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jeudi 23 mai 2024

Louis Duthu (1801-1864) et ses fils, entrepreneurs de transports et de déménagements à Beaune et Dijon

L’histoire de la famille Duthu est celle d’une ascension sociale qui permet de passer de modestes cultivateurs et journaliers de Saint-Martin-du-Mont, en Côte-d’Or, à des entrepreneurs actifs et prospères de Beaune et Dijon. L’artisan de cette ascension est notre ancêtre Louis Duthu [52] (1801-1864), avec ses trois fils Auguste [26] (1835-1897), Jules (1838-1894) et Adolphe (1840-1870).

Origine de Louis Duthu

Louis Duthu est né le 7 frimaire an X (28 novembre 1801) aux Bordes-Bricard, un hameau de Saint-Martin-du-Mont, un village à 25 km à l’ouest de Dijon. Il est le dernier des six enfants de Nicolas Duthu [104] (1760-1840) et Marie Duthu [105] (1765-1820) qui avaient eu douze enfants dont seulement six ont atteint l’âge adulte. Son père était un petit propriétaire cultivateur, aux Bordes Bricard, qui était parfois qualifié de laboureur et de manouvrier. Il a aussi été pendant quelques temps cabaretier dans ce même hameau (1795-1799), et garde forestier (1797-1811). À ce titre, en 1811, Nicolas Duthu est au service de Martin Lejéas-Carpentier, sénateur et comte de l'Empire.

Comme souvent, on ne sait rien des premières années de Louis Duthu. Ce que l’on pressent vite, et la suite de sa vie le confirme, est qu’il est mû par une ambition personnelle qui lui fait rapidement quitter son village natal. D’ailleurs, hormis sa sœur aînée, Françoise (1786-1871), qui est restée aux Bordes-Bricard où elle a épousé un certain Jean Duthu, cultivateur et cabaretier dans ce hameau, tous ses autres frères et sœurs se sont dispersés dans la région : Jean (1787-1864) est devenu cabaretier à Saint-Seine-l'Abbaye, le bourg le plus proche de Saint-Martin-du-Mont, Jean Baptiste (1793-1868) s’est installé d’abord à Besançon, puis ensuite à Gray, comme conducteur de diligences, aubergiste et cabaretier, Marguerite (1795-1862) a épousé un cordonnier, mineur et vigneron de Mesmont et, enfin, Marie (1797-1850) est devenue la femme d’un manouvrier de Velars-sur-Ouche, Pierre Ragonneau.

Louis Duthu, cabaretier et aubergiste, à Dijon et Beaune

Comme on l’a vu, il existait une certaine tradition de cabaretiers dans la famille. Louis Duthu, comme son père, son beau-frère, ses deux frères, est lui-aussi devenu cabaretier. 

Ce n’est qu’en 1834, au moment où il se marie, qu’on le retrouve comme marchand de vin et débitant, à Dijon, rue Saint-Nicolas (aujourd’hui rue Jean-Jacques Rousseau). Les qualificatifs de marchand de vin, de débitant et de cabaretier désignent tous la même activité de vente de boissons et surtout d’alcools et de vins au détail, en offrant parfois la possibilité de manger. Le 23 septembre 1834, il épouse Julie Cornemillot [53] (1810-1871) à la mairie d’Ouges, une commune de la périphérie de Dijon. Louis Duthu devait déjà avoir atteint une certaine aisance pour pouvoir épouser une jeune fille issue d’une famille plus notable que les Duthu. Le père, Jean Cornemillot, était un propriétaire cultivateur aisé d’Ouges. Il avait été maire de la commune de 1807 à 1817, après avoir succédé à son propre père. Le frère aîné de Julie Cornemillot, Pierre (1798-1879) était médecin, à Ouges. Un de ses frères, Jean (1806-1866) était libraire à Paris, avant d’avoir sa propre boutique à Évreux. Son frère François (1801-1853) était cabaretier et aubergiste à Ouges. Cet exact contemporain de Louis Duthu est peut-être celui qui a fait le lien entre celui-ci et sa sœur qui s’est conclu par ce mariage. Même si cela reste de la spéculation, on peut imaginer que Louis Duthu qui avait maintenant une position assurée comme marchand de vin à Dijon ait songé à fonder une famille. Comme on le faisait à l’époque, il a dû chercher dans son réseau de connaissances une jeune fille à marier dont le caractère et la situation sociale et économique étaient en accord avec ses aspirations. Certes, nous sommes en pleine période romantique, mais, pour les classes laborieuses, le mariage est d’abord une affaire économique. Probablement en reconnaissance de son rôle d’intermédiaire, François Cornemillot fait partie des témoins des jeunes mariés. De son côté, Louis Duthu est accompagné par son frère Jean, débitant à Saint-Seine-l'Abbaye, qui a peut-être été son mentor dans le métier de cabaretier. C’est d’ailleurs la dernière fois que l’on voit une relation entre Louis Duthu et un membre de sa famille. Autant les liens avec la famille Cornemillot ont été nombreux à cette génération et aux suivantes, autant il semble que Louis Duthu n’ait pas maintenu de relations avec sa propre famille, d’autant que les situations sociales de ses frères et sœurs et la sienne iront en s’éloignant de plus en plus au fil du temps et des générations.

Les jeunes mariés se sont installés au Faubourg-Raines où leur naissent leurs deux premiers enfants, Nicolas Auguste, le 5 juillet 1835 et François, le 16 novembre 1836. Ils sont maintenant aubergistes. Ils ont choisi de s’installer aux portes de la ville, à l’extérieur des remparts, dans un des faubourgs qui entouraient Dijon. L’auberge est bien située. Elle est en face de la porte d’Ouche qui permettait d’entrer dans la ville, près de l’hôpital général, de la rivière l’Ouche et au début de la route nationale qui conduisait à Beaune, Chalon-sur-Saône et Lyon. C’est dans ce même quartier que s’installera, quelques années plus tard, la gare de Dijon. L’histoire de la famille Duthu est liée au Faubourg-Raines depuis cette installation jusqu’à la fin du siècle.

Situation de l'auberge Duthu (1835-1837) sur un plan de Dijon de 1839

Comme le faisait beaucoup de familles, les enfants étaient mis en nourrice dès leur naissance. C’est ainsi que leur deuxième fils est placé chez un charpentier d’Ouges, Pierre Coquillet, où il est décédé à l’âge de quatre mois, situation tristement banale à l’époque.

Très vite, Louis Duthu et sa femme ont quitté Dijon pour Beaune où ils ont choisi de s’installer vers 1837 dans un lieu similaire, rue du Faubourg Saint-Nicolas. Là aussi, ils étaient aux portes de la ville, à l’extérieur des remparts, dans une rue qui se prolongeait au nord par la route nationale qui conduisait à Dijon en parcourant toute la zone viticole des côtes de Beaune et de la Côte d’Or. Dans ces faubourgs encore peu denses, il y avait suffisamment d’espace pour établir une vaste auberge avec des dépendances pour les chevaux et les voitures des voyageurs et pour entreposer si nécessaire des marchandises. Cette auberge de la rue du Faubourg Saint-Nicolas sera le point d’ancrage de la prospérité de la famille Duthu jusqu’à la fin du siècle.

