 6 ha. 57 a. 60 ca. C'est ensuite son fils Auguste qui prendra le relai et poursuivra cette politique d'acquisition menée avec patience et détermination.

Tardivement, Auguste Escalle épouse Ida Aubert à la Motte, le 10 avril 1907. Née Hélène Maria Aubert, en 1882, elle est habituellement prénommée Ida. Elle est la fille de Jules Aubert et Virginie Vial, des Héritières, et donc cousine issue de germaine de son mari (Virginie Vial est une cousine germaine de Zoé Gaignaire, par sa mère). Au moment de son mariage, Auguste Escalle a déjà quarante-et-un ans et son épouse vingt-quatre. Ils n'auront pas d'enfants.

Après le retour de la famille à la Motte, en 1887, Léonie Escalle contribue aussi à l'exploitation du domaine familial avec son frère. Dans le recensement de 1891, elle est qualifiée de  cultivatrice. Cependant, elle n'est pas toujours restée à la Motte. En 1896, elle est employée auprès de sa cousine par alliance Marie Astréoud, veuve Escalle, à la Mure, qui gère la marbrerie familiale. Veuve depuis 1895, celle-ci avait peut-être besoin d'une aide pour cette gestion. Revenue au village où elle habite en 1901 et 1906, toujours comme cultivatrice, Léonie Escalle repart s'installer à la Mure. D'après la teneur des lettres échangées, dont nous reparlerons,  il est tentant de penser qu'après le mariage de son frère, il lui a paru préférable de quitter la maison familiale plutôt que de cohabiter avec sa belle-sœur Ida Aubert. Lors de l'échange de lettres, en janvier 1910, elle habite déjà à la Mure. Elle y est recensée seule, en 1911, rue Montante. Aucune profession n'est indiquée, mais, toujours selon ce que m'a dit ma grand-mère, elle travaillait pour livrer de la farine.

Léonie Escalle (1863-1950)

Auguste Escalle poursuit la politique d'acquisition de terres à la Motte, dans la continuité de sa mère. Le 11 mars 1897, il achète trois parcelles de pré, pré marais et labour, à La Sagne, d'un peu plus d'un demi-hectare. C'est un acte de vente en famille. La vendeuse est sa cousine germaine Hélène Barthélemy, épouse Jules Aubert, et le notaire est leur cousin germain Paul Gaignaire, de Gap. Ces trois parcelles proviennent de la succession de leur grand-père Paul Gaignaire qui les avait lui-même héritées de son père Alexandre. Cependant, l'accroissement le plus important des propriétés Escalle a lieu le 31 mai 1910 lorsqu'il se rend acquéreur d'un domaine entier à la Motte vendu par François Jouglard et son épouse Angeline Allec. Pour 6 000 francs, il devient propriétaire de quarante-neuf parcelles, d'une surface totale de 4 ha. 95 a. 16 ca. et d'une maison. Très vite, dès le mois d'octobre, il en revend une partie à Jean Gonsolin, et, deux ans plus tard, il se dessaisit d'autres parcelles auprès de Léon Villaron. Avant même de finaliser son achat en mai 1910, Auguste Escalle se met d'accord avec Joseph Eyraud pour procéder à un échange de terres. Quelques années plus tard, après le décès d'Auguste, son frère Hippolyte cherche à obtenir des informations sur cet échange. Pour cela, il écrit à Joseph Eyraud qui est alors aux Etats-Unis. Nous avons conservé la réponse de celui-ci qui écrit depuis Price, dans l'état de l'Utah.

Lettre de Joseph Eyraud à Hippolyte Escalle, datée de Price (Utah) le 10 décembre 1915
à propos de l'échange de parcelles avec Auguste Escalle

Après ces différentes opérations d'achats et de ventes, Auguste Escalle possède 3 ha. 91 a. 11 ca. Avec les propriétés indivises qui lui viennent de son père et grand-père, celles de sa mère qu'elle a héritées de son père Paul Gaignaire ou qu'elle a acquises en 1880, 1890 et 1892, le domaine Escalle qu'il exploite se compose de cinquante-cinq parcelles, pour une surface totale de 10 ha. 48 a. 71 ca. sur le territoire de la Motte et de Bénévent-et-Charbillac. On mesure le chemin parcouru depuis le jour où ses grands-parents Hippolyte Escalle et Mélanie Robert se marient en 1836 et qu'ils ne possédaient alors aucun bien à la Motte.

Extrait cadastral des propriétés Escalle à la Motte-en-Champsaur et Bénévent-et-Charbillac
établi par Hippolyte Escalle
Ce document non daté donne la situation vers 1920. Il est conservé dans les papiers de famille
 avec les baux consentis à Camille Aubert en 1920  et 1929 (voir ci-dessous)

Les travaux à la maison de la Motte

En 1909, la maison Escalle de la Motte se présente ainsi, telle que l'on a pu la reconstituer :

À l’automne 1909, Hippolyte et Auguste Escalle décident avec leur mère d’engager des travaux de réparations et d’améliorations de cette maison. Cela répond d’abord à un premier objectif d’entretien du bâtiment. Lorsque Zoé Gaignaire, veuve Escalle, passe quelques jours à la Mure à la fin de l’année 1909, elle explique à sa fille Léonie que ces réparations sont urgentes.  Nous n’avons pas le détail mais cela devait en particulier concerner le toit qui était alors couvert de tuiles. Quant aux améliorations, l'idée est de créer trois pièces au premier étage, au-dessus de la cuisine et de la chambre appelée Poêle, là où ne se trouve qu’une pièce voûtée et basse de plafond à laquelle on accédait depuis la grange et qui n’a pas de lien avec les pièces du bas ni d’entrée directe depuis l’extérieur. Ainsi, la mère et plus tard la fille pourront disposer d’un appartement indépendant afin qu’Auguste Escalle et sa femme puissent vivre dans les pièces du rez-de-chaussée.  Ce qui n'est pas dit, mais que l'on devine, est que la coexistence entre Zoé Gaignaire et son fils et sa belle-fille devait être difficile. En disposant désormais de deux appartements dans la maison, cela permet au jeune couple de rester « tous les deux dans ce petit domaine bien tranquilles », comme le dit Hippolyte à son frère Auguste lors d'un échange de lettres en 1910.

Hippolyte Escalle sollicite un entrepreneur de Saint-Bonnet-en-Champsaur, Auguste Broguières.  Dans un premier temps, il envisage de faire construire un escalier intérieur, mais, dans le même temps, il souhaite que « la montée d’escalier du rez-de-chaussée au 1er soit bien indépendante pour que les personnes appelées à habiter le 1er n’aient rien de commun avec ceux devant habiter le rez-de-chaussée. » C’est ce que reflète ce plan, non daté :

Projet non daté des travaux à la maison de La Motte

Comme on le constate, il paraît difficile de pouvoir aller au premier sans passer par les pièces du rez-de-chaussée, sauf à créer un couloir qui amputerait grandement la surface de la cuisine. En définitive, le projet est d’ouvrir une porte sur le côté de la maison qui donne accès à un couloir desservant les trois chambres du premier : « La chambre actuelle après voûte démolie pourrait servir de cuisine, celle à la suite de salle à manger pouvant recevoir au besoin un lit et la 3e qui ne sera pas chauffée sera exclusivement chambre à coucher », comme l’imagine Hippolyte Escalle dans une lettre du 12 janvier 1910. L’entrepreneur propose un devis le 1er avril 1910 que ce dernier fait relire et examiner par Léon Levif, architecte communal de Briançon, qui l’accompagnera de ses conseils jusqu’aux paiements des dernières factures en 1913. Les travaux s’avèrent assez considérables. Il s’agit d’enlever la toiture et l’ancienne charpente, surélever les murs de la maison d’un mètre, poser une nouvelle charpente et couvrir le toit avec des tôles galvanisées. À l’intérieur, les travaux consistent en démolir la voûte de la chambre du premier, monter un mur de refend entre le nouvel appartement et la grange, monter des cloisons et ouvrir une porte sur le côté de la maison. Enfin, pour finir, doter les trois nouvelles ouvertures du premier de fenêtres et volets, ouvrir une porte sur le chemin, installer des portes intérieures et, enfin, crépir la partie habitée de la maison sur les trois faces. En plus de l’entrepreneur Auguste Broguières, sont intervenus Henri Maucoronel pour la pose de la toiture, Alexandre Ricard pour la charpente, Honoré Robert, pour les menuiseries, serrureries et ferrements, tous de Saint-Bonnet-en-Champsaur. Pour diminuer le prix, Hippolyte et Auguste Escalle s’engagent à fournir le sable et les pierres, ainsi que le bois qui sera ensuite scié et mis en forme par Joseph Espitallier, meunier et scieur à la Motte-en-Champsaur.

Les travaux commencent au début du mois de mai 1910, d’autant qu’Hippolyte Escalle presse l’entrepreneur : « je compte dès les premiers jours d’août envoyer ma famille passer quelques jours à la Motte ». Le 26 mai, Henri Maucoronel peut entamer la pose des tôles sur le toit car Auguste Broguières vient de finir la charpente. Il termine le 4 juin. En définitive, les travaux sont achevés à la fin de l’été 1910, mais les finitions ont traîné. En juin 1911, Hippolyte Escalle se plaint dans une lettre à Auguste Broguières que les chambres ne sont pas habitables.

Les papiers de famille contiennent de très nombreux échanges de lettres entre les artisans, Hippolyte Escalle et l’architecte Levif à propos du paiement des factures. Celles-ci sont scrupuleusement examinées et discutées par Hippolyte Escalle avec l’aide de Léon Levif. Pour donner un exemple, Henri Maucoronel présente une facture de 1 484 francs qu’Hippolyte Escale conteste car l’artisan a utilisé des tôles de 9,500 kg au lieu de 8,500 kg comme demandé dans une lettre du 21 mai 1910. S’ensuit une abondante correspondance où l’on a le détail des échanges soit par lettre, soit par téléphone entre Hippolyte Escalle et Henri Maucoronel sur les travaux à faire. Il semble que lors d’un échange téléphonique  du 24 mai, deux jours avant le début de la pose du toit,  le premier a dit au second de faire au mieux, ce que celui-ci a interprété comme un accord pour poser des tôles de 9,500 kg en contradiction avec la lettre envoyée quelque jours auparavant. Il est vrai qu'Henri Maucoronel n’avait que des tôles de ce poids en stock et qu’il voulait absolument commencer les travaux le 26 mai comme lui demandait Auguste Broguières. En définitive, Hippolyte Escalle finit par régler 1 350 francs sur les 1 484 demandés. Un autre exemple est le différend qui porte sur le solde de 130 francs dû à l’entrepreneur Auguste Broguières. Le 11 juin 1911, celui-ci réclame à Hippolyte Escalle le règlement de cette somme après s’être mis d’accord avec l’architecte Levif sur les rectifications que celui-ci lui a demandées sur sa première facture. En définitive, Hippolyte Escalle ne consentira à payer qu’en juillet 1913, après le décès de l’entrepreneur. Les litiges sur les montants facturés proviennent essentiellement des coûts de l’heure de travail des différents corps de métier. Cela fait dire à Hippolyte Escalle que « les journées d’ouvrier sont plus élevées au Champsaur que partout ailleurs ».

Tableau de synthèse des vérifications opérées par M. Levif des factures émises par les artisans.
Au total, ces vérifications qui ont été acceptées représentent 12 % des montants initiaux.

En définitive, les travaux ont coûté 5 330 francs qui se répartissent entre :

  • L’entrepreneur Auguste Broguière pour 3 630 francs, dont 572 francs pour le charpentier Alexandre Ricard et 505 francs pour le menuisier Honoré Robert.
  • Le couvreur Henri Maucoronel pour 1 350 francs.
  • Le scieur Joseph Espitallier, de La Motte, pour 350 francs.