Situation de la maison Duthu (auberge, puis entreprise de transports et déménagements), à Beaune

Détail de la situation de la maison Duthu dans le Faubourg Saint-Nicolas

Lors du premier recensement de la famille en ce lieu, en 1841, on dénombre le père, qualifié d’aubergiste, son épouse, Julie Cornemillot et leurs trois fils : l’aîné, Nicolas Auguste, né à Dijon, et Claude Jules et Jean Auguste Adolphe nés à Beaune respectivement le 8 février 1838 et le 17 septembre 1840. Ils ont quatre domestiques à leur service. Dans les recensements suivants, ce nombre variera de six en 1846, à trois en 1856. Et encore ne s’agit-il que des domestiques qui sont logés dans la maison qui servait aussi d’auberge. Le bâtiment existe toujours, au n° 39-41 de la rue du Faubourg Saint-Nicolas, sans que l’on sache de quelle époque date l’aspect actuel. Ce que l’on sait de façon certaine est que lors de l’établissement du cadastre en 1826, ce bâtiment implanté sur une parcelle de plus de 2 000 m2 comportait déjà une porte cochère comme aujourd’hui et comptait pas moins de vingt-huit portes et fenêtres (on rappelle qu’à cette époque, la contribution foncière des bâtiments dépendait de ce nombre). C’est dire déjà l’importance du bâtiment et on peut penser qu’il n’a guère changer depuis cette époque et que la façade actuelle sur la rue évoque ce que découvraient les voyageurs du XIXe siècle.

Maison Duthu, au 39 (à gauche) et 41 (à droite), rue du Faubourg Saint-Nicolas, à Beaune. La porte cochère donne accès à une cour où devaient se trouver les entrepôts, les remises et les écuries.

Louis Duthu, entrepreneur de déménagements

Dans le courant des années 1850, Louis Duthu s'est lancé dans le métier d'entrepreneur de transports en parallèle de son activité d'aubergiste.  C’est une évolution assez habituelle de passer du métier d’aubergiste à celui d’entrepreneur de transports. En effet, les auberges disposaient souvent de bâtiments permettant d’entreposer des marchandises ainsi que des écuries pour les chevaux des voyageurs. Ainsi, l’aubergiste disposait de toutes les facilités pour se faire lui-même transporteurs, d’autant que, par son métier, il fréquentait beaucoup de gens, avait une connaissance précise des flux de marchandises et de biens sur les routes, entre Beaune et Dijon. À cette première activité traditionnelle, il a rapidement donné une orientation plus spécifique en se spécialisant dans les déménagements, comme le prouve cette annonce de 1854, dans le Journal de la Côte-d’Or, dans laquelle il vantait ses « voitures de déménagements, vastes et couvertes », le tout à des « prix modérés. » 

Journal de la Côte-d’Or, du 6 mai 1854

Cette évolution de son activité est reflétée pour la première fois dans le recensement de 1861. Il n'est plus qualifié d’aubergiste, mais d’entrepreneur de roulage. Le terme un peu vieilli de roulage désigne tout simplement le transport de marchandises par des voitures tractées par des chevaux. Il est probable que dès la fin des années 1850, il a totalement abandonné l'auberge au profit du transport et déménagement. Le dernier qualificatif d'aubergiste se trouve en 1856. 

Il a donné tout de suite une dimension internationale à son activité en proposant des déménagements dans tous les pays. C’est la preuve qu’il disposait déjà d’un réseau de correspondants qu’il lui permettait d’assurer en toute sécurité des envois dans toute la France et l'Europe, mais aussi au-delà. En effet, de tels déplacements n’étaient possibles que par des relations de confiance avec des interlocuteurs qui pouvaient prendre en charge les voitures parties depuis Beaune. Dès le démarrage de son affaire, Louis Duthu a fait passer des annonces dans Le Courrier de la Saône-et-Loire, puis a trouvé un correspondant sur place. En 1859, il s’agissait de M. Crétin, tapissier, à Chalon-sur-Saône, et en 1866, de Lavaux, maître de poste, à Saint-Cosme, un quartier de cette ville, près de la gare et du fleuve.

Pour assurer encore plus de développement à l’entreprise, le fils cadet, Adolphe Duthu, est parti vivre à Dijon en 1863 où il s’est marié le 21 septembre de cette année-là avec Marguerite Daubourg. Ils se sont installés au cœur de la ville, au n° 4, de la rue Bassano (aujourd’hui rue Monge) et ont passé immédiatement des annonces dans les journaux pour vanter des « déménagements pour tous pays » et du « camionnage et transport de toute nature. » Ainsi, l’entreprise Duthu fonctionnait avec deux établissements, l’un à Beaune, l’implantation historique, et l’autre à Dijon, dans la préfecture du département qui était aussi un nœud ferroviaire qui permettait ensuite, via le train, d’envoyer des marchandises partout dans le monde. 

L'Union bourguignonne, du 30 janvier 1864

Si l’histoire précise des sociétés commerciales et des raisons sociales reste à faire, au début de l’année 1864, cette annonce nous assure que le père a laissé la main à ses fils qui collaborent alors sous le nom de « Duthu aîné et jeune », c'est à dire Auguste Duthu et Adolphe Duthu. Peut-être que Louis Duthu était malade depuis quelques temps et que, sentant la mort venir, il a organisé sa succession. Il décède en effet le 2 février 1864, à soixante-deux ans, assuré de la continuité de sa création.


Les frères Duthu

Durant la période qui va de 1864 à 1870, un premier changement de dénomination semble associer les trois frères puisque l’entreprise s’appelait désormais « Duthu frères » comme le démontre cette annonce de 1868 qui mettait en avant les voitures capitonnées et l’engagement personnel des frères Duthu dans les opérations d’emballage et de transport. 

L'Union bourguignonne, du 14 janvier 1868

Un autre changement important est la décision de la municipalité de Dijon de concéder l’administration des pompes funèbres à la maison Duthu frères en avril 1870. Si aujourd’hui, les activités de déménagements et de pompes funèbres semblent très distinctes, il y avait une certaine logique à ce qu’elles soient prises en charge par la même entreprise. En effet, dans les deux cas, il fallait disposer de voitures, de chevaux, donc de remises et d’écuries, puisque les pompes funèbres étaient d’abord un travail de transport depuis le domicile mortuaire jusqu’au cimetière, la préparation des corps et les toilettes mortuaires étant de la responsabilité de la famille ou de l’hôpital. Une annonce pour rechercher du personnel en 1876 nous renseigne qu’ils employaient pour cela « un brigadier porteur et des porteurs ». Parmi ses attributions, la maison Duthu frères devait prendre en charge les funérailles des indigents, en fournissant les cercueils et en assurant le transport, dont les coûts leur étaient ensuite remboursés. En revanche, ils ne prenaient pas en charge le creusement des tombes.

Quelques mois après le décès de son père, le fils aîné, Auguste Duthu, a épousé la fille d’un professeur du collège de Beaune, Pauline Poirier [27] (1844-1895). Le mariage a eu lieu à Beaune le 28 novembre 1864, bientôt suivi par la naissance de leurs deux premiers enfants : Louis Auguste Napoléon, le 29 août 1865, habituellement prénommé Auguste, et Adolphe Louis, le 14 mai 1867. La famille Duthu a toujours voué une grande admiration à Napoléon et cultivera une tradition bonapartiste. Pendant trois générations, de nombreux garçons auront Napoléon parmi leurs prénoms. Quant au cadet des frères, Adolphe, il a d’abord un fils, Louis Jules Auguste Adolphe, habituellement prénommé Jules, le 14 août 1866, à Dijon, puis une fille, Pauline Armande, qui ne vivra que deux ans et neuf mois.

La mort d’Adolphe Duthu

La foi bonapartiste des frères Duthu aurait pu être ébranlée par les événements de l’année 1870. Il semble que cela n’a pas été le cas. Au moins deux des frères sont engagés dans la guerre contre la Prusse qui débute en juillet 1870. Des combats ont lieu à Dijon les 29 et 30 octobre 1870. Adolphe Duthu qui s’était enrôlé dans une compagnie de gardes nationaux volontaires (la compagnie Blavier) est tué dans l’après-midi du 30 sur la route de Gray comme le rapporte Clément-Janin, dans son Journal de la guerre de 1870 1871 à Dijon et dans le département de la Côte-d'Or :


Dans son manuscrit sur les événements de 1870 dans la Côte-d’Or, son cousin Émile Cornemillot apporte cette précision sur les circonstances du décès d'Adolphe Duthu :

Sur ce manuscrit, voir cet article

Quant à Jules qui semble s’être engagé dans l’armée, il a participé aux combats du 18 décembre 1870, sur le plateau de Chaux, pour défendre la ville de Nuits-Saint-Georges, contre l’armée prussienne.

En mourant, Adolphe Duthu laissait une jeune veuve de vingt-quatre ans et deux enfants, un fils, Jules, âgé de quatre ans et une fille, âgée d’un an et demi qui devait mourir quelques mois plus tard. Ce décès était de nature à désorganiser l’association des deux frères Auguste et Adolphe. Sa veuve, Marguerite Daubourg, semble avoir repris la responsabilité de sa part de l’entreprise car elle est qualifiée d’administratrice des pompes funèbres en octobre 1871. Mais, un événement comme parfois les histoires familiales en abritent va venir modifier la vie de la jeune veuve, de son beau-frère Jules, alors sous-lieutenant d’infanterie, et partant de là, l’organisation de l’entreprise. En avril 1871, la veuve Duthu est enceinte. De qui ? L’histoire ne le dit pas. Ce qui est assuré par l’état civil est que son beau-frère Jules a alors démissionné de l’armée et que, lorsque Marguerite Daubourg, veuve Duthu, a accouché d’une fille à Dijon le 11 janvier 1872, il a reconnu l’enfant. Etait-il le père biologique ? Peut-être. A-t-il sacrifié sa carrière militaire pour donner un père légitime à cette enfant à défaut d'en être le père biologique et sauver les apparences ? Peut-être aussi. Jules Duthu et Marguerite Daubourg se sont mariés à la mairie de Dijon le 3 février 1872 et ont ainsi légitimé leur fille. Comme il s’agissait d’un mariage entre beau-frère et belle-sœur, un décret était nécessaire pour l'autoriser. Il est signé par le président de la République à Versailles, le 28 décembre 1871. Leur fille qui porte les prénoms de sa grand-mère paternelle et de sa mère, Julie Marguerite (mais on l’appellera Marie), a désormais une famille qui respecte les principes de la respectabilité bourgeoise.

Un esprit prompt aux rapprochements pourrait noter que cette enfant a été conçue au début du mois d’avril 1871 qui correspond à la date du décès de Julie Cornemillot, veuve Duthu. Le sous-lieutenant Jules Duthu, venu en congé auprès de sa mère mourante ou pour les funérailles, a-t-il trop chaleureusement consolé sa belle-sœur qui avait perdu quelques mois auparavant son mari, puis perdait maintenant sa belle-mère. À l’inverse, Jules Duthu, inconsolable, a-t-il trouvé du réconfort auprès de sa belle-sœur ? Ce ne sont que des conjectures. Nous nous en tiendrons aux faits.

L’entreprise de déménagements Duthu frères

Ce mariage et ce retour de Jules Duthu au sein de l’activité familiale a été l’occasion de remettre en place cette organisation bicéphale de l’entreprise de déménagements Duthu, avec toujours les deux pôles, à Beaune, avec Auguste Duthu, et à Dijon, maintenant avec Jules Duthu, qui assurait en plus l’administration des pompes funèbres de la ville de Dijon.

Le Bien public, du 30 juillet 1873

Sur cette période qui va de 1872 jusque vers 1894, les documents et témoignages que l’on possède laissent entrevoir une entreprise prospère et reconnue qui n’hésitait pas à innover afin d’offrir le meilleur service à ses clients. Il semble aussi que les deux frères s’entendaient parfaitement, autant que l’on puisse en juger plus de cent-cinquante ans plus tard. Pendant ces quelques vingt-deux ans, le seul changement notable dans l’organisation est l’installation de la branche dijonnaise dans de nouveaux locaux, probablement mieux adaptés à l’activité. Les frères Duthu ont fait construire une maison au n° 1, de la rue de l’Arquebuse, à l’angle avec la rue du Faubourg-Raines, renouant, quarante ans plus tard, avec les lieux des débuts de Louis Duthu à Dijon. Ils se trouvaient proches de la gare, ce qui était indispensable à leur activité.

Maison Duthu, à Dijon, 1, rue de l'Arquebuse

En octobre 1875, ils l’ont annoncé à leurs clients par un double encart pour leurs deux métiers : « Administration des pompes funèbres » et « Administration générale de déménagements ». 

Le Bien public, du 12 octobre 1875

Derrière leur maison, ils avaient une cour et des remises qui leur permettaient de ranger leurs voitures et d’héberger leurs chevaux avec plus de facilité que rue Bassano [rue Monge] qui se trouve au centre de Dijon. Une annonce de 1876 pour vendre du fumier nous indique que leur écurie pouvait héberger trois chevaux. Ils ont continué à innover et moderniser leur flotte de véhicules. Ils proposaient désormais à leurs clients des fourgons amovibles qui pouvaient être tractés par des chevaux, mais aussi placés sur une plate-forme de wagon. C’est cela qui leur permettait d’offrir des déménagements sur des longues distances en toute sécurité pour les marchandises transportées. Le bel en-tête de cette facture de 1880 montre ce dispositif ingénieux. 


Preuve qu’ils avaient aussi leurs entrées dans la presse locale, un petit article de juillet 1877 leur faisait une promotion discrète et sûre :

 

Le Bien public, du 26 juillet 1877

Un autre article tout aussi louangeur et discrètement promotionnel de novembre 1881 présentait le « wagon capitonné qui a été baptisé le Préféré et qui mérite ce nom à juste titre. C’est un magasin dont les murs sont rembourrés de chanvre, qui porte à des hauteurs différentes des tasseaux permettant de le cloisonner, de le doubler, de le tripler ». La qualité du service était reconnue. En 1880, après que la ville de Dijon a accepté le legs de la collection d’Anthelme et Edma Trimolet, c’est l’entreprise Duthu Frères qui s’est chargé du transport des précieux objets d’art depuis Lyon. Quelques années plus tard, ils se chargeront de la collection Borthon.

La concession des pompes funèbres était régulièrement renouvelée par la municipalité de Dijon. Il ne semblait pas y avoir de concurrence, ni de mécontentement de la part de l’administration. En 1882, sur la foi d’un simple rapport d’un conseiller municipal, le traité de concession est prorogé, visiblement sans discussion.  Souvent, lors de funérailles de personnalités, la presse relevait la qualité du service offert. Pour les funérailles du colonel Trinité, en janvier 1884, les frères Duthu, « qui, depuis quatorze ans font le service des pompes funèbres avec tant de convenance et d’exactitude » ont transformé une prolonge d’artillerie (voiture servant au transport des munitions) en corbillard. En 1885, le cahier des charges est revu, puis adopté par le conseil municipal le 6 février. Le 24 avril, assez logiquement, les frères Duthu ont remporté la nouvelle adjudication. Ils ont proposé un rabais de 41 % alors que le seul concurrent ne proposait « que » 40 %. Ils ont mis à profit ce renouvellement, qui s’accompagnait de l’obligation de transporter les défunts vers le nouveau cimetière de Dijon, pour moderniser leur matériel, construit « avec soin et goût », avec une « voiture de première classe [qui] est tout à fait riche » et faire refaire une quarantaine de costumes pour les cochers et les porteurs par un tailleur de Dijon. Nous n'avons pas d'images des différents corbillards utilisés par les frères Duthu, ni d'obsèques à Dijon organisées sous leur responsabilité. Ces trois illustrations donnent un aperçu de ce qui ce faisait à l'époque dans d'autres entreprises ou d'autres villes :

Corbillard de 1re classe

Obsèques du maire de Strasbourg, en 1897.

Toujours à la pointe de l’innovation, lorsque le téléphone est installé à Dijon, ils font partie des premiers abonnés. À partir du 1er octobre 1890, on peut joindre les frères Duthu en demandant le n° 90.