Dans un des documents, on apprend que le coût de la journée d’un manœuvre est de 5,40 francs (pour un maçon, il est de 6,60 francs). Cela permet de donner un ordre de grandeur de la dépense de ces travaux qui équivaut à mille journées de travail d’un manœuvre. En essayant de transposer cela en valeur actuelle, sur la base d’un coût de la journée au SMIC de l’ordre de 90 €, les travaux pourraient être évalués à 90 000 €, ce qui est sensiblement inférieur au coût actuel de tels travaux.

Le 19 juin 1911, dans une lettre à Henri Maucoronel, Hippolyte Escalle conclut, passablement irrité par tous ses échanges avec les artisans : « Si j’avais pu supposer que les réparations coûteraient aussi cher dans le Champsaur, j’aurais laissé tout cela au diable. »

Auguste Escalle (1865-1915)

Ces travaux lui occasionnent d'autres soucis. En effet, alors qu'ils doivent être engagés, Auguste Escalle écrit à son frère le 4 janvier 1910 pour se plaindre de sa position et de son rôle auprès de leur mère. Cette lettre, la réponse d'Hippolyte, la lettre de celui-ci à Léonie et la réponse de cette dernière ont été conservées. Elles permettent de mieux comprendre les tensions entre Auguste et son frère et sa sœur, faites de défiance vis-à-vis du frère resté au village et, encore plus, vis-à-vis de la belle-sœur qui va même pour celle-ci jusqu'à une certaine hostilité. La correspondance entre Hippolyte et Léonie permet aussi de constater la très grande proximité, même la complicité, entre eux. Cet échange confirme le retour de la famille à la Motte dans le courant de l'année 1887 (« Voilà 22 ans que je suis domestique à la maison », dit Auguste en janvier 1910). Il confirme que l'arrangement entre les frères et la sœur avait été qu'Auguste reprenne la succession dans l'exploitation du domaine. En revanche, il est difficile de savoir si cette situation a été subie par Auguste ou volontairement choisie. La correspondance a été transcrite et est accessible ici :  correspondance de 1910.

Lettre d'Auguste Escalle à son frère Hippolyte, du 4 janvier 1910


Auguste Escalle décède à la Motte le 20 juin 1915, à quarante-neuf ans. Le 18 octobre suivant, Hippolyte Escalle est au village pour régler la succession de son frère. Il propose à sa belle-sœur de renoncer à la communauté légale et à l'usufruit pour une somme de 1 800 francs. 
Dans une note pour lui-même, il justifie cette proposition « en reconnaissance du travail qu’elle a fait cette année à la maison et pour la remercier d’avoir bien voulu rester avec ma mère. » Ils se réunissent avec Ida Aubert qui est accompagnée par l'instituteur du village, M. Lafont, qui lui sert de conseil. Dans cette même note, Hippolyte Escalle rapporte le résultat de cette séance : « après avoir longuement discuté sur les chiffres, j’ai consenti à donner de mes deniers personnels une étrenne de 200 f. à ma belle-sœur ce qui a été accepté. » En définitive, elle reçoit donc au total 2 000 francs. Notons que, dans l'acte notarié passé ce 18 octobre, le renonciation se fait à titre gratuit. Les 2 000 francs versées à Ida Aubert l'ont été hors de la vue du notaire et de l'administration fiscale qui se montre d'ailleurs peu curieuse.

Le décompte de sa succession permet de constater qu'au jour de son décès, il n'a encore rien réglé de son acquisition du domaine Allec et qu'en retour, il n'a rien reçu de sa vente à Jean Gonsolin à qui il a, en plus, prêté 2 500 francs. Il doit aussi 500 francs à son beau-frère Jean Aubert pour une vache et une génisse que celui-ci lui a vendues (au passage, on apprend qu'il a aussi un jument dans son écurie) et 1 000 francs à son frère Hippolyte. Cette succession fait apparaître une évolution dans la composition du patrimoine car il possède quelques bons du Canal de Panama et du Crédit Foncier de France et un livret de la Caisse d'Épargne. C'est le signe de l'arrivée d'une culture du placement financier à cette génération.

Quelques jours après le décès de son frère, Hippolyte Escalle se fait délivrer les extraits des matrices cadastrales de son frère et de sa mère. Sur cette base, il met au propre les parcelles possédées par chacun, avec les origines de propriétés. Ces différents documents sont conservés dans les papiers de famille. Cet état sur le domaine familial lui servira aussi bien pour les différentes déclarations de succession, que pour définir le périmètre du domaine lorsqu'il sera affermé et, enfin, plus de vingt ans plus tard, lorsqu'il sera vendu et qu'il faudra établir l'origine de propriété.

La veuve d'Auguste Escalle ne reste pas dans la maison familiale, probablement dès que Léonie Escalle revient s'installer à la Motte après le décès de son frère. Relevons qu'après les dissensions de l'année 1910, les relations avec la belle-sœur se sont apaisées. Hippolyte Escalle note qu'ils se sont « séparés dans les meilleures conditions. » Ida Aubert se remarie le 24 octobre 1916 avec Marius Jeaume et retourne s'installer dans la maison Aubert des Héritières. Elle est décédée à quatre-vingt-dix ans à Saint-Eusèbe-en-Champsaur, en 1972. 

Dernières années de Zoé Gaignaire, veuve Escalle (1915-1918)

Trois ans plus tard, Zoé Gaignaire décède chez elle à la Motte, le 16 novembre 1918, à soixante-dix-huit ans. Elle a désormais sa fille Léonie auprès d'elle qui est revenue de la Mure. 

Vers 1905, lors d'un séjour à Briançon, Hippolyte Escalle fait photographier sa mère avec deux tenues, l'une avec un chapeau qu'elle mettait pour les grandes occasions, on dirait familièrement sa tenue du dimanche, et l'autre avec la coiffe qu'elle mettait tous les jours. Sur ces photos, elle porte la même robe et les mêmes bijoux, une longue chaîne en or et une croix, qui étaient probablement ceux que lui avaient donnés ses parents lors de son mariage.

Hippolyte Escalle a fait richement encadrer ces deux grandes photos et les a accrochées au mur dans la maison de Mas des Chaix, à Briançon où l'une des deux se trouve toujours.

Nous avons la chance d'avoir conservé une carte postale écrite par Zoé Escalle à sa belle-fille, Marie Escalle. Elle lui donne des nouvelles de ses deux petites-filles Margot et Louise. La carte n'est pas datée mais on peut la situer vers 1910 :


Il est souvent difficile de se faire une idée précise de la personnalité de nos ancêtres avec le peu d'éléments que l'on possède sur eux. Les deux photos de Zoé Gaignaire nous renvoient l'image d'une femme au visage fermé, légèrement triste dans celle de gauche, plus sereine et même un peu fière dans celle de droite. Il est vrai que l'usage de l'époque de ne pas sourire sur les photos nous restitue souvent des visages peu avenants. Ma grand-mère qui l'a connue (elle est morte alors qu'elle avait quinze) me l'a décrite comme une femme dure. Elle l'expliquait assez logiquement par la vie difficile qu'elle avait eue après son veuvage à vingt-huit ans et la responsabilité d'élever seule ses quatre enfants. Au détour d'une lettre de l'épais dossier des travaux de la maison de la Motte, ce post-scriptum de l'architecte L. Levif dans une lettre à Hippolyte Escalle nous donne une image sensiblement différente : « veuillez, je vous prie, présenter mes hommages à Madame votre mère dont je n’oublie pas le charmant accueil. » Certes, L. Levif fait preuve de courtoisie. Pourtant, cet accueil devait lui avoir fait suffisamment d'impression pour qu'il juge important de le relever. Il aurait pu s'arrêter à cette formule : « présenter mes hommages à Madame votre mère ». Comme nous l'avons déjà relevé, un trait marquant de la personnalité de Zoé Gaignaire est une grande détermination et même une grande volonté dans la conduite de ses affaires, avec probablement beaucoup de discernement, de prudence, de bon sens et d'équilibre dans ses choix et dans la conduite de sa famille. La volonté de régler la succession de son mari et son beau-père dès le décès du premier a montré qu'elle était suffisamment avisée pour défendre les intérêts de ses enfants, au risque de devoir aller contre la volonté de sa belle-mère. Ensuite, la reconstitution patiente d'un domaine d'une surface estimable est une autre preuve de cette détermination. On pourrait attribuer ces qualités à un hypothétique bon sens paysan. Après avoir vu tant de situations où le bon sens de nos ancêtres cultivateurs n'était pas la chose la mieux partagée, nous sommes convaincu qu'il s'agit de ses qualités propres et qu'il n'est pas nécessaire de faire appel à ce lieu commun pour expliquer son comportement.

Les dernières années à la Motte et la vente du domaine (1918-1950)

Après le décès de sa mère, Léonie restera à la Motte jusqu'à son propre décès. Elle est restée célibataire. Boitant à la suite d'une fracture probablement mal réduite, elle a préféré ne pas se marier car elle ne se sentait pas capable d'assurer le rôle d'une mère de famille avec ce handicap. Dans une lettre de 1937, elle explique que « ce genou enchilosé [sic] [l]’a toujours tant fait souffrir ».

En 1919, Hippolyte et Léonie Escalle se mettent d'accord avec Camille Aubert, du Collet, un autre hameau de la Motte, pour qu'il cultive le domaine familial. Un bail est passé pour neuf ans à partir du 1er mars 1920. Il est renouvelé en 1928 pour courir à partir du 1er mars 1929, toujours pour neuf ans. Ce bail couvre la totalité des propriétés du frère et de la sœur à la Motte, sauf la maison avec son jardin, son verger et la petite écurie. Camille Aubert dispose de la grande écurie avec la grange au-dessus. En plus du fermage annuel de 500 francs, en 1920, et de 1 500 francs en 1929, il doit fournir un sac de pommes de terre d'une centaine de kilos, cultiver les parcelles du Curon avec partage à mi-fruits avec Léonie Escalle et couper le bois de chauffage pour celle-ci dans les bois de la Pignée et du Vallon, avec, à titre de dédommagement, la possibilité de se partager par moitié le bois coupé. Cette clause du bail illustre bien les usages dans le cas de mise en fermage des terres :

[M. Aubert] jouira du tout en bon père de famille ; il cultivera, labourera, fumera et ensemencera les terres en temps et saisons convenables ; il convertira en fumier toutes les pailles, foins et fourrages provenant des récoltes pour l'engrais des terres affermées ; il devra curer et nettoyer les fossés qui entourent les propriétés et remonter la terre des parcelles en pente, suivant l’usage des lieux ; il ne pourra couper aucun arbre vert ou sec sans le consentement des bailleurs, mais ceux qui pourront être coupés le seront par le preneur et partager par moitié comme il est dit ci-devant au sujet du bois de chauffage ; il devra élaguer à son profit les arbres et les taillis, tous les trois ou quatre ans suivant l’usage.

En 1920, une clause envisageait la situation en cas de départ de Léonie Escalle de la Motte. Elle est supprimée en 1929, probablement parce ce que, vu son âge à cette date (soixante-six ans), elle ne l'envisage plus.

Au printemps 1937, Hippolyte et Léonie Escalle se décident à céder le domaine de la Motte. En effet, âgés respectivement de soixante-quinze et soixante-quatorze ans, ils sont bien conscients qu'ils ne peuvent pas laisser à leurs héritiers un domaine qui pourrait être une charge pour eux. Il faut tout de même imaginer la difficulté pour le frère et la sœur d'abandonner des propriétés dont l'histoire s'enracine dans l'histoire de leur famille. Des terres comme Sarroutieu ou la Sagne ont appartenu plus cent-cinquante ans plus tôt à leurs aïeux Escalle ou Gaignaire. La maison, certes dans la famille depuis moins de cent ans, est celle de leur enfance. Comme on l'a vu, ces différents biens ont été préservés des ventes, voire des saisies, par leurs parents. D'une certaine façon, ce domaine, car c'est ainsi qu'on le qualifie dans les actes et les correspondances, est le résultat des efforts, du travail et parfois du sacrifice de leurs parents, grands-parents et aïeux.