Seule ombre au tableau, il est souvent fait mention dans la presse d’accidents plus ou moins graves concernant des voitures ou des personnes de la maison Duthu frères. Cela ne leur semble pas être particulier, mais probablement explicable par une moindre fiabilité du matériel et une culture moins développée de la sécurité, tant de la part des dirigeants, que des employés et des clients. Par ailleurs, de nombreux accidents sont provoqués par les chevaux qui s’emballent ou font des écarts. Ils pouvaient être sans conséquence comme ce garçon de cinq ans renversé en 1886, rue Monge, par un camion appartenant à Duthu frères qui en a été quitte pour la peur. En revanche, on compte quelques décès comme celui-ci relaté par le Bien public, le 30 mai 1877 : « Le domestique de M. Duthu passait au faubourg Bretonnière avec une voiture de déménagement. Le cheval de tête s’étant emporté, le conducteur essaya de le retenir. Un mouvement violent de recul jeta le pauvre homme sur le timon. Frappé aux reins et renversé, il fut littéralement écrasé par les larges roues de l’énorme véhicule. ». Autre décès qui aurait pu être évité, celui d'un enfant de douze ans qui est mort en 1886 après être monté par jeu dans la civière d’une voiture de déménagements et qui a voulu sauter en marche. Il a eu la tête broyée. Le conducteur n’avait rien vu. Enfin, dernier exemple, mais cette recension n'est pas exhaustive, en 1890, une femme « remettait un paquet à la voiture de M. Duthu, déménageur à Beaune, lorsque ce paquet vint à tomber, alors elle se précipita pour le retenir, mais au même moment elle tomba et la roue de la voiture lui passa sur le corps. » Heureusement, tous les accidents ne sont pas aussi dramatiques. En 1893, une voiture qui ramenait plusieurs personnes d’un enterrement a versé près du cimetière de Dijon. « M. Duthu, prévenu aussitôt, a offert aux personnes blessées les soins d’un médecin, mais elles ont refusé répondant qu’elles n’en avaient nul besoin. »

Comme dans beaucoup d'entreprises à l'époque, les frères Duthu étaient paternalistes et ils considéraient leurs meilleurs ou plus fidèles employés comme appartenant à la famille. Étienne Jacotot, né en 1851, est entré au service des frères Duthu vers 1870. En octobre 1871, il est témoin du décès de la fille de Jules et Marguerite Duthu. Ensuite très souvent, il sera appelé à être témoin pour des actes de naissance ou de décès, mais la consécration, ou le signe tangible de son intégration dans la famille, est le jour où il est un des quatre témoins lors du mariage d'Émile Hérault et Marie Duthu, en 1895. Il est vrai que son rôle au sein de l'entreprise a été déterminant pour la bonne marche des affaires, en particulier pour les pompes funèbres. Un article du Bien public, d'août 1894, relève l'« intelligente direction de M. Jacotot » et un autre « le tact et à la serviabilité du représentant de la maison. » En 1927, son nom apparaît sur le faire-part de décès d'Auguste Duthu, comme s'il appartenait à la famille. Après la disparition de l'entreprise Duthu, il continuera à travailler pour l'entreprise de transports Régis Martelet. Lorsqu'il décède en 1931, à quatre-vingts ans, il travaille encore pour eux, après soixante de service. Belle longévité !

Pendant cette période, les familles s’agrandissent. Auguste Duthu et Pauline Poirier ont une fille qui naît à Beaune le 11 décembre 1875, Berthe Julie Amélie qui porte les prénoms de ses deux grands-mères. C’est notre arrière-grand-mère. De leur côté, Jules Duthu et Marguerite Daubourg ont deux autres filles qui ne vivent que quelques mois, un enfant mort-né et enfin un fils, né à Dijon le 17 juillet 1877 qu’ils appellent Napoléon Paul Auguste Eugène, mais que l’on appellera plus simplement Marcel.

Les dernières années de l’entreprise Duthu frères (1890-1897)

Au tournant des années quatre-vingt-dix, des changements vont affecter l’entreprise des frères Duthu. Même si cela ne remettait pas en cause la concession des pompes funèbres, certains, au conseil municipal, commençaient à s’émouvoir du monopole qui leur avait été concédé. Dans un journal de l’opposition socialiste, un rédacteur anonyme mettait au défi les conseillers municipaux : « si les radicaux sont aussi socialistes que cela, rappelons-leur que bientôt ils auront à discuter la question du monopole des pompes funèbres qui procure de scandaleux bénéfices à la maison Duthu » (La Revue sociale, paraissant à Dijon, du 1er novembre 1890). En définitive, leur administration est confirmée jusqu’en 1894 qui correspond au terme des neuf années du contrat initial confié en 1885. Contractuellement, elle aurait pu cesser en 1891, au terme de six années, mais un vote du conseil municipal en comité secret a autorisé les frères Duthu à accomplir la deuxième période de leur adjudication. Cette affaire est largement commentée dans la presse locale, ce qui montre que l’état d’esprit a changé. La concession de ce monopole aux frères Duthu n’allait désormais plus de soi. Même si cette autre affaire était de moindre importance, la Chambre syndicale des maîtres imprimeurs, typographes et lithographes de Dijon est obligé de rappeler aux familles qu’elles étaient libres de faire imprimer les faire-part par qui elles le souhaitaient et pas nécessairement par les pompes funèbres…

À Beaune, Auguste Duthu commençait peu à peu à se désengager de l’entreprise de transports et déménagements pour s’occuper de négoce de vins. En mars 1892, il a cédé l’activité de camionnage et roulage de Beaune, en ne gardant que l’activité de déménagements. Il est obligé de passer plusieurs annonces dans le Journal de Beaune pour clarifier cela, car l’acquéreur, M. Benoit, s’était empressé d’expliquer qu’il proposait aussi des déménagements. La confusion pouvait s’installer dans les esprits.

Les changements les plus importants vont être provoqués par la succession de deuils qui va frapper la famille, en quatre ans, entre juin 1893 et juillet 1897, et mener à la disparition de l’entreprise Duthu Frères.

En juin 1893, Marguerite Daubourg faisait un voyage dans les Pyrénées avec sa fille Marie, lorsqu'elle est tombée malade. Elle est morte en quelques jours d’une angine, à Lourdes, le 11 juin 1893. Son mari, visiblement très affecté par ce décès, ne lui a survécu que dix mois. Il est mort le 13 avril 1894 d’une congestion pulmonaire dans sa propriété de Ladoix-Serrigny où il était parti se reposer. L’article du Progrès de la Côte-d’Or, du 15 avril 1894 qui rapportait ce décès rappelait les services qu’il avait rendus comme administrateur des pompes funèbres à Dijon où « tout le monde se plaisait à rendre hommage à son obligeance » et concluait que « c’était un homme de bien qui laisse d’unanimes regrets. » Ce même article relevait que « sa charité était sans borne », ce qui était une attitude très habituelle dans ces familles de la bourgeoisie catholique : « les pauvres, et plus particulièrement ceux du quartier de la porte d’Ouche, perdent en lui un fidèle soutien. » Il appartenait au comité d’organisation d’une œuvre caritative locale dont le nom dit bien l’objet : « Œuvre de la bouchée de pain ».

Ce décès coïncidait avec la fin de la période de neuf ans de concession des pompes funèbres de Dijon. Visiblement, ni son frère Auguste, ni son fils Jules ne souhaitaient soumissionner pour une nouvelle période, d’autant plus que les conditions financières s’avéraient moins intéressantes pour le concessionnaire.  À partir du 1er juillet 1894, c’est désormais la Compagnie parisienne des Pompes funèbres qui a en charge ce service pour lequel ils ont repris le matériel et le personnel des frères Duthu.

D’ailleurs Auguste Duthu continuait à s’intéresser à d’autres affaires. En août 1894, il a participé à la création d’une nouvelle société dans laquelle il a investi, la « Société Linière de Dijon » dont l’objet était l’exploitation d’une filature de lin. Il était l’un des trois administrateurs.

Malgré le décès de Jules Duthu père, l’entreprise Duthu frères va tout de même continuer à exercer son activité pendant quelques temps. En octobre 1894, les bureaux de l’entreprise ont quitté la rue de l’Arquebuse pour retourner dans le centre de Dijon, au 14, place d’Armes. Ils sont correspondants à Dijon de la Compagnie Générale Transatlantique, la compagnie maritime en charge de tous les échanges par bateau avec les États-Unis.

Le Progrès de la Côte-d’Or, du 26 mars 1894

En janvier 1895, deux nouvelles sociétés sont créées. L’une avait pour objet de poursuivre l’activité de transports, camionnage et déménagements. C’est le fils aîné d’Auguste Duthu père, Auguste fils, et le seul fils majeur de Jules Duthu père, qui s’appelle aussi Jules, qui se sont associés sous la raison sociale « Duthu aîné et fils ». Le siège social se trouvait au 81, rue du Faubourg-Raines, proche de la rue de l’Arquebuse, dans cette rue où avait débuté Louis Duthu soixante ans plus tôt. L’autre société avait pour objet le négoce de vins. Elle associait Auguste Duthu père et Adolphe Duthu, son second fils, sous la raison sociale « Duthu père et fils », dont le siège se trouvait à Beaune, dans la maison Duthu, au 39, rue du Faubourg Saint-Nicolas. Cette nouvelle organisation montre bien que le seul frère Duthu survivant se désengageait du métier historique de la famille pour s’orienter vers une nouvelle activité.

Les deuils vont continuer à frapper la famille. Pauline Poirier, l’épouse d’Auguste Duthu et mère d’Auguste, Adolphe et Berthe, souffrait d’un cancer de l’utérus. Son mari lui a offert les meilleurs soins en la faisant admettre dans une clinique privée (une maison de santé, dans la terminologie de l'époque) tenue par les Sœurs augustines de Meaux, à Paris, 16, rue Oudinot. La pension est de trois-cents à six-cents francs par mois. Elle y est morte le 18 juin 1895, à l’âge de cinquante-et-un ans.

Maison de santé des Sœurs augustines de Meaux, à Paris (VIIe), 16, rue Oudinot

C’est probablement à la suite de ce décès qu’Auguste Duthu a quitté Beaune et est allé s’installer à Dijon, au 81, rue du Faubourg-Raines, avec son fils aîné Auguste et sa fille Berthe. Au début de 1896, ils y sont recensés. Le fils cadet, Adolphe, qui s’est marié avec Clarisse Jolibois le 16 juillet 1894 à Évreux, vivait désormais dans cette ville, chez ses beaux-parents. Berthe Duthu n’a pas tardé non plus à se marier avec un pharmacien du même quartier de la Porte d’Ouche, Gabriel Magron, propriétaire depuis peu d’une officine au 112, rue Monge. Les noces ont eu lieu le 16 avril 1896 à Beaune (voir cet article sur Gabriel Magron et Berthe Duthu).

Le 20 octobre 1895, on retire un cadavre du canal de Bourgogne, près de la gare de Dijon. Après enquête, il s'agit de Simon Bourset, âgé de soixante-dix ans, qui a mis fin à ses jours. La presse relève qu'il travaillait pour les frères Duthu depuis trente-quatre ans, soit depuis 1861. Il avait donc connu le père, puis les trois frères. Il habitait avec sa famille dans l'immeuble même de l'entreprise, au 81, rue du Faubourg-Raines. Sous la nouvelle direction des petits-fils, cette fidélité ne semble pas avoir été récompensée car, comme le rapporte un des articles : « À la suite d’un différend avec un de ses patrons, il venait de recevoir son congé. » N'ayant pas supporté l'offense, il s'est suicidé. Cette histoire montre probablement que la nouvelle génération n'avait pas le discernement des générations précédentes, ce que la presse, en filigrane, sous-entend. Certes, les différents articles qui relatent l'affaire ne donnent pas explicitement tort à la nouvelle direction, mais en insistant sur les mérites de l'employé renvoyé, ils le laissent clairement entendre.

Le 3 février 1897 marque la fin de l’entreprise de transports et déménagements Duthu frères. Ce jour-là, les deux cousins, Auguste Duthu fils et Jules Duthu fils ont acté la dissolution de la société créée deux ans plus tôt pour poursuivre l’activité familiale fondée par leur grand-père Louis Duthu soixante ans plus tôt. Certes, l'entreprise ne disparaît pas complètement, car elle est reprise par le transporteur R. Volle. La renommée des établissements Duthu frères était telle que les annonces du nouveau repreneur conservaient en grand la marque « Duthu frères » et, en plus petits caractères, précisaient « R. Volle, successeur », comme dans celle-ci parue en février 1898. 

Le Bien public, du 22 février 1898

En mai 1898, la « Compagnie internationale de déménagements, transports et camionnage de Dijon » a fusionné les entreprises Duthu (Volle successeur), Régis Martelet et Marchand. Peu à peu le nom de Duthu disparaît.

Auguste Duthu, le dernier des frères Duthu, a disparu brutalement à Dijon le 5 juillet 1897, le jour de ses soixante-deux ans. Un petit article du Bien public, précisait les circonstances du décès : 

Nous apprenons avec regret, la mort de M. Auguste Duthu, l’ancien entrepreneur de messagerie bien connu, demeurant rue Saint-Philibert, 38.
M. Auguste Duthu est décédé subitement hier matin, à 5 heures, des suites d’une hémorrhagie provoquée par une opération qu’il avait subie dernièrement. Rien ne faisait prévoir un dénouement aussi prompt car la veille, M. Duthu, qui était âgé de 62 ans, avait vaqué à ses occupations habituelles, et avait terminé sa soirée comme il avait coutume de le faire. 

Le Journal de Beaune relatait le décès sur un ton plus personnel et chaleureux :

Quoique souffrant depuis longtemps, rien ne faisait prévoir une fin aussi proche.
Bienveillant, serviable au possible, d'un caractère gai et toujours égal, M. Duthu ne comptait à Beaune que des amis.

Généalogie simplifiée de la famille Duthu

Avec ce décès, se clôt un chapitre de l’histoire de la famille Duthu. Les trois frères Duthu, Auguste (1835-1897), Jules (1838-1894) et Adolphe (1840-1870) ont eu au total six enfants dont on peut brièvement évoquer la vie et la descendance :

Enfants d'Auguste : Auguste (1865-1927), Adolphe (1867-1936) et Berthe (1875-1955). Pour les deux premiers, un article, qui reste à écrire, relatera leur vie. Quant à Berthe Duthu, je vous renvoie à mon article sur Gabriel Magron et Berthe Duthu

Enfants de Jules : la fille aînée, Marie (Marguerite Julie, dite) (1872-1921) a épousé Émile Hérault. J'ai eu l'occasion de consacrer un article à ce couple : Marie Duthu et Émile Hérault. Le fils, Marcel (1877-1962), a été pendant de longues années agent général d'assurances à Nevers. Il s'est ensuite retiré à Prémery, dans la Nièvre. De son mariage avec Alice Bidault (1880-1963), il n'a eu qu'un fils, Paul (Marcel Paul Napoléon Jules, de tous ses prénoms) (1904-1960) qui lui-même n'a eu qu'une fille, Paulette Duthu (1931-2021) qui est décédée récemment sans descendance.

Enfant d'Adolphe : Jules (1866-1915). Après avoir liquidé l'entreprise de transports en 1897, il a vécu quelques temps à Dijon où il est recensé pour la dernière fois en 1901, comme représentant de commerce. Il est ensuite allé vivre à Blois où il a travaillé pour Raoult, un entrepreneur de transports. Il est décédé à l'Hôtel-Dieu de cette ville, le 15 avril 1915. Il est alors qualifié de camionneur, à Blois et habitait au 1, ruelle d'Angleterre. Il avait quarante-huit ans et était resté célibataire.