Le 29 juin, Hippolyte Sarrazin, habitant à Manosque et originaire de la Motte, écrit à Hippolyte Escalle pour lui faire part de son intérêt. Celui-ci lui répond presque un mois plus tard en lui mettant une seule condition : « nous nous réservons la jouissance pendant notre vivant de deux chambres au 1er étage pour aller y coucher 2 ou 3 jours par an ». Le neveu d’Hippolyte Sarrazin, Joseph Lombard, un jeune homme de vingt-six ans qui vit aux Dalmas, hameau de la Motte, avec sa mère et son grand-père, rencontre Hippolyte Escalle à Briançon car c’est lui qui est en réalité l’acquéreur. Ils se mettent d’accord sur le prix de 90 000 francs et sur la jouissance des deux chambres jusqu’à la fin de leurs jours. Hippolyte Escalle communique ensuite tout cela à sa sœur Léonie par lettre. Elle lui répond vertement : « Voilà des gens qui se font mettre de l’assistance et qui veulent acheter un domaine de 100 000 francs. »  Certes, elle reconnait que l’acheteur éventuel, Joseph Lombard, « est un travailleur et un économe », mais c’est une « brute » et un « mauvais coucheur ». Elle ajoute quelques conditions supplémentaires, qui peuvent paraître secondaires : disposer d’un petit coin sous l’escalier comme débarras, un abri pour le bois de chauffage, le passage dans la cour pour jeter les détritus au tas de fumier. Elle trouve que son frère a cédé trop facilement, même si elle ajoute : « Tu es meilleur juge que moi ; fais comme tu juges le mieux. »

À ce stade, Hippolyte Escalle poursuit sa négociation avec Joseph Lombard dans une lettre où il reprend les conditions posées par sa sœur. Le 24 août, il reçoit une lettre de Léon Villaron qui dit avoir été informé par Léonie Escalle qu’ils vendent le domaine. Celle-ci lui a même dit qu’elle « préférait que ce soit nous autres qui l’ayons. » Le même jour, Hippolyte Escalle reçoit une lettre de sa sœur qui lui raconte sa visite aux Villaron qu’elle a informés de la vente du domaine (on imagine mal que, dans un si petit village, cela ne se savait pas déjà) et qu’ils se sont montrés intéressés. Léonie lui dit, comme elle leur a dit, sa préférence pour eux et commence à activer la corde sensible : « Pour moi je ferai un gros sacrifice pour qu’ils soient acquéreurs, cela ne changerait guère à ma vie tandis que l’autre, mauvais comme il est, malgré toutes les réserves, je serai obligée de me trouver un autre gite. »

À ce moment-là, Hippolyte Escalle doit se sentir un peu coincé entre les engagements qu’il a pris vis-à-vis de Joseph Lombard et le souhait de sa sœur de favoriser les Villaron. Il serait trop fastidieux de détailler les différents échanges de lettres entre Hippolyte Escalle, sa sœur Léonie, Joseph Lombard et Léon Villaron. Hippolyte Escalle tente de convaincre sa sœur de venir à Briançon : « Que feras-tu là-bas [à la Motte] quand tu n’auras plus tes poules et tes lapins ? Tu ne peux pas te confiner dans les deux chambres et te tourner les pouces toute la journée. » Le résultat est inverse, il ne fait que la renforcer dans sa conviction de rester au village et de prendre elle-même les choses en mains dans les discussions. Elle joue à nouveau sur la corde sensible : « Du jour qu’ils [Joseph Lombard et sa mère] seront dans la maison, je n’aurai qu’à faire mon paquet et avec mon avoir aller me faire soigner dans un asile de vieillards », puis poursuit de son côté la négociation avec les Villaron à qui elle concède, de son propre chef, une remise sur le prix de vente, tout en obtenant de nouvelles conditions : 

Il donne du tout 85.000 f. Je reste à la maison telle que je suis actuellement et toujours avec Léa [Villaron, la sœur de Léon Villaron] pour compagne, liberté du jardin et même de garder 2 ou 3 poules. J’aurai du bois à volonté pour me chauffer (ce que je n’aurai jamais avec l’autre). Si un des fils se marie et qu’il veuille aussi y habiter, j’aurai les 2 chambres et toujours avec Léa (quoique son frère veut lui donner son abri dans la maison pour sa vie). Je serai là en famille. Si la réduction du prix te contrarie, prends-la sur mon compte. De tout cœur je te la cède. Mais je t’en supplie, laisse-moi finir mes jours dans notre maison puisque cela se peut.

Lettre de Léonie Escalle à son frère Hippolyte, du 10 septembre 1937

Le résultat est qu’Hippolyte Escalle n’a pas d’autre choix que de se dédire de son engagement vis-à-vis de Joseph Lombard. Il y arrive au prix d’une certaine mauvaise foi car l’argument est un désaccord minime sur le bois à couper pour l’usage de Léonie Escalle pour son chauffage. Dans sa dernière lettre du 26 septembre, Joseph Lombard veut demander à la justice la réalisation du contrat, sur la base des lettres écrites par Hippolyte Escalle. Il ne semble pas avoir mis sa menace à exécution. Il a tout de même l’intuition qu’« il semble qu’il y a d’autres motifs que ceux que vous vous plaisez à invoquer ».

Le 28 septembre 1937, Hippolyte Escalle finalise l’accord avec Léon Villaron et Léa, sa sœur, qui achètent conjointement. Le prix est donc, au final, de 85 000 francs, dont 40 000 francs payables au 1er mars 1938 qui figureront dans l’acte notarié et 45 000 francs « en-dehors du notaire ». La clause principale est que Léonie Escalle dispose de « la cuisine, la chambre dite Ie Poële, des deux chambres du côté de la grange, du jardin et du droit d'élever des poules et des lapins dans la petite écurie » jusqu'à son décès. Si l’un des fils Villaron vient à se marier, Léonie Escalle ira s’installer dans les deux chambres du premier. L’acte de vente est signé le 21 novembre 1937 devant Jules Aubert, notaire à Saint-Julien-en-Champsaur, qui est le fils d’une cousine germaine d’Hippolyte et Léonie Escalle. Les Villaron ne prendront possession du domaine qu’à la fin du bail qui court encore avec Camille Aubert, soit le 1er mars 1938.

Dans les faits, même si aucun des fils Villaron ne s’est marié, Léonie Escalle s’est installée dans les deux chambres du premier étage à une date inconnue et a laissé la partie principale de la maison, autrement dit la cuisine et  la chambre, a disposition des trois frères Villaron, Léon (1909-1969), Marcel (1910-1968) et Pierre (1917-1996). La porte sur le côté de la maison lui permet d'accéder directement à son habitation sans devoir passer par la partie alors occupée par les Villaron. Elle y a vécu jusqu'à son décès le 8 décembre 1950 à quatre-vingt-sept ans. Avec elle, se termine la présence de la descendance d'Hippolyte Escalle, né en 1804, à la Motte. Si l'on remonte d'une génération, la descendance de Joseph Escalle et Rose Gauthier, les arrière-grands-parents d'Hippolyte et Léonie Escalle, n'est alors plus représentée que par les familles Jeanselme, des Héritières, et Borel, du Moulin (l'ancien moulin Escalle où avait vécu Hippolyte Escalle et Mélanie Robert entre 1840 et 1846). Et si l'on s'en tient au nom Escalle, Léonie est la dernière porteuse du nom à la Motte d'une lignée qui remonte à Joseph Escalle, son arrière-arrière-arrière-grand-père qui a vécu entre la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle.

Alexandre Escalle

Il vit à Gap avec sa mère, ses frères et sa sœur à partir de leur installation dans la ville. Lors du recensement de 1886, il est qualifié d'employé, à Gap. Lorsque sa mère et sa sœur Léonie retournent à la Motte-en-Champsaur, en 1887, il ne les suit pas et reste à Gap, où il habite lors du recensement de la classe 1887. Il est alors commis, ce qui pourrait vouloir dire qu'il travaille dans le commerce. Le conseil de révision le réforme pour pieds plats. Ensuite, jusqu'au mois de mars 1893, nous perdons sa trace. En 1891, il n'est pas recensé à Gap, ni, bien entendu, à la Motte. Peut-être se trouve-t-il à Marseille ? Le 17 mars 1893, deux infirmiers de l'hôpital communal de Saint-Denis-de-La Réunion se rendent à la mairie, muni d'un avis de la directrice, pour déclarer le décès d'Alexandre Escalle. Il est mort la veille, 16 mars 1893. Son acte de décès donne son lieu de naissance, son âge, vingt-cinq ans, les noms et prénoms de ses parents et précise enfin qu'il est célibataire. En revanche cet acte ne permet pas d'en savoir plus car il est simplement constaté : « on ignore sa profession et son domicile » et qu'il a été « déposé provisoirement audit hôpital communal ». On en est réduit à des conjectures. La première hypothèse est que l'île de La Réunion était sa destination. Voulait-il s'y installer ? Il semble qu'à cette époque, cette île, alors très pauvre, n'était pas une destination d'émigration. Une autre hypothèse est qu'il était sur un bateau à destination d'un pays d'Asie ou de l'Australie et que, malade, il aurait été déposé à l'hôpital de Saint-Denis où il serait mort. C'est l'hypothèse pour laquelle je penche car Alexandre Escalle peut très bien avoir été tenté par l'aventure vers l'Extrême-Orient où la France était désormais bien implantée par ses colonies. Pour des raisons inconnues, il aurait préféré ces terres d'aventure aux Etats-Unis où se rendaient alors en masse ses compatriotes champsaurins. Sa famille a sûrement été prévenue lorsque la mairie de la Motte a reçu un extrait de son acte de décès pour être transcrit sur les registres de sa commune de naissance. Ce document, conservé dans le registre d'état civil de La Motte, nous conforte dans l'hypothèse d'un décès lors du passage par l'île. En effet, les envois des actes des personnes décédées à l'hôpital de Saint-Denis devaient être tellement nombreux qu'un formulaire pré-imprimé a été créé spécialement pour cet usage, avec les formules « avis de la directrice », « déposé provisoirement audit hôpital communal », etc. déjà imprimées. Autrement dit, tellement de personnes de passage dans l'île mourraient à l'hôpital qu'une procédure et un formulaire spéciaux ont été mis en place pour transmettre les informations à la commune de naissance et à la famille. Probablement que les bateaux pour l'Asie ou l'Australie faisaient escale à Saint-Denis et y déposaient leurs voyageurs malades à l'hôpital. Cet hôpital communal était situé route Nationale, aujourd'hui boulevard du Maréchal-Leclerc et était dirigé par les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. Au moment du décès d'Alexandre Escalle, la directrice était la sœur Cougerot et le médecin, le docteur Auguste Vinson. Il existait aussi un hôpital militaire et un hôpital colonial à Saint-Denis.

Extrait de l'acte de décès envoyé à la Motte-en-Champsaur et conservé dans les registres d'état civil

Histoire des propriétés d'Hippolyte Escalle et Zoé Gaignaire : Histoire des propriétés d'Hippolyte Escalle [28] et Zoé Gaignaire [29].pdf

Histoire des propriétés d'Auguste Escalle :  Histoire des propriétés d'Auguste Escalle.pdf

Lien vers l'article consacré aux parents d'Hippolyte : Hippolyte Escalle [56] et Mélanie Robert [57], de La Motte-en-Champsaur.

Liens vers les articles consacrés à ses sœurs et leurs descendances :

Lien vers la généalogie d'Hippolyte Escalle et Zoé Gaignaire et de leur descendance : cliquez-ici.

vendredi 7 novembre 2025

Hippolyte Escalle [56] et Mélanie Robert [57], de La Motte-en-Champsaur

Hippolyte Escalle est né le 11 ventôse an XII [2 mars 1804], au domicile de ses parents Joseph Escalle et Rose Gauthier, propriétaires cultivateurs, à la Motte-en-Champsaur. Il est le sixième enfant de la fratrie et le quatrième enfant survivant. Avant lui, sont nés Rose (1794), Jean Joseph (1797), Mamert (1800). Après lui, viendront Auguste (1806), Virginie (1808) et Félix (1809). De ses cinq frères, il est le seul qui est resté à la Motte-en-Champsaur.