 Lien vers la généalogie de Louis Duthu : cliquez-ici.

samedi 4 avril 2020

Antoine Genty, dit "Sans Soucy" (1717-1787)

Un des plus grands plaisirs du généalogiste est de faire revenir à la lumière une personnalité et une vie qui se résumaient jusqu’alors à un unique nom. Pendant longtemps, notre ancêtre Antoine Genty  [440] n’était connu que par l’unique mention que j’en avais trouvée dans l’acte de mariage de son fils Jean Baptiste Genty [220], marié à Luxeuil-les-Bains et décédé à Lure en 1801. Je ne connaissais ni les dates et les lieux de ses naissance, mariage et décès. Et bien évidemment, je ne savais pas où il avait vécu, ni ce qu’avait été sa vie.

Ce qui rendait la recherche plus difficile est qu’il n’existait aucune entrée à ce nom dans des sites de partages de généalogies comme Geneanet, à la différence de beaucoup de nos ancêtres qui apparaissent de multiples fois. A titre d’exemple, son contemporain Jean Escalle, de la Motte-en-Champsaur apparaît 40 fois. Tout cela m’a donné envie d’en savoir plus sur lui. En cherchant bien, j’ai trouvé ensuite deux mentions qui pouvaient laisser penser qu’il s’agissait de lui.

La première est cette information extraite des inventaires des archives départementales de la Haute-Saône : «&nbsple sieur Antoine Gentil, natif de Rigny-sur-Saône, province de Champagne (requête pour être reçu bourgeois de Luxeuil) ». La deuxième se trouve dans un travail de dépouillement des archives de l’Hôtel des Invalides, mis en ligne par une association de bénévoles : hoteldesinvalides.fr. Il ne m’en fallait pas plus pour reconstituer sa vie. Ce qui rend les recherches parfois difficiles est l’extrême variabilité de l’orthographe du nom de famille. La forme «&nbspGenty » est celle qui s’est rapidement imposée et sera utilisée par toute la descendance d’Antoine Genty. Lui-même, qui savait signer, utilisait cette orthographe. En revanche, on trouve très souvent la forme «&nbspGentil », ce qui s’explique aisément, ou encore «&nbspGenti » mais aussi des formes plus étranges comme «&nbspGeanty », «&nbspJeanty » voire même «&nbspGanty ».

Antoine Genty est né le 3 mars 1717, à Rigny, fils de Michel Genty et de Didière Talmas. Il a été baptisé le lendemain. Son père est un laboureur, autrement dit un cultivateur, qui s’est installé dans ce village au moment de son mariage en 1700. Nous avons repoussé d’une génération la question de l’origine de la famille Genty. Sa mère, Didière Talmas, semble appartenir à une famille notable de Rigny. Son père, Antoine Talmas, est le greffier du village et sa mère, Françoise Goux, appartenait à une famille de marchands, signe en général de notabilité dans ces villages.




Acte de baptême d'Antoine Genty, à Rigny, le 24 mars 1717
Rigny est un village agricole au bord de la Saône, à quelques kilomètres de Gray, dans la Haute-Saône. Ce village, dominé par son château, se trouvait à la frontière entre la France et l’Espagne, pendant tout le temps où la Franche-Comté a été espagnole, c’est-à-dire jusqu’en 1678. En 1636, le village a dû subir un siège qui s’est terminé par le saccage et la désertion du village. A l’époque d’Antoine Genty, cela appartenait à l’histoire mais cela doit expliquer une tradition militaire propre à ces lieux de frontière. En 1735, Rigny comptait 110 feux, soit, à peu près 500 habitants. Au maximum, le village a abrité presque 800 habitants.

Rigny, au bords de la Saône.
Antoine Genty a eu de nombreux frères et sœurs. On perd la trace de la majorité, sauf Simon, né le 15 février 1709 et Jean Claude, né le 14 mai 1711. Antoine et Simon Genty savent signer, alors que ni leur père ni leur frère Jean Claude ne savent le faire.
Antoine Genty s’engage à l’âge de 15 ans, en 1732, dans un régiment de dragons, le régiment de Bauffremont Dragons. Il va servir 21 ans jusqu’à son admission comme invalide en 1753. Le terme dragon désigne des militaires se déplaçant à cheval mais combattant à pied. Ce régiment de cavalerie du royaume de France a été créé en 1673 sous le nom de régiment de Listenois dragons. Il a ensuite changé de dénomination selon ses propriétaires, mais pendant l’époque où Antoine Genty a servi, il s’est généralement appelé Bauffremont. Quelques recherches nous ont permis de trouver des images de l’uniforme du dragon.



Il faut imaginer notre ancêtre combattant sous cet habit. Comme souvent, les soldats étaient affublés d’un sobriquet. J’imagine que c’est un trait dominant de son caractère qui l’a fait surnommer «&nbspSans soucy ». Ses deux frères se sont aussi engagés, mais plus tardivement, peut-être à la suite de leur cadet Antoine. Simon a rejoint en 1737, à 28 ans, le même régiment de Bauffremont Dragons et Jean-Claude s’est engagé en 1739, aussi à 28 ans, dans un régiment de cavalerie, le régiment de Poly.

Antoine Genty est resté simple soldat durant toute sa carrière militaire. La possibilité de devenir sous-officier ou officier lui était fermée à cause de son origine roturière. Il est difficile de savoir à quelles guerres et à quelles batailles il a participé. Entre 1732 et 1753, les deux conflits dans lesquels est engagé le royaume de France sont les guerres de succession de Pologne (1733-1738) et succession d’Autriche (1740-1748).  Pour la première, les combats ont essentiellement eu lieu en Rhénanie, durant la période 1733-1735.

J’ai tout de même trouvé un historique de ce régiment qui permet de fournir quelques informations. Il s’appelle Bauffremont car il appartenait à la famille du même nom, comme c’était l’usage sous l’Ancien Régime. Il était levé en Franche-Comté. Pour la période où Antoine Genty y était soldat (1732-1753), cet historique précise :
Attaché en 1733 à l’armée du Rhin, [ce régiment] contribue à la prise de Kehl et de Philippsbourg, ainsi qu’au succès des combats d’Ettlingen et de Klausen. Il prend ensuite ses quartiers à Huningue et Neufbrisach.
En 1741, il part du Fort-Louis du Rhin, pour se rendre sur la frontière d’Autriche ; il est mis en garnison à Lintz, prend part à la défense de cette place, et rentre en France en janvier 1742, après une capitulation qui l’obligeait à ne pas servir pendant un an. Il a passé ce temps à Metz. En 1743, il fait partie de l’armée du maréchal de Noailles et partage la défaite de cette armée à Dettingen. Après avoir passé l’hiver à Damvillers et Carignan, il se rend en Flandre en 1744, fait les sièges de Menin et d’Ypres et termine cette campagne à Audenarde et au camp de Courtrai. Pendant les années qui suivirent, il fut employé, tantôt dans les garnisons des places, tantôt à l’armée active, et il s’est trouvé aux batailles de Raucoux et Lawfeld. […]
Depuis la paix, on voit le régiment à Verdun en 1748, à Jussey en 1749, à Thionville en 1751, à Gray en 1752, au Puy en 1753, à Besançon et au camp de Richemont en 1755, à Amiens, au camp de Dieppe et à Fécamp en 1756.
[Source : Général Susane, Histoire de la cavalerie française, Tome 3, Paris, 1874, pp. 8-14.]
Je connais mal la vie des soldats à cette époque. Pendant les périodes où le régiment n’était pas en campagne, les soldats pouvaient-ils prendre des congés pour rentrer chez eux ? En effet, pendant cette même période, Antoine Genty se marie le 11 juillet 1747 à Genevrey, autre commune de Haute-Saône, avec Marguerite Olivier, fille d’un laboureur – autrement dit un cultivateur – qui sera maire de son village. Il a 30 ans et son épouse 22 ans. Pendant la période où il est sous les drapeaux, le couple a trois enfants, tous nés à Genevrey. Il n’est pas fait mention de sa qualité de soldat, car, à chaque fois, il est simplement qualifié de laboureur.

Le 15 novembre 1753, la commission établie à l’Hôtel des Invalides pour statuer sur les dossiers des soldats qui lui sont présentés admet «&nbspAntoine Genty, dit Sanssoucy, agé de 38 ans, natif de Rigny pres Langres en Champagne, Dragon au Regiment de Bauffremont » comme invalide avec comme motif «&nbspdescente complette ». 



A cette époque, le terme de descente est synonyme de hernie, comme en témoigne cette page de titre d’un ouvrage médical de l’époque. 



Il faut comprendre que la hernie a provoqué un passage des organes, ou une forme d’éventration que l’on devait alors traiter ou plutôt contenir avec des bandages. Le terme de «&nbspcomplète » signifie que les hernies se trouvaient aux côtés droit et gauche. Visiblement, ce motif était un des plus courants pour justifier l’admission comme invalide. Les efforts du métier de soldat à l’époque et la probable station prolongée à cheval devaient provoquer ce type de blessures.
 


L’admission comme invalide signifie qu’il avait le droit d’être hébergé à l’Hôtel des Invalides à Paris. Il lui était aussi possible d’obtenir une pension, ce qui sera le cas d’Antoine Genty. Dans plusieurs actes le concernant, il est régulièrement qualifié de pensionnaire du Roi, ce qui signifié qu’il a opté pour cette possibilité. Ses deux frères seront aussi admis comme invalides. Claude l’est en 1762 après 23 ans de service, au motif qu’il est «&nbspestropié d’une decente, se plaint de rhumatismes ». Quant à Simon, admis la même année après 25 ans de service, il est «&nbspincommodé de rhumatismes dans les reins et les hanches ».

Libéré de son engagement comme soldat à 46 ans et muni d’une pension, Antoine Genty s’installe d’abord à Genevrey, dans le village de son épouse, où leurs naît encore une fille. Puis, à une date située entre 1754 et 1758, ils s’installent à Luxeuil, une ville plus importante de Haute-Saône, déjà réputée pour ses eaux thermales. La commune s’appelle aujourd’hui Luxeuil-les- Bains. Dans cette ville, Antoine Genty se fait négociant, une façon alors courante de s’élever socialement. Il obtiendra à cette époque le droit de bourgeoisie à Luxeuil, autrement dit le droit d’être considéré comme un citoyen de la ville et de pouvoir bénéficier de tous les avantages et privilèges associés à ce statut et d’être aussi soumis aux devoirs associés.

Il est difficile de tracer le portrait d’un ancêtre sur la base des informations fragmentaires dont on dispose. On perçoit cependant chez Antoine Genty une ambition sociale très différente de celle de ses frères. Cette ambition se concrétise d’abord par son mariage avec la fille d’un petit notable local, puis par son admission au sein d’une élite locale, certes modeste, mais qui sera le terreau de la future bourgeoisie du XIXe siècle. Il n’a pas complétement rompu avec son passé militaire, comme en témoigne le parrain de son fils Jean Baptiste né à Luxeuil en 1758, Jean Baptiste Hugon, chevalier de l’ordre royal et militaire de St Louis, capitaine d’infanterie au régiment de Lorraine, qui sera aussi témoin au mariage d'une de ses filles.

Antoine Genty est décédé à Luxeuil le 30 octobre 1787, à 70 ans, après s’être remarié à 61 ans, après le décès de sa première épouse. Dans son acte de décès, il est précisé qu’il est «&nbsppansionnaire du roy, bourgeois de luxeuil ».


Acte de sépulture d'Antoine Genty, à Luxeuil, le 31 octobre 1787.

De son mariage avec Marguerite Olivier, il a eu cinq enfants qui ont atteint l’âge adulte :
  • Anne Marguerite (1748-1816), qui a épousé Joseph Lançon, notaire à Luxeuil.
  • François Joseph (1750-1808), qui était militaire, dragon au Régiment d'Artois dragons au moment de son mariage en 1790, avant de finir sa vie comme greffier de la justice de paix de Luxeuil.
  • Anne Claude (1752-1832), qui a épousé Édouard Mazet, maître chirurgien et apothicaire, à Luxeuil.
  • Barbe Désirée (1754-1814), qui a épousé Jean Baptiste Thierry, bourgeois de Luxeuil et négociant appartenant à une famille de maîtres tanneurs de la ville
  • Jean-Baptiste (1758-1802) [220], maître chirurgien et apothicaire, puis pharmacien à Lure. En 1794, il est apothicaire en chef de l'hôpital militaire de Lure.
Comme on le constate, l’ambition sociale se concrétise aussi par les alliances des filles de la famille, afin d’asseoir la notabilité au sein de la communauté.

Parmi la descendance d’Antoine Genty, on trouve deux militaires. Son fils François-Joseph, qui a été dragon, comme son père, et son petit-fils Jean-Baptiste Lançon, lui aussi dragon, qui a ensuite intégré les grenadiers à cheval de la Garde consulaire, l’ancêtre de la Garde impériale. Il en sera congédié pour infirmité le 11 thermidor an IX [30/7/1801].


Je ne vais pas détailler la descendance d’Antoine Genty que j’ai étudiée complétement et que je pense être exhaustive, à deux ou trois exceptions près. La branche dont nous descendons est celle de Jean-Baptiste Genty [220], apothicaire/pharmacien à Lure. Il meurt jeune à 44 ans, en 1801. Son fils Antoine Nicolas lui succède rapidement car dès 1809, il est mentionné comme pharmacien à Lure, alors qu’il n’a que 21 ans. Il le restera jusqu’à son décès en 1846. Il habitait une belle maison bourgeoise dans la Grande-Rue de Lure.

 
Maison Genty à Lure (bâtiment au centre de l'image), dans la Grande Rue.
La famille Genty possédait la partie droite de la maison


Dans cette maison imposante avec deux corps de bâtiment séparés par une porte cochère, il possédait la partie droite. Comme on le voit, c’était un notable. Sous la monarchie de Juillet, il faisait partie de la liste restreinte des électeurs du département de la Haute-Saône, dans le cadre du régime censitaire qui demandait une imposition minimale de 200 francs pour pouvoir être électeur. En 1837 et 1840, il est le second adjoint du maire de Lure.

Les écarts de fortune au sein d’une même famille pouvaient se creuser très rapidement, en une génération, la mobilité sociale étant beaucoup plus forte qu’aujourd’hui. Au même moment où Antoine Nicolas Genty appartenait à la bourgeoisie provinciale de la petite ville de Lure, la cousine germaine de son père, Thérèse Genty (1769-1862), fille de l’ancien soldat et invalide Claude Genty, resté à Rigny, est qualifiée de mendiante dans une acte d’état civil de 1852. Vous remarquerez qu'elle est décédée à l'âge de 93 ans.

Après le décès d’Antoine Nicolas Genty, sa veuve s’empresse de vendre la pharmacie. Elle passe une annonce dans le Journal de la Haute-Saône :


Annonce dans Le Journal de la Haute-Saône, du 20 juillet 1843.

Un peu plus tard, elle passe une autre annonce, plus inhabituelle :

Annonce dans Le Journal de la Haute-Saône, du 5 octobre 1843.
Est-ce que cela veut dire que notre ancêtre avait une passion cachée pour les travaux manuels au tour ? Ce qui est amusant est qu’Antoine Nicolas Genty est l’arrière-arrière-grand-père de notre grand-père André Magron, qui avait la passion des travaux manuels de précision, avec un tour avec lequel il avait même taillé les engrenages d’une horloge, entre autres travaux de précision.