Comme souvent, nous ne savons rien de ses premières années. Comme ses frères et sœurs, il a appris à lire et écrire. Le 2 mai 1825, il est appelé devant le conseil de révision de la classe 1824 du canton de Saint-Bonnet-en-Champsaur. Il est alors qualifié de cultivateur, à la Motte-en-Champsaur. Il est bon pour le service, mais comme il a tiré un numéro élevé, il est libéré du service militaire. On voit parfois sa signature comme témoin lors de mariages, comme celui de Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon, à Bénévent-et-Charbillac, le 14 juillet 1831 où il accompagne le futur époux comme ami. Comme on le verra, ce lien amical entre les deux hommes se traduira près de trente ans plus tard par le mariage de leurs enfants Hippolyte Escalle fils et Zoé Gaignaire. Dans tous ces actes, il est toujours qualifié de cultivateur. Vivant chez ses parents, il exploite le domaine important de son père Joseph et de son oncle Pierre qui, lors de l'établissement du cadastre en 1837, possèdent à eux deux la surface, considérable pour la Motte-en-Champsaur, de 25,3 hectares. Ils sont les plus gros propriétaires du village, devançant de peu un autre Joseph Escalle, des Héritières, qui possède 23,6 hectares. Celui-ci est le cousin germain de Joseph et Pierre Escalle. Hippolyte Escalle lui-même a commencé à se créer un patrimoine personnel. En 1837, il possède une terre labourable et un taillis de 56 ares.

Hippolyte Escalle et la famille Robert, de l'Aulagnier, à Saint-Bonnet-en-Champsaur

Le 19 octobre 1835, son frère cadet Auguste, notaire à la Motte-en-Champsaur, se marie à Marseille avec Marie Joséphine Désirée Adèle Achard, qui appartient à une famille champsaurine de négociants, installée dans la cité phocéenne. Surtout, quelques jours auparavant, les parents d'Auguste lui donnent un quart de tous leurs biens, par contrat de mariage. Cet avantage accordé à un fils cadet, qui déroge par rapport aux règles en usage de favoriser le fils aîné, sera lourd de conséquence pour Hippolyte Escalle. Il est probable que la préférence donnée à ce fils, quatrième dans l'ordre de la fratrie, est ancienne. Ses parents et son oncle ont visiblement misé sur lui pour assurer la renommée du nom Escalle. Il a pu être notaire, faire un beau mariage et, maintenant, se retrouver favorisé dans les successions à venir. Pour Hippolyte Escalle, il est devenu clair qu'il n'aura qu'une faible part des biens considérables que possèdent ses parents et son oncle Pierre. Rappelons que ce dernier est un ancien prêtre, retiré à la Motte auprès de son frère Joseph, et resté célibataire. Si l'on applique les règles de partage égal entre frères et sœurs après avoir retiré le quart donné à Auguste, Hippolyte ne peut espérer qu'un peu plus de 3 hectares de terre, ce qui le situerait un peu en-dessous de la surface moyenne des propriétaires à la Motte (3,5 hectares). Comme souvent dans ces cas-là, les possibilités qui s'offrent à lui se restreignent. Soit il émigre comme son frère aîné parti s'installer à Lons-le-Saunier où il est allé rejoindre comme libraire ses cousins Gauthier, imprimeurs et libraires dans cette ville. Ce sera aussi le choix du cadet, Félix, qui s'installe à Marseille, d'où il partira vers 1850 pour San Francisco où il est décédé. Une autre possibilité est d'entrer dans les ordres, comme son frère Mamert. C'est une des voies classiques offertes aux cadets de fratrie. Mais, dans les années 1830, ce choix qui doit être fait dès l'enfance n'est plus envisageable. Il ne lui reste alors qu'une alternative : rester célibataire au service de son frère ou trouver une héritière et une famille dans laquelle il puisse entrer en gendre.

Vue générale de l'Aulagnier (Saint-Bonnet-en-Champsaur)

Le 7 décembre 1836, à trente-deux ans, Hippolyte Escalle épouse Mélanie Robert. Née au hameau de l'Aulagnier, à Saint-Bonnet-en-Champsaur, le 16 novembre 1814, elle est la fille unique de Joseph Robert et Anne Clavel. Elle a eu une sœur et un frère qui n'ont pas vécu. Sa mère est morte en 1820, alors qu'elle n'avait pas six ans. En 1836, elle habite avec son père à l'Aulagnier. Joseph Robert, parfois surnommé Pallon, appartient à une famille installée de longue date dans ce hameau. Il s'est partagé la maison familiale avec son frère Ferréol et il possède 8 hectares de terres autour du hameau. Au moment du mariage, lors du contrat passé devant Me Joubert, notaire au Noyer, un lointain cousin du marié par sa mère Rose Gauthier, les parents d'Hippolyte lui donnent 8 000 francs. Pour donner un ordre de grandeur de cette somme, à cette époque, le salaire annuel d'un instituteur était de 600 francs et celui d'un professeur, 1 400 francs. On constate donc que, malgré l'avantage accordé à son frère Auguste, les parents veillent à ce que leur fils, et plus généralement leurs enfants car ils auront la même somme, ne débute pas dans la vie sans un bon capital de départ. Quant à Joseph Robert, il donne le quart de ses biens à sa fille et elle-même se constitue en dot tous les biens mobiliers et immobiliers issus de la succession de sa mère. De fait, Mélanie Robert est assurée d'hériter de tous les biens de son père. Comme il sera dit plusieurs fois dans des actes notariés postérieurs, Hippolyte Escalle s'est affilié dans la maison Robert par son mariage. Il faut entendre le mot « maison » dans un sens beaucoup plus large que celui de bâtiment à usage d'habitation. Il s'agit presque d'un synonyme de lignée. On peut aussi l'envisager comme une maison commerciale dans le sens où Joseph Robert avec tous ses biens serait comme une entreprise à laquelle se serait associé Hippolyte Escalle en y apportant sa force de travail et du capital.

Le jeune couple a un premier enfant le 5 mars 1838. C'est un garçon. On lui donne comme premier prénom celui de son père, Hippolyte, et en second prénom, celui plus inhabituel de Séraphin, alors peu courant dans cette région. Quand il va à la mairie de Saint-Bonnet déclarer la naissance, le père est accompagné du grand-père, Joseph Robert, et d'un cousin Alexandre Clavel. Le rédacteur de l'acte, peu au fait de l'orthographe de ce second prénom, inscrit Céraphin.

Trois mois après la naissance de leur premier fils Hippolyte, le hameau de l’Aulagnier est détruit par un incendie. Le 4 mai 1838, à six heures du soir, « des étincelles échappées d’une cheminée où l’on faisait la lessive » tombent sur le toit de chaume d’une maison voisine qui s’embrase. En quelques heures, « les flammes, poussées par le vent du nord qui soufflait avec violence, se sont propagées avec la rapidité de l’éclair et n’ont pas donné le temps aux infortunés incendiés de rien leur soustraire. Provisions de tout genre, mobilier, outils aratoires, tout a été consumé. Plusieurs bestiaux n’ont pas pu même être sortis de l’étable et ont également péri. » Heureusement, il n’y a pas eu de victimes, mais trente-six des quarante-trois maisons du hameau ont brûlé.

Rapidement, dès le 18 mai, une aide de 4 000 francs est accordée par le ministère des Travaux publics, de l’Agriculture et du Commerce. À cette somme, s’ajoutent 350 francs qui résultent d’une quête faite par le vicaire de la commune, à Gap. Une commission est nommée à Saint-Bonnet, composée du maire Ollivier, du curé, de trois répartiteurs et de deux « notables » de l’Aulagnier. Elle établit une première liste de bénéficiaires, soumise à l’approbation du préfet le 4 juin et approuvée par lui le 15. Elle ne concerne que la moitié de la somme, soit 2 175 francs, qui ne doit être répartie qu’entre les « incendiés » qui ne sont ni assurés, ni « aisés », selon les instructions du préfet. En définitive, dix-neuf personnes se partagent cette somme. La liste est classé par ordre décroissant des montants des contributions (on dirait aujourd’hui des impôts). Hippolyte Escalle est le seizième de la liste, pour une perte évaluée à 875 francs (le montant moyen des pertes est de 1 575 francs). La commission lui attribue 50 francs.

Quelque mois plus tard, une deuxième liste est établie pour la seconde moitié de la somme. Cette fois-ci, seuls les propriétaires qui se sont engagés à recouvrir totalement leurs maisons soit en tuiles, soit en ardoises, sont éligibles à ce secours. En effet, avant l’incendie, comme dans tous les villages du Champsaur, les toits des maisons étaient en chaume. L’administration, consciente que c’est une des causes des incendies et de la rapide propagation des flammes, profite de l’occasion pour promouvoir des toitures moins inflammables. Afin d’être sûre que les propriétaires respectent leur engagement, la commission attend le 30 octobre, soit près de six mois après l’incendie, pour proposer cette liste au préfet qui l’approuve le 2 novembre. Cette fois-ci, la somme de 2 175 francs est partagée entre douze propriétaires. Hippolyte Escalle obtient un secours de 140 francs, soit, au total, 190 francs. Cette somme est très inférieure à celle de 486,50 francs obtenue par Joseph Boyer, pour une perte de 980 francs qui est proche de celle d’Hippolyte Escalle. La raison avancée par la commission est que, malgré un montant de contributions faible, celui-ci peut être assimilé à la catégorie des « aisés » en tant que gendre de Joseph Robert qui en fait partie.

Un secours supplémentaire de 300 francs est accordé sur les fonds de la préfecture pour les propriétaires assurés ou aisés qui recouvrent leurs maisons « en matière dure ». Une troisième liste de neuf noms est établie. Joseph Robert, qui n’apparaît pas dans les deux premières listes, n’est pas non plus bénéficiaire de cette aide spéciale. C’est que, probablement, il a jugé plus judicieux de mettre en avant son gendre Hippolyte Escalle, car celui-ci,  grâce à son faible montant de contributions, a pu bénéficier des aides des deux premières distributions. Ferréol Robert possède une maison mitoyenne à celle de son frère Joseph, probablement issue d’un partage entre eux. Il a quant à lui touché seulement 33 francs lors de la troisième distribution. Pour deux maisons similaires, les deux frères qui ont choisi d’abandonner le chaume ont reçu, l’un 33 francs, directement, l’autre 190 francs, par l’entremise de son gendre.

Le 17 novembre 1839, Hippolyte Escalle vend la seule terre qu'il possède en propre à la Motte-en-Champsaur, puis, le 19, il achète un bâtiment rural avec son jardin et deux parcelles d'un peu moins de 5 ares à l'Aulagnier. Après l'incendie de mai 1838, ce devait être une maison que le vendeur n'a pas reconstruite, ce qui explique son déclassement en bâtiment rural. En revanche, sur cette base, Hippolyte Escalle commence à se construire une maison qu'il fait recouvrir en tuiles, car il voulait sûrement en faire une habitation pour sa famille qui aurait été plus grande que la demi-maison possédée par son beau-père.

Emplacement des maisons Robert et Escalle, à l'Aulagnier

Maison Robert (au centre), à l'Aulagnier (vue actuelle)
La maison actuelle réunit les demi-maisons de Ferréol et Joseph Robert

Vue de l'arrière de la maison Escalle, à l'Aulagnier (vue actuelle)

Vue générale de l'Aulagnier (Saint-Bonnet-en-Champsaur) (détail)
1 : maison Robert, 2 : maison Escalle

Le retour à la Motte-en-Champsaur

Au vu de ces acquisitions, en cette fin d'année 1839, il est indubitable que l'intention d'Hippolyte Escalle est de faire désormais sa vie à l'Aulagnier, dans sa belle-famille. Pourtant, un événement que nous ne connaissons pas le fait changer d'orientation dans le courant de l'année 1840. Le 7 novembre 1840, lorsque leur naît un deuxième enfant, encore un garçon, prénommé Achille, Hippolyte Escalle et Mélanie Robert sont revenus à la Motte où il est qualifié de cultivateur et meunier. En 1841, lors du recensement quinquennal, Hippolyte Escalle, sa femme, leur fils Hippolyte et son beau-père Joseph Robert habitent désormais le moulin de la famille Escalle à la Motte-en-Champsaur. Est-ce un accord entre Hippolyte, ses parents et son frère par lequel ils s'entendent pour qu'il reprenne la gestion du moulin ? Je suis tenté de le penser, d'autant que la mort du père Joseph Escalle, en janvier 1840, a obligé à lui trouver un remplaçant et, dans la famille, seul Hippolyte est disponible pour cela. Pendant quelques années, ce retour à la Motte reste peut-être temporaire. Mais, dès 1844-1845, le tournant est pris de transformer ce provisoire en définitif. Le 2 février 1844, Joseph Robert et son gendre afferment l'ensemble des biens qu'ils possèdent à l'Aulagnier à partir de mars 1844, pour une durée de huit ans. Une des conditions du bail est le volume de semences à laisser à l'expiration des huit ans : 75 l. de blé froment, 2 hl. 75 l. de blé seigle et 5 kg de graines de trèfle. Si ces semences représentent entre 10 et 20 % de la récolte, cela donne une idée de la production attendue. Il faut aussi que 2 hectares 24 ares soient laissés moitié en pré nouveau, moitié en pré vieux, ensemencés tant en luzerne qu'en sainfoin. Au début de l'année 1845, Hippolyte Escalle habite toujours au moulin, mais cette période se termine. Le 8 décembre 1845, devant le notaire de la Motte, Charles Barthélemy, Joseph Gondre lui vend une maison dans le village, avec écurie, grange et cave, le tout couvert en chaume, avec une basse-cour, un jardin, un verger et un pré. Le même acte contient la cession de douze parcelles, essentiellement des labours, sur le territoire de la commune. Le prix convenu est de 3 000 francs. En cette fin d'année 1845, Hippolyte Escalle possède désormais presque 2 hectares et demi. Avec les terres de l'Aulagnier, la « maison » Robert-Escalle est à la tête d'un joli domaine de plus de 10 hectares, une maison à la Motte et deux maisons à L'Aulagnier, une partie étant exploitée directement par Joseph Robert et Hippolyte Escalle, une partie étant affermée.

Le moulin Escalle (au premier plan), dans lequel a vécu et travaillé Hippolyte Escalle entre 1840 et 1846

Quelques mois plus tard, lors du recensement de 1846, Hippolyte Escalle est qualifié pour la dernière fois de meunier. Ensuite, puisqu'il est propriétaire de sa maison et de ses terres, il se consacre uniquement à l'agriculture et à l'élevage et sera désormais uniquement qualifié de cultivateur ou de propriétaire cultivateur. Comme tous les cultivateurs du Champsaur à cette époque, Hippolyte Escalle pratique une polyculture vivrière, c’est-à-dire qu’il cultive d’abord pour assurer la consommation de sa famille, mais aussi pour dégager du surplus qu’il peut vendre lors des foires de Saint-Bonnet et probablement de Gap. Les grains trouvés lors de son inventaire après décès indiquent le type de culture céréalière qu’il pratique : avoine, seigle et blé méteil (mélange de blés dont du seigle et du froment et peut-être de l’orge). À côté de cela, l’autre activité est l’élevage de vaches et de moutons, sans que l’on en sache plus sur l’importance de son troupeau.  C’est d’ailleurs surtout cette deuxième activité qui fait l’objet de commerce. Les céréales, comme les produits du jardin et du verger, servent essentiellement à l’alimentation de la famille. Les qualifications des parcelles possédées sur le territoire de la Motte reflètent cette polyculture puisqu’on y trouve des labours, des terres arrosables, des prés et des pâtures, un jardin et un verger. L’importance de l’élevage se retrouve dans la taille des écuries qui représentent une part importante du volume de la maison. C’est aussi une des tâches des enfants de garder le troupeau familial. En 1851, dans le recensement, Malvina, âgée de dix ans, est qualifiée de bergère. Cette même année, le troupeau doit être important car la famille héberge en plus un berger de cinquante-huit ans, Jacques Gonsolin. En 1861, c’est une autre fille de la famille, Pauline, âgée de douze ans, qui est bergère alors que son frère, devenu chef de famille, est cultivateur. En 1846 ou 1861, Hippolyte Escalle et Mélanie Robert emploient aussi des domestiques, respectivement Joseph Blanchard, vingt-quatre ans, et Jean Gentillon, vingt ans. Pour terminer sur les activités de la famille, notons que dans le recensement de 1851, Mélanie Robert est dite buraliste, sans que l’on en sache plus. Quant à Hippolyte Escalle, il est aussi conseiller municipal de la commune (mentions en 1849 et 1853).

Hippolyte Escalle poursuit ses acquisitions de terres à la Motte. L'acte du 29 mars 1846 devant Me Barthélemy est emblématique de la circulation de l'argent et des terres au sein du village. Marianne Blanchard et son mari Vincent Boyer-Joly sont débiteurs d'une somme de 200 francs à payer à Dominique Sauret, selon un jugement rendu par le juge de paix du canton de Saint-Bonnet le 13 décembre 1842. Ce dernier cède cette créance à Paul Gaignaire le 19 mai 1843. Pour se faire payer, celui-ci trouve un acheteur pour une des parcelles possédées par les époux Boyer-Joly. Ce 29 mars 1846, Hippolyte Escalle achète à Marianne Blanchard et son mari Vincent Boyer-Joly une terre et broussailles au quartier du Vallon, dit Lachaup, pour 260 francs qui sont payés directement à Paul Gaignaire.

Le 16 février 1842, décède Pierre Escalle, oncle d'Hippolyte et d'Auguste. C'est une nouvelle étape dans l'histoire des propriétés Escalle à la Motte-en-Champsaur. Par son testament du 6 mars 1840, rédigé quelques semaines après le décès de son frère Joseph, Pierre Escalle nomme Auguste Escalle, son héritier universel, confortant la volonté exprimée par Joseph Escalle dans le contrat de mariage de 1835. Auguste Escalle devient le porteur du nom et l'enfant privilégié. Il est désormais l'unique propriétaire des biens Escalle à la Motte dont il se dessaisira peu à peu. Il doit cependant garantir à chacun de ses frères et sœurs une somme de 8 000 francs qui, dans le cas d'Hippolyte, représente la donation faite dans son contrat de mariage mais dont seulement 1 000 francs ont été payés. 

Le 27 avril 1847, Auguste Escalle, alors notaire à Gap, vend à Hippolyte Escalle et Joseph Robert une grande terre de 3,35 hectares, au lieu-dit Sarroutieu à la sortie de la Motte-en-Champsaur, en direction de Molines, dont il est désormais propriétaire. Ils se mettent d'accord sur le prix de 11 000 francs. Après déduction de la valeur d'une presse en fer qu'Hippolyte avait achetée pour le compte de son frère et la somme de 700 francs qu'Auguste Escalle doit à son frère, il reste dû 8 800 francs par le beau-père et le gendre vis-à-vis d'Auguste Escalle. Notons au passage qu'il n'y pas de compensation entre cette somme et celle de 8 000 francs que ce dernier doit garantir à  son frère Hippolyte selon le testament de Pierre Escalle. La presse en fer dont il est question dans cet acte est probablement une machine achetée par Hippolyte Escalle pour le moulin de la famille, d'autant que l'on sait que vers 1845 une écurie attenante à ce moulin est transformée en foulon. C'est probablement Hippolyte Escalle qui a conduit les travaux de transformation, pour lui-même ou pour le compte de son frère, et qui a donc acheté cette presse en fer qu’il a payée de ses deniers. La vente de 1847 permet de règle ce compte entre les frères.

Cette année 1847 est vraiment charnière pour la famille Escalle-Robert. En effet, un mois après cette acquisition, Joseph Robert et Hippolyte Escalle commencent à se dessaisir de leurs propriétés de Saint-Bonnet-en-Champsaur. Ce ne sont pas moins de huit actes de vente et un acte d'échange qui sont passés le 17 mai devant Me Barthélemy, notaire à la Motte-en-Champsaur. Parmi ces actes, se trouve la vente de la maison familiale Robert qui est cédée par Joseph Robert à son frère Ferréol qui rassemble ainsi que les deux parties en une seule maison. De même, Hippolyte Escalle échange avec sa tante, épouse de Ferréol Robert, et son cousin Jean Ferréol Robert, « un bâtiment de maison encore en construction couvert en tuiles qu'il possède à L'Aulagnier ». C'est ce bâtiment qu'il avait acheté en 1839 lorsqu'il voulait s'installer définitivement dans le hameau. Par la cession de ces deux maisons, de façon presque symbolique, Joseph Robert, son gendre Hippolyte Escalle et leur fille et femme Mélanie Robert marquent définitivement la rupture avec l'Aulagnier et leur installation à la Motte. Les prix de vente de ces terres et maisons permettront de payer en partie l'acquisition faite auprès d'Auguste Escalle. Les dernières terres et une maison acquise lors de l'échange de 1847 seront cédées dans les années suivantes, jusqu'à la dernière vente du 27 juillet 1854, après le décès de Joseph Robert. À cette date, ils ne posséderont plus aucune propriété à Saint-Bonnet-en-Champsaur.

Dès le mois de novembre 1847, quatre des acheteurs de l'Aulagnier règlent tout ou partie de leurs acquisitions directement à Auguste Escalle en règlement de l'achat de la terre de Sarroutieu. À cette date, il reste dû, avec les intérêts, 4 706 francs sur les 11 000 francs.

Le 11 août 1851, dans la maison d'Hippolyte Escalle, devant le notaire Charles Barthélemy, Auguste Escalle règle une partie des legs que Pierre Escalle avait stipulés dans son testament. Ce jour-là, sont aussi présentes leurs deux sœurs Rose Escalle et Virginie Escalle, « assistées et autorisées », selon la formule consacrée, par leurs maris respectifs Joseph Escalle, propriétaire cultivateur, aux Héritières, et Jean Louis Gallissian, propriétaire et directeur du bureau de diligences de MM. Aubert père et fils, demeurant à Marseille. Ce jour, Auguste Escalle remet la somme de 7 000 francs à son frère Hippolyte, solde des 8 000 francs qui lui ont été donnés lors de son mariage. Comme on le détaillera plus loin, il semble qu'à ce moment-là, la situation financière d'Hippolyte Escalle et Mélanie Robert devait déjà être dégradée. Il aurait paru logique que cette somme permette de solder l'acquisition de 1847. Il n'en a rien été, probablement parce que le couple a besoin de cet argent.

Joseph Robert qui a vécu continûment auprès de sa fille et de son gendre à la Motte depuis 1840 décède le 31 mai 1852 à soixante-neuf ans.

La maison Escalle à la Motte-en-Champsaur

La maison des Escalle à la Motte, acquise en 1845, suit le plan typique des maisons de cette région. Les deux caractéristiques les plus importantes sont la stricte séparation entre la partie d'habitation et celle pour les bêtes et le développement en longueur de ces différentes parties. Cette seconde caractéristique avait l'avantage de pouvoir agrandir la maison par les deux extrémités, celle de la maison proprement dite et celle des bâtiments agricoles. Ainsi, certaines maisons du Champsaur ont jusqu'à quarante mètres de long. Celle des Escalle mesurait à peu près vingt-sept mètres de long, dont onze mètres pour la partie habitable. Nous la décrivons telle qu'elle devait être en 1845, c'est à dire avant les travaux réalisés en 1910.