Ascendance et descendance d'Antoine Genty : cliquez-ici.
Notre lien de parenté avec Antoine Genty : cliquez-ici.

samedi 16 juin 2018

Marie Duthu et Émile Hérault

Publier ses travaux sur Internet (Geneanet) est souvent l'occasion de mises en relation. C'est ainsi qu'il y a quelques temps, j'ai été contacté par quelqu'un qui avait trouvé un faire-part de mariage dans un livre qu'il avait acheté lors d'une vente aux enchères à Dijon. En faisant des recherches, il a vu que j'avais répertorié ce mariage dans mon arbre (je suis d'ailleurs le seul à avoir mentionné ce mariage sur ce site). N'en ayant pas l'usage, il a eu la gentillesse de me l'envoyer :


Il s'agit du mariage d’Émile Hérault et Marie Duthu qui a eu lieu à Dijon le jeudi 17 janvier 1895 en la cathédrale Sainte-Bénigne. Le mariage civil avait eu lieu la veille, le 16 janvier.

Signatures des époux au bas de leur acte de mariage civil
Dans ce faire-part, qui ne concerne que le côté de l'épouse (je ne sais pas s'il existe l'autre partie du faire-part, pour l'époux), le mariage est annoncé par sa grand-mère maternelle, Jeanne Maire, veuve Jean Daubourg, et par son oncle paternel Auguste Duthu. En effet, ses parents Jules Duthu et Marguerite Daubourg étant décédés, c'est son seul oncle survivant qui annonce le mariage et qui a probablement conduit l'épouse à l'autel le jour du mariage. Auguste Duthu (1835-1897) [26] est notre ancêtre.

La famille Duthu est originaire de Saint-Martin-du-Mont, dans la Côte d'Or. Louis Duthu (1801-1864) [52] a quitté son village pour être d'abord marchand de vin (cabaretier), puis aubergiste à Dijon, au Faubourg-Raines, où il se marie avec Julie Cornemillot (1810-1871) [53] (sur cette famille Cornemillot, voir ici). Il s'installe vers 1840 au faubourg Saint-Nicolas, à l'entrée nord de Beaune, sur la route de Dijon. Ses affaires prospérant, il devient entrepreneur de roulage, autrement dit entrepreneur de transport. A son décès, ses 2 fils Auguste, né en 1835 et Adolphe, né en 1840 reprennent les affaires du père, le premier restant à Beaune et le second s'installant à Dijon, ce qui leur permet d'être aux 2 bouts de la chaîne de transport. En plus de l'activité de transport, la famille avait aussi la concession des pompes funèbres de Dijon. Le troisième frère, Jules Duthu, né en 1838, semble s'être engagé dans l'armée.

La maison Duthu, ancienne auberge, 39 faubourg Saint-Nicolas, à Beaune.
Cette belle facture de 1880 des frères Duthu nous donne une idée de leur activité :


Le fils cadet Adolphe Duthu s'est marié en 1863 avec Marguerite Daubourg, née à Dijon. Ils ont eu un fils Jules Duthu, en 1866. Adolphe Duthu est mort le 30 octobre 1870 lors des combats de la défense de Dijon. Son cousin Émile Cornemillot rapporte les conditions de son décès :


Dans sa peine, la jeune veuve Marguerite Daubourg trouvera support et consolation auprès de son beau-frère Jules Duthu, alors sous-lieutenant d'infanterie. Le besoin de réconfort aidant, le beau-frère et la belle-sœur ont été visiblement amenés à être de plus en plus proches. Tout cela s'est concrétisé quelques mois plus tard par la naissance d'une fille, Julie Marguerite Duthu, le 11 janvier 1872. Ils régulariseront la situation par leur mariage quelques semaines plus tard, le 3 février 1872, à l'occasion duquel ils légitimeront la fille née de leurs amours. Bien que n'ayant été déclarée à la naissance que sous les prénoms de Julie Marguerite,  elle sera toujours prénommée Marie.  A Dijon, Jules Duthu et son épouse habitent à partir des années 1875 au 1 rue de l'Arquebuse, probablement dans un immeuble qu'ils ont fait construire. C'est une des deux adresses qui apparait sur la facture et c'est aussi l'adresse qui est notée sur le faire-part.

Vue actuelle de l'immeuble du 1, rue de l'Arquebuse, à Dijon.

C'est cette Marie Duthu, fille de Jules Duthu et Marguerite Daubourg qui se marie le 17 janvier 1895. Sa mère est décédée à Lourdes en 1893, alors qu'elle y était pour une villégiature ou un pèlerinage, nous ne savons pas. Elle avait 47 ans. Son mari Jules Duthu ne lui a survécu que 10 mois. Il est décédé en 1894 à l'âge de 56 ans, dans sa maison de campagne de Ladoix, hameau de la commune de Serrigny entre Dijon et Beaune. A 22 ans, Marie Duthu se retrouve orpheline, avec 2 frères, l'aîné, Jules, 28 ans (du premier mariage) et le cadet, Marcel, 17 ans. Cela explique que son seul oncle survivant, Auguste Duthu, annonce le mariage de sa nièce. Il était aussi le tuteur de son neveu Marcel Duthu.

Quant à Émile Hérault, son histoire personnelle mérite d'être racontée. Il est né dans la Nièvre, à Saint-Maurice, le 7 juillet 1870, fils unique de Claude Hérault et Marie Louise Ruelle (ou Ruel). Claude Hérault était le régisseur du baron Max Darnay, rentier et propriétaire du château de Montas, sur la commune de Saint-Maurice. Au décès de ses parents, ce baron, célibataire, s'était retrouvé à la tête d'un beau patrimoine, comprenant des terres agricoles et des fermes, que gérait Claude Hérault. Comme le raconte un historien local, « Max était bègue et boiteux, la famille de sa mère tenta de le faire déshériter en le faisant passer pour simple"d'esprit" mais, si le jeune baron présentait des infirmités physiques, il avait bien toute sa tête et gagna les procès qu'on lui fit. » N'ayant pas d'héritier, il institua Émile Hérault, le fils de son régisseur, comme son héritier universel, faisant ainsi sa fortune. D'ailleurs, à la mort du père d’Émile, Claude Hérault, en 1900, le baron Danray épousa sa veuve Marie Louise Ruel, renforçant ainsi les liens avec la famille Hérault. Émile Hérault devint alors le beau-fils du baron Darnay.

Château de Montas, Saint-Maurice

Après leur mariage, Émile Hérault et Marie Duthu ont vécu d'abord au 1 rue de l'Arquebuse, à Dijon, dans la maison familiale Duthu (1895), puis à Châtillon-en-Bazois (Nièvre), rue d'Aron. Ils ont eu 4 enfants : Marie Marguerite (1895-1898), Marcelle (1897-1958), Emmanuel (1899-1974) et Jean (1901-1965). Émile Hérault est mort en villégiature à Briançon, le 2 septembre 1904, au Grand-Hôtel. Il n'avait que 34 ans. Son épouse, qui partageait semble-t-il son temps entre son domicile du boulevard de la Trémouille à Dijon et le château de Montpas dans la Nièvre, est décédée en 1921, la même année que la baron Max Darnay et que sa belle-mère Marie Louise Ruelle. Le château a ensuite été habité par Emmanuel Hérault, qui y est décédé. 

Pour finir, deux remarques.

Émile Hérault se prénommait simplement Léger Hérault dans son acte de naissance. Son prénom usuel était pourtant Émile, comme en fait foi le faire-part de mariage. Dans les actes d'état-civil de ses enfants, il est souvent prénommé Léger Émile. Ce qui est surprenant est qu'il ait signé seulement Léger lors de son mariage.

Si certains peuvent penser qu’Émile Hérault était en réalité le fils du baron Max Darnay, fruit de ses amours avec la femme de son régisseur (sa future épouse), avec le consentement plus ou moins tacite dudit régisseur, je les laisse à leurs supputations et conjectures.

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