Maison Escalle, à la Motte-en-Champsaur (vers 1995)

La partie habitable ne comportait alors qu'un seul étage. La porte d'entrée était entourée d'un encadrement particulièrement soigné qui représentait le seul ornement. Il s'agit d'une construction en pierre de taille qui reprend les modèles classiques avec deux fausses colonnes surmontées de chapiteaux qui soutiennent un entablement classique sur lequel a été gravée la date 1838 qui correspond aux travaux réalisés par le vendeur de la maison, Joseph Gondre. Cet encadrement de porte est typique des améliorations apportées à cette époque aux façades qui leur donnaient une apparence de maison bourgeoise.

La pièce principale est la cuisine de six mètres sur six dans laquelle on entre dès que l'on franchit la porte d'entrée. C'est la seule pièce chauffée de la maison. C'est le lieu principal de vie de la famille. Selon une tradition bien établie, le lit des parents est toujours dans un coin, avec son ciel et ses rideaux qui l'isolent. Au fond de la cuisine, une porte permet d'entrer dans la cave construite sur toute la longueur de la maison. À côté de la cuisine, se trouve une autre pièce, appelée le « Poêle », de trois mètres sur six, sans chauffage, où dorment les autres membres de la famille. Ainsi toute la vie de la famille se déroule dans ces cinquante-quatre mètres carrés. Nous verrons qu'il existe une autre pièce dans le grenier, sans communication avec la maison, où peuvent éventuellement dormir des enfants. Mais la vie de tous les jours se déroule dans les deux pièces du bas.

Les bâtiments agricoles (écurie et grenier) n'avaient pas de communication avec la maison, mais faisaient corps avec elle. Dans le prolongement, nous rencontrons d'abord une grande écurie, appelée écurie des vaches, d'à peu près six mètres sur dix, avec, en son centre, un pilier sur lequel s'appuie la voûte qui la couvre. C'est encore une caractéristique de beaucoup de maison du Champsaur. Au fond de cette écurie, se trouve aussi une cave qui est le prolongement de celle qui est derrière la cuisine. Enfin, au bout du bâtiment, nous trouvons une petite écurie, dite écurie des moutons. L'ensemble du bâtiment, c'est à dire la maison d'habitation et les écuries, est surmonté d'un grenier selon le terme utilisé. Il s'agit, dans une terminologie plus moderne, de la grange où l'on garde le foin. Cette grange s’ouvre par une grande porte sur la rue principale de la Motte. Au fond de la grange, au-dessus de la chambre, se trouve une pièce voûtée et basse de plafond où l'on garde le grain dans des armoires spéciales. Elle peut aussi faire office de chambre à coucher, de chambre ménagère pour les denrées plus délicates et de lieu de rangement. Pour y accéder, il faut passer par la grange.

Les communications entre les différentes parties de la maison se font par l'extérieur. Pour aller à l'écurie, il faut sortir de la maison, en affrontant les rigueurs du temps. Pour descendre le foin aux bêtes, il faut monter par l'escalier à double rampe qui se trouve sur la façade de la maison. Cet escalier est protégé par l'avancée du toit. Nous voyons que ces maisons, bien qu'en pays de montagne, obligeaient à sortir fréquemment par tous les temps.

Sous l'escalier, se trouve une fontaine qui sert d'alimentation en eau. Sur toute la longueur du bâtiment, il y a une cour où se trouvent la basse-cour et les lieux d'aisance. Puis en contrebas, en descendant vers la rivière, il y a d'abord un jardin potager pour la consommation de la famille, un verger et un pré. La maison tourne le dos au village puisque sa façade principale donne au sud. Sur l'arrière, passe la rue principale de la Motte. Comme le village est construit sur une pente, la partie arrière de la maison est enterrée. De la route, on ne voit qu'une façade aveugle, avec une entrée de plein pied sur la grange.

En 1910, la maison est surélevée d'un peu moins d'un mètre pour créer un étage de plus dans la partie d'habitation. Le plan et le dessin ci-dessous sont des essais de restitution de l'aspect de la maison des Escalle avant 1910. Ils se basent sur les descriptions et sur des plans conservés dans un dossier sur les travaux de surélévation.

Jean-Hippolyte Gondre (1801-1859), fils de Joseph Gondre, est né dans cette maison que son père a vendue à Hippolyte Escalle. Connu sous le nom de frère Polycarpe, il est le second fondateur d'une congrégation éducative, les Frères du Sacré-Cœur. En 1984, il est déclaré vénérable par Jean-Paul II.

Vues de la maison Escalle, extraite d'une biographie du frère Polycarpe


Partie arrière de la maison Escalle donnant sur la rue principale de la Motte-en-Champsaur.
On distingue la plaque commémorative placée sur la maison en l'honneur du frère Polycarpe.

Décès et succession d'Hippolyte Escalle

Hippolyte Escalle et Mélanie Robert ont eu six enfants, dont quatre ont vécu. Seul l'aîné est né à l'Aulagnier. Tous les autres sont nés à la Motte-en-Champsaur :

  • Hippolyte Séraphin, né le 5 mars 1838.
  • Achille, né le 7 novembre 1840 et mort le 6 décembre 1840.
  • Marie Malvina, née le 10 novembre 1841.
  • Adrien, né le 30 septembre 1843 et mort le 12 février 1845.
  • Léonie, née le 4 décembre 1846.
  • Pauline Joséphine, né le 9 mai 1849. 

Hippolyte Escalle décède à la Motte-en-Champsaur le 4 octobre 1858, à cinquante-quatre ans. Sa femme Mélanie a alors quarante-trois ans. Il laisse quatre enfants encore jeunes : Hippolyte, vingt ans, Malvina, seize ans, Léonie, onze ans et Pauline, neuf ans. Quelques jours après le décès, le 25 octobre, Mélanie Robert réunit un conseil de famille devant le juge de paix du canton de Saint-Bonnet. Si, par le décès de son mari, elle est devenue la tutrice légale de ses enfants, il est nécessaire de nommer un subrogé tuteur. Le conseil désigne un cousin germain de leur père, Jean Escalle, propriétaire cultivateur aux Astiers, un hameau de Bénévent-et-Charbillac. Et, comme il était de coutume lorsqu'il y avait des enfants mineurs, Mélanie Robert fait inventorier les biens de son défunt mari. Le 6 novembre, Me Désiré Joubert, notaire à Saint-Bonnet, celui-là même qui avait rédigé leur contrat de mariage, vient au domicile de la famille à la Motte, accompagné de deux propriétaires, François Blanchard et Jean Gras, qui font la prisée du mobilier. Souvent, les inventaires après décès sont l'occasion d'entrer dans l'intimité d'un foyer. Dans le cas d'Hippolyte Escalle, il s'avère que la majorité des biens mobiliers du ménage appartient à Mélanie Robert. Comme il est dit dans l'acte, elle « observe que tous les objets mobiliers, outils aratoires, capitaux de bestiaux et meubles meublants qui garnissent sa maison d’habitation et qui n’ont pas été décrits lui appartiennent en propre comme dépendant de ses reprises dotales ou comme les ayant recueillis dans la succession de Joseph Robert, son père, dont elle est seule habile à se dire héritière et attendu que ledit feu Escalle, son mari, s’était affilié dans la maison Robert à L’Aulagnier et que postérieurement tout le mobilier garnissant leurs bâtiments de l’Aulagnier a été apporté à la Motte. » En définitive, les quelques meubles et objets inventoriés sont :

  • Dans la première pièce, une garde-robe [armoire] en bois de noyer à deux portes fermant à clé, une petite garde-robe en bois dur, à deux parties avec un tiroir qui les sépare, une vieille table en bois blanc, une balance et un poids, un vieux coffre en bois blanc.
  • Dans la pièce appelée « Poêle », un vase en terre de la capacité de soixante litres.
  • Au grenier, un hectolitre d’avoine, cinq hectolitres de blé méteil, cinq hectolitres de blé seigle.
  • Dans l’écurie, deux vaches hors d’âge.

Dans une des armoires, se trouvent ses habits : « vingt chemises toile de ménage, un pantalon, une veste, un gilet, un chapeau, deux paires de souliers, un bonnet et cinq mouchoirs de poche ». Comme nous l'enseignent les nombreux inventaires consultés, les garde-robes des cultivateurs des Hautes-Alpes étaient souvent très modestes. Il est probable qu'il possédait un deuxième pantalon et une deuxième veste avec lesquels il a été enterré. Ce qui nous étonne toujours est l'absence d'habits chauds, indispensables pour se couvrir en hiver. Comme se protégeaient-ils du froid ? Mystère. En définitive, ce modeste patrimoine contenu dans les deux pièces de la maison, le grenier et l'étable est estimé à 246 francs, dont 180 francs pour les deux vaches et 20 francs pour son habillement. En ce début d'hiver où les récoltes ont été engrangées quelques mois plus tôt, la famille dispose de cinq cents litres de grain pour faire la jonction avec l'année suivante. 

La déclaration de succession d'Hippolyte Escalle estime l'ensemble de ses biens à 3 000 francs, ce qui en fait un très modeste héritage. Même si cette valeur déclarée au fisc est visiblement sous-estimée (il aurait au moins fallu lui compter un tiers de la propriété de Sarroutieu), elle donne un premier aperçu de la modestie du patrimoine d'Hippolyte Escalle après une vie de labeur et ce, malgré l'association avec son beau-père Joseph Robert et le legs important de ses parents et de son oncle. Certes, Hippolyte Escalle est propriétaire de presque 7 hectares de terres et d'une maison, ce qui est une surface conséquente pour la Motte, mais il a des dettes, comme nous le verrons. En regard, la déclaration de succession de son frère Auguste, mort quelques semaines avant lui, à Gap, le 15 septembre 1858, ne fait que renforcer le sentiment d'une profonde inégalité entre les deux frères, voire d'une forme d'injustice. Les possessions d'Auguste Escalle à la Motte, qu'il a héritées de ses parents et de son oncle, représentent plus de 18 hectares de terre, avec un moulin et une maison, dont la valeur totale est estimée à plus de 30 000 francs, soit dix fois plus que son frère. Le Code Napoléon a institué la règle du partage égal entre frères et sœurs. Les stratégies mises en œuvre par les parents Joseph Escalle et Rose Gauthier et l'oncle Pierre Escalle pour contourner cette règle ont clairement fonctionné au profit d'Auguste Escalle. Elles ont d'autant mieux fonctionné qu'elles ont été acceptées par les frères et sœurs, comme si le choix des parents de favoriser le fils Auguste, aussi injuste que cela puisse paraître, ne pouvait être remis en cause, et encore moins attaqué en justice. Pourtant, du strict point de vue du droit, cela aurait été possible.

En mai 1857, Auguste Escalle renouvelle l'hypothèque sur la vente de la terre de Sarroutieu, probablement parce qu'il s'inquiète du règlement du solde de 2 160 francs, encore dû à cette date. On sait par ailleurs qu'après son décès, son fils Hippolyte règlera encore des dettes, pour un montant total de 4 280 francs, dont 2 268 francs à Pomponne de Labastie, en règlement du solde de Sarroutieu (il est probable qu'Auguste Escalle était débiteur auprès de cet ancien vice-président du tribunal de Gap).

Tous ces chiffres mettent en évidence que la situation patrimoniale et financière d'Hippolyte Escalle et de sa femme étaient fortement dégradée. Une synthèse des opérations d'achats et de ventes est la suivante :

  • Solde net de la vente du domaine de Saint-Bonnet : 12 043 francs.
  • Solde net des acquisitions à la Motte-en-Champsaur : 13 120 francs.
  • Écart : - 1 077 francs.

Cet écart aurait dû être très largement couvert par la donation de 8 000 francs qu'Hippolyte Escalle a touché en deux fois, 1 000 francs en 1836 et 7 000 francs en 1851. Malgré cela, au moment de son décès, il devait plus de 4 000 francs, comme on vient de le voir. C'est la preuve que son activité de cultivateur ne lui a non seulement pas permis de gagner de l'argent, mais s'est révélé déficitaire. Derrière la sécheresse de ces chiffres, il y a sûrement des drames humains, peut-être la maladie, la malchance, des mauvais choix, des aléas dans la gestion du domaine - mauvaises récoltes, maladies du bétail, calamités météorologiques, etc. - que nous ne connaissons pas.

Après le décès de son mari, Mélanie Robert, avec ses quatre enfants jeunes, prend en charge la gestion du domaine, avec l'aide de son fils Hippolyte, malgré son jeune âge. Très vite, cinq mois après le décès de son père, la fille aînée Malvina se marie à Marseille avec Casimir Salignon. Elle n'a que dix-sept ans. Comme nous le détaillons dans l'article qui lui est consacré (cliquez-ici), ce mariage rapide et loin de la Motte s'explique sûrement par la situation difficile de la jeune veuve. En effet, au vu de sa situation financière, Mélanie Robert ne peut pas marier sa fille avec un dot, comme c'était alors l'usage. En 1861, lors du recensement, la maison de la Motte est habitée par Mélanie Robert, veuve Escalle, son fils Hippolyte et seulement la dernière fille, Pauline, qualifiée de bergère. Malvina est mariée à Marseille et Léonie, absente, est probablement placée. Ils sont aidés par un domestique de vingt ans, Jean Gentillon.

Hippolyte Escalle fils, vingt-trois ans, se marie le 19 juin 1861 avec Zoé Gaignaire, âgée de vingt-et-un ans. Tous les deux enfants de la Motte, leurs pères respectifs sont des amis, puisque le 14 juillet 1831, le jour où Paul Gaignaire, le père de Zoé, se marie, il est accompagné par Hippolyte Escalle père. Surtout, ce mariage permet de rétablir en partie la situation financière de la famille Escalle. À la différence de son ami Escalle, Paul Gaignaire s'est avéré un gestionnaire avisé qui a su se constituer patiemment un patrimoine conséquent. Le jour du mariage de sa fille, il est capable de lui donner 4 000 francs qui sont payés immédiatement. Quant à Mélanie Robert, en accord avec les usages du temps, elle choisit de favoriser son seul fils Hippolyte qui, par son mariage, devient le chef de famille. Elle lui donne le quart de tous ses biens par préciput (on dirait aujourd'hui hors-part-successorale). Autrement dit, sur l'ensemble des biens qu'elle laissera à son décès, un quart reviendra à son fils, avant le partage des trois autres quarts entre lui et ses sœurs. C'est une clause très traditionnelle et qui, de plus, ne nécessite pas de débourser la moindre somme d'argent, car il s'agit d'un droit à venir. Dans sa situation, Mélanie Robert ne pouvait guère faire mieux.

Comme on l'a vu, Hippolyte Escalle se charge de solder certaines dettes de son père, en utilisant en partie l'argent de la dot. Dès le 21 juillet 1861, il rembourse une première dette de 716 francs à son cousin germain Félix Escalle. Le 13 novembre, il paye une somme 2 268 francs à M. de Labastie, de Gap. En définitive, entre juillet 1861 et octobre 1866, il règlera 4 280 francs de dettes laissées par son père à son décès. Il engage aussi quelques travaux à la maison dont on a gardé la trace :

  • Mur de devant de l’écurie, en 1859 : 140 francs.
  • Loge à cochon, en 1860 : 30 francs.
  • Mur de la basse-cour, en 1861 : 60 francs.
  • Crépissage des écuries : 10 francs.
  • Porte de la grange (non valorisée).

Lors du recensement de 1866, la maison familiale de la Motte n'abrite qu'Hippolyte Escalle, sa femme Zoé, leurs trois premiers enfants, Hippolyte, Léonie et Auguste et un jeune domestique de seize ans. Où se trouve Mélanie Robert ? On peut penser qu'elle est partie du village avec sa fille cadette Pauline, pour rejoindre sa fille aînée Malvina, séparée de son mari, qui vivait alors à Marseille. Ce n'est qu'une hypothèse.

Le 3 mai 1868, Hippolyte Escalle fils meurt à l'âge de trente ans. Selon ce que m'a rapporté ma grand-mère, il a voulu rattraper un cheval qui s'était emballé et a été entraîné dans un canal de la Motte, d'où il en est résulté un « chaud et froid » dont il est mort. Très rapidement, la famille décide de procéder au règlement des successions d'Hippolyte Escalle père et fils. Il est fort probable que Zoé Gaignaire, conseillée et aidée par son frère Paul Gaignaire, notaire à Gap, n'a pas voulu rester dans une situation d'indivision qui aurait pu nuire aux intérêts de ses enfants. De la même manière que le père de Zoé, deux ans plus tard, veillera à ce que ses biens soient équitablement répartis entre ses enfants dans un testament très précis, Zoé Gaignaire, veuve Escalle, a voulu que la situation soit la plus claire possible. Peut-être y avait-il de sa part une certaine défiance vis-à-vis de sa belle-mère. Sur ce point, l'avenir lui donnera raison. Sa dot a servi à payer les dettes, et donc à préserver le patrimoine foncier de la famille Escalle qui, sans cela, aurait pu être saisi. En demandant le règlement des successions, Zoé Gaignaire s'assure ainsi que sa dot - ou plutôt sa valeur en biens fonciers - sera préservée et ne risquera pas d'être « mangée » par de nouvelles dettes. À l'occasion de ce partage, il est d'ailleurs noté que « les biens ont été administrés soit par la veuve soit par Hypolite [sic] Escalle, fils aîné, en bon père de famille et de ce chef les parties n'ont aucune réclamation à se faire. »

Avec l'aide de deux amis, Isidore Pascal et Joseph Escalle, propriétaires à la Motte, ils arrivent à un accord entre eux. La masse totale des biens qui est essentiellement constituée de terres et de la maison de la Motte est estimée à 19 325 francs. En surface, cela représente 6 ha. 81 a. 10 ca. Dans cette somme et ces propriétés, il y a aussi bien la part d'Hippolyte Escalle père que celle de Mélanie Robert qu'elle a héritée de son père Joseph Robert. La difficulté de ce partage est d'estimer la part venant de ce dernier puisque, à un moment donné, les patrimoines du beau-père et du gendre ont fini par se confondre. En définitive, les parties se mettent d'accord pour que la part de Mélanie Robert soit évaluée à 10 000 francs, ce qui est cohérent avec le chiffre de 12 043 francs correspondant au total des prix de vente du domaine de Saint-Bonnet qui appartenait en propre à Joseph Robert. Il résulte de cela que la masse à partager entre les quatre enfants est de 9 325 francs. C'est à ce moment-là qu'interviennent les dettes payées par Hippolyte Escalle fils auxquelles sont ajoutés les montants de travaux et d'autres sommes payées par lui en particulier pour l'augmentation du cheptel. En définitive, 5 080 francs doivent être restitués aux enfants d'Hippolyte Escalle fils. Il reste alors 4 245 francs à partager entre les quatre enfants d'Hippolyte Escalle et Mélanie Robert, soit 1 061 francs par enfant. Comme il faut aussi ajouter la donation du quart des biens de Mélanie Robert à son fils par son contrat de mariage, il résulte de tout cela que le partage doit être :

  • Mélanie Robert : 7 500 francs (10 000 francs moins un quart donné à son fils).
  • Les enfants d'Hippolyte Escalle fils, représentés par leur mère Zoé Gaignaire : 8 641 francs (1 061 + 5 080 + 2 500 francs).
  • Malvina, Léonie et Pauline Escalle : 1 061 francs chacune.

Comme on le constate, Zoé Gaignaire, visiblement aussi avisée que son père et son frère, a su défendre les intérêts de ses enfants lors de ce partage. Son frère Paul l'a bien aidée, comme le prouve une note de sa main dans laquelle il détaille les contenus et les attributions de chacun des lots (voir ci-dessous). 

Il est donc fait deux lots de l'ensemble des biens qui sont ensuite tirés au sort. Sur ces lots, doivent être distraites des parcelles qui permettent de constituer les parts des trois filles. Selon un usage constant, même si cela peut paraître surprenant, la maison est coupée en deux parties, pour chacun des lots. Nous l'avons déjà vu lors du partage de la maison Robert de l'Aulagnier entre les deux frères Joseph et Ferréol où chacun avait la moitié de la maison. La première partie de la maison est constituée de « la pièce appelée Le Poêle, la cuisine avec la plus grande partie de la cave au fond et la moitié de l'écurie des vaches séparée du restant par un mur mitoyen établi à frais communs sur le pilier du milieu, lequel mur prolongé au nord séparera les caves, prolongé au midi séparera les cours, et élevé dans le grenier en le surmontant d'une cloison en planches séparera les deux greniers à foin. » La seconde partie de la maison comprend « la moitié de l'écurie des vaches, l'écurie des moutons avec la partie correspondante de la cour, de la cave et du grenier. » Dans le prolongement, le jardin et le verger qui se trouvent en-dessous de la maison sont aussi partagés en deux. Dans le tirage au sort, c'est Zoé Gaignaire, pour ses enfants, qui reçoit la première partie et Mélanie Robert la seconde. Ensuite, il est prévu qu'il sera fait « deux lots égaux des capitaux, outils aratoires et autres immeubles par destination ». Malheureusement nous aurions aimé connaître le détail du cheptel, mais l'acte n'entre pas dans ces détails. Enfin, Zoé Gaignaire garde son mobilier et sa belle-mère lui donne quelques meubles pour lui tenir lieu de la part lui revenant dans la succession du père Escalle : 

  • 1° un lit en bois blanc garni de deux paillasses, deux draps de lit, un traversin, et une couverture en Indienne piquée.
  • 2° un placard en noyer à deux portes et un tiroir.
  • 3° quatre autres draps de lit.
  • 4° le petit chaudron de lessive.
  • 5° un pétrin avec son couvercle qui sera désigné par les experts et divers objets de cuisine qui seront désignés par les experts.

Ainsi, trois mois après le décès de son mari, Zoé Gaignaire s'est assurée pour ses enfants la propriété d'un petit domaine de 3 ha. à la Motte et d'une maison. Dans les 8 641 francs qui représentent la valeur de cette propriété, elle retrouve la part de sa dot qui a servi à payer les dettes. En digne fille de son père, elle n'aura de cesse d'agrandir peu à peu ce domaine pour constituer, au fils qui prendra la suite, une surface suffisante pour pouvoir vivre.

Décès de Mélanie Robert

En juin 1868, Mélanie Robert se retrouve ainsi seule à la tête d'un petit domaine et d'une moitié de maison. Elle peut alors envisager de marier sa deuxième fille à un homme qui, à défaut de toucher une dot, pourra disposer d'un domaine à cultiver. C'est ainsi que, un an plus tard, le 16 juin 1869, Léonie Escalle, âgée de vingt-deux ans épouse à la Motte Auguste Servel, âgé de vingt-neuf ans, originaire de Lallée, à Saint-Jacques-en-Valgaudemar. Fils cadet d'un cultivateur, il est bien venu pour lui de trouver une situation alors que, selon les usages de l'époque, c'est son frère aîné, Joseph, qui assure la succession du père dans le domaine familial de Lallée. Au moment de son mariage, Auguste Servel arrive sans aucun bien à la Motte. Il assure l'exploitation des terres de sa belle-mère qui comprennent aussi les lots échus lors du partage à sa femme Léonie et à ses deux sœurs Malvina et Pauline, soit 3 ha. 65 a. au total. C'est ainsi qu'en 1872, lors du recensement, les deux ménages, celui de Zoé Gaignaire, veuve Escalle et ses quatre enfants, et celui d'Auguste Servel, sa femme, ses enfants et sa belle-mère sont recensés dans leurs maisons respectives qui se font suite. 

Cette situation ne durera pas. La part de maison échue à Mélanie Robert risque vite de devenir trop petite, d'autant que les enfants se succèdent rapidement dans le ménage d'Auguste Servel et Léonie Escalle. En 1876, ils ont déjà six enfants lorsqu'ils achètent une autre maison à la Motte où ils s'installent rapidement et où ils seront recensés dès l'automne de cette année-là.

Le 2 octobre 1876, Mélanie Robert, veuve Escalle, décède à la Motte-en-Champsaur, à l'âge de soixante-et-un ans. C'est son gendre chez qui elle doit désormais habiter, qui va déclarer le décès. Une semaine auparavant, le 25 septembre, elle était chez Me Désiré Joubert, notaire à Saint-Bonnet, pour signer une obligation de 800 francs auprès d'un de ses voisins de la Motte-en-Champsaur, Joseph Eymard-Dauphin. Elle s'engage à le rembourser dans le délai d'un an et, comme garantie, elle hypothèque tous ses biens. Son décès ne lui permet pas d'honorer son engagement et aucun de ses héritiers ne semble disposer à le faire. Le 22 novembre 1879, un huissier se présente à la Motte et un autre à Nice pour notifier cette obligation. Comme cette notification n'a aucun effet, les biens de Mélanie Robert font l'objet d'une saisie immobilière et par un jugement rendu par le tribunal de première instance de Gap le 7 avril 1880, l'adjudication est fixée au 12 mai 1880. La situation familiale en 1879 explique que chacun des héritiers ait jugé plus pertinent de laisser faire la justice plutôt que de régler cette dette. Dans une certaine mesure, cette saisie est l'occasion de procéder au partage de la succession, à défaut de pouvoir le faire de façon amiable entre les héritiers. Ce qui était possible en 1868, ne l'est plus en 1879. En effet, la situation de la famille est la suivante :

  • Zoé Gaignaire, veuve Escalle, habite alors à Gap avec ses quatre enfants.
  • Malvina Escalle est décédée depuis 1873. Elle est représentée par sa fille Marie Salignon, âgée de dix-huit ans, qui est sous la tutelle de son père Casimir Salignon qui tient une brasserie à Nice. La question du partage de quelques parcelles et d'une dette à payer doit être loin des préoccupations du père et de la fille, d'autant que les enjeux financiers sont faibles.
  • Léonie Escalle, épouse Servel, est la seule à être restée à la Motte. Elle est probablement la plus intéressée à un règlement d'autant qu'avec son mari, ils continuent à cultiver le domaine de Mélanie Robert, même s'ils sont aussi aubergistes. Malheureusement, leur situation financière semble difficile.
  • Pauline Escalle, épouse Bornaque, vit alors à Alger. On semble ne plus avoir de contact avec elle depuis longtemps. Dans tous les actes, elles est dite domiciliée à la Motte-en-Champsaur, alors que cela fait plus de dix ans qu'elle en est partie. Dans ces conditions, il est difficile de régler une succession, en plus grevée d'une lourde dette, avec une héritière disparue.

L'ensemble des biens de Mélanie Robert est donc mis aux enchères le 12 mai 1880 en six lots. Zoé Gaignaire, par son avoué Me Clément Faure, se porte acquéreur de quatre lots, dont le sixième qui contient la seconde partie de la maison. Elle profite de cette vente pour réunir les deux parties de la maison, du jardin et du verger, scindées depuis 1868. Le quatrième lot, une pâture de 36 ares, lui est adjugé pour 300 francs. Son beau-frère Auguste Servel fait une surenchère quelques jours plus tard. Lors de l'adjudication sur surenchère du 9 juin 1880, elle persiste dans son souhait de l'acquérir et monte jusqu'à 450 francs, en ne laissant aucune chance à son beau-frère. Au total, après surenchère, le total des lots est adjugé pour 6 705 francs, dont 2 255 francs pour Zoé Gaignaire.

Affiche d'annonce de la vente sur saisie immobilière du 12 mai 1880

Les sommes résultant des adjudications permettent de règle l'obligation auprès de Joseph Eymard-Dauphin, ainsi que d'autres dettes, plus minimes, contractées auprès de Paul Gaignaire, frère de Zoé Gaignaire, le 29 juin 1869, et François Eyraud, le 29 septembre 1872. On comprend mieux les précautions prises par Zoé Gaignaire en 1868. En veillant à ce que les biens soient partagés à ce moment-là, elle se prémunissait contre le risque de saisie sur les biens indivis avec sa belle-mère et ses belles-sœurs, à cause de ces dettes récurrentes. En définitive, après règlement des créanciers, chacun des héritiers de Mélanie Robert reçoit 1 210 francs. C'est d'ailleurs à ce moment-là, au début de l'année 1881 que le contact est renoué avec Pauline Escalle, épouse Bornaque qui vit alors dans la Casbah d'Alger.

Généalogie synthétique de la famille Escalle-Robert

Cette généalogie synthétique permet de constater que, déjà du vivant de Mélanie Robert, veuve Escalle, deux des filles ont quitté la Motte-en-Champsaur de façon définitive avec des descendances à Vichy, pour Malvina, et l'Algérie, pour Pauline. La fille Léonie, épouse Servel, est restée à la Motte-en-Champsaur, mais dès la génération suivante, dans les années 1890-1900, huit de leurs neuf enfants sont partis, soit à Nîmes, pour les trois filles, soit en Californie, pour les cinq garçons. En 1900, seule leur fille aînée, Sylvie Servel, épouse Pérénon vit encore à la Motte, mais, après son décès en 1905, son fils unique quitte définitivement le village entre 1911 et 1915. En définitive, c'est la famille du fils aîné et unique, Hippolyte, qui est restée le plus longtemps au village, avec deux de ses enfants, Auguste, qui poursuit l'exploitation du domaine Escalle, et Léonie. Après le décès d'Auguste en 1915, puis le décès de Zoé Gaignaire, veuve d'Hippolyte Escalle, en 1918, seule Léonie reste au village, dans la maison Escalle, jusqu'à son décès en 1950. Après cette date, il n'y a plus de descendants d'Hippolyte Escalle et Mélanie Robert à la Motte-en-Champsaur et plus généralement dans le Champsaur.

Liens vers les articles consacrés à chacun des enfants d'Hippolyte Escalle et Mélanie Robert et leurs descendances :

Lien vers la généalogie d'Hippolyte Escalle et Mélanie Robert et de leur descendance : cliquez-ici.

Vue de la Motte-en-Champsaur. La maison Escalle est la dernière sur la gauche.
Autres photos de la Motte-en-Champsaur : Mémoire du Champsaur

Histoires des propriétés d'Hippolyte Escalle et Joseph Robert

Document à télécharger : Histoire des propriétés de Joseph Robert et Hippolyte Escalle, à l'Aulagnier (Saint-Bonnet-en-Champsaur).

Ce premier document concerne les propriétés de Joseph Robert, à l'Aulagnier, à Saint-Bonnet-en-Champsaur. La base de départ est l'ensemble des biens qu'il possède lors de l'établissement du cadastre en 1837 (folio 520 de la matrice cadastrale). Le seul mouvement en entrée est l'achat par Hippolyte Escalle (mis sous la cote de Joseph Robert) d'un bâtiment rural et de trois parcelles en novembre 1839. Ensuite, pour chacune des parcelles/bâtiments, le document donne la référence de l'acte par lequel Joseph Robert, Hippolyte Escalle ou les deux solidairement se sont dessaisis de ces biens.

En synthèse, Joseph Robert possède, au moment de l’établissement du cadastre, des propriétés d'une surface totale de 8 ha. 00 a. 30 ca. Après l’acquisition du 19 novembre 1839, la surface maximale possédée par Joseph Robert et son gendre Hippolyte Escalle est de 8 ha. 07 a. 35 ca.

Document à télécharger : Histoire des propriétés d'Hippolyte Escalle, à la Motte-en-Champsaur

Ce document contient d'abord l'historique du seul bien possédé par Hippolyte Escalle au moment de l'établissement du cadastre de la Motte-en-Champsaur (1837) avec la référence de l'acte par lequel il s'en est dessaisi.

Le deuxième tableau contient l'ensemble des biens acquis soit par Hippolyte Escalle seul, soit solidairement avec son beau-père Joseph Robert, entre 1844 et 1857 avec les références des actes d'acquisition. Lors du partage de 1868, les documents précis conservés permettent d'identifier les destinataires de chaque bien : Mélanie Robert, Vve Escalle, les enfants d'Hippolyte Escalle, représentés par leur mère et tutrice Zoé Gaignaire, Vve Escalle, Malvina, Léonie et Pauline Escalle. Une note manuscrite conservée dans les papiers de famille détaille ces attributions :

Note signée P.G. [Paul Gaignaire], du 9 juin 1876 :
« Se servir de cette note pour rectifier les erreurs de mutation au passage du contrôleur »

Comme l'indique la note manuscrite, les cotes cadastrales ne reflètent pas les clauses du partage. Seules deux cotes, au lieu de cinq, sont créées en 1868 : Mélanie Robert, veuve Hippolyte Escalle (folio 336) et Zoé Gaignaire, veuve Hippolyte Escalle (folio 332). Les parcelles attribuées aux trois filles se retrouvent sous la cote de leur mère. En 1873, Auguste Servel fait le nécessaire pour qu'une cote soit créée en son nom et que les parcelles attribuées en 1868 à son épouse lui soient désormais affectées. Enfin, après le règlement judiciaire de la dette de Mélanie Robert, en 1880, les biens sous son nom sont transférés soit aux acheteurs lors de l'adjudication, soit aux attributaires du partage de 1868 lorsque cela n'avait pas été fait ou que des erreurs s'étaient glissées. En définitive, dans le document, la colonne « Attribution lors du partage de 1868 » contient le propriétaire effectif de la parcelle tel que l'on peut les identifier à la suite du partage de 1868, de l'adjudication de 1880 et des transferts sur les différentes cotes cadastrales au moment de l'adjudication. Cela permet de constater que Léonie Escalle se retrouve avec des parcelles supplémentaires, comme Zoé Gaignaire pour elle-même et ses enfants. La cote cadastrale de Marie Salignon, a une parcelle près, reflète le partage. Ce sont les biens qu'elle vendra en 1891. En revanche, Pauline Escalle ne sera jamais mise en possession de la partie de parcelle du domaine de Sarroutieu à laquelle elle avait droit, ce qui représente un préjudice de 1 060 francs, dont elle semble n'avoir jamais eu connaissance. D'ailleurs, le partage de cette propriété fait l'objet d'une note particulière car il existe des différences notables entre les clauses du partage de 1868 et les attributions effectives dont certaines ne seront corrigées que dans les années 1920.    

En synthèse, Hippolyte Escalle possède à son décès, en 1858 : 6 ha. 81 a. 10 ca.

Après le partage, chacun des copartageants possède effectivement :

  • Les enfants d’Hippolyte Escalle : 3 ha. 15 a. 49 ca. et la moitié de la maison.
  • Mélanie Robert, Vve Escalle : 1 ha. 80 a. 55 ca. et l'autre moitié de la maison.
  • Léonie Escalle : 1 ha. 09 a.
  • Malvina Escalle et ensuite sa fille Marie Salignon : 76 a. 06 ca.

Comme on l'a vu, les biens de Mélanie Robert et de ses filles ont été exploités par son gendre Auguste Servel qui, avant l'adjudication de 1880, dispose donc de 3 ha. 65 a. 61 ca.

Lors de l'adjudication judiciaire des biens de Mélanie Robert, en 1880, puis de l'adjudication volontaire des biens de Marie Salignon, en 1891, Zoé Gaignaire achète plusieurs lots. Avec ce que possèdent déjà ses enfants, elle dispose donc de 4 ha. 55 a. 35 ca. de l'ancien domaine de son beau-père Hippolyte Escalle et de la maison en totalité.