lundi 2 mars 2026

Les origines de la famille Magron et les trois premières générations : Dominique, Joseph et Valentin

Origine géographique, extension et signification du patronyme Magron 

Si l'on se fonde sur les données de Geneanet, sur la période 1600-1800, il y a deux grandes aires d'extension du nom de famille Magron. La première et la plus importante se trouve dans une zone à cheval sur les actuels départements des Vosges et de Meurthe-et-Moselle. Les villages les plus cités sont la Croix-aux-Mines, Luvigny et Vexaincourt, dans les Vosges, et Neufmaisons, Ancerviller et Pexonne, en Meurthe-et-Moselle. Sur la carte ci-dessous, cette zone est surlignée par un ovale vert, avec Ancerviller à l'extrémité nord et la Croix-aux-Mines à l'extrémité sud, ce qui représente une cinquantaine de kilomètres dans sa plus grande longueur. Comme on le voit, ce nom est porté sur la partie ouest du massif des Vosges, le long de la vallée de la Meurthe et de son affluent, la Plaine.

La carte ci-dessous détaille la zone encadrée en noir dans la carte précédente. Les villages comportant le plus de Magron sont entourés en rouge (la Croix-aux-Mines, trop au sud, n'apparaît pas). Les cadres noirs correspondent aux villages cités dans la première partie de cette histoire de la famille Magron.

Il existe une deuxième aire d'extension, autour de Bar-le-Duc et Revigny-sur-Ornain, dans la Meuse, à plus de 150 kilomètres à l'ouest de la première. Il est probable qu'il n'y ait pas de liens entre les deux. L'origine du nom est une forme locale de « maigre », que l'on peut aussi rapprocher de la forme Magrot que l'on trouve parfois utiliser en lieu et place de la forme Magron, comme dans l'acte de naissance de notre ancêtre Valentin Magron en 1748. 

L'INSEE met à disposition le nombre de naissances par patronyme sur la période 1891-1990. Pour les Magron, ce nombre est de 806. La carte de répartition des naissances par département sur la période 1891-1915 montre la forte présence de ce nom dans les départements des Vosges et de Meurthe-et-Moselle :

Même relativement atténuée à la suite des migrations vers d'autres régions de France au cours du XXe siècle, cette concentration reste encore très visible sur la période 1966-1990 :

Pour situer la fréquence de ce nom par rapport à d'autres patronymes de notre ascendance, avec 806 naissances, il se situe bien au-dessus des Barféty (133), Quiney (48), Gaignaire (91). Il appartient à cette catégorie de patronymes rares au niveau national, mais relativement fréquents dans leur zone d'extension, comme Escalle (509), dans les Hautes-Alpes, Duthu (1 105) dans la Côte-d'Or ou Folliet (726), en Savoie.

Dominique Magron [384]

Le 14 janvier 1710, à Schirmeck, Dominique Magron épouse Barbe Flach. C’est l’acte le plus ancien qui nous permet d’établir une filiation Magron de façon certaine jusqu’à nous. Dans cet acte, Dominique Magron est dit fils de Nicolas Magron et Catherine Clavelin. Malheursement, nous ne savons rien de plus sur eux. Certains, sans preuve ni source, rattachent ce Nicolas à une famille Magron de la  Croix-aux-Mines, au sud de Saint-Dié, dans les Vosges. Lors de son mariage, Dominique Magron est dit originaire de Colroy. Il y a un doute sur son village d’origine puisqu’il existe deux communes proches de Schirmeck qui portent ce nom :  Colroy-la-Roche, dans le Bas-Rhin et Colroy-la-Grande, dans les Vosges. Nous penchons pour la première, qui se trouve à une douzaine de kilomètres de Schirmeck et surtout appartient à la même vallée de la Bruche. Quant à Barbe Flach, dont le nom est orthographié aussi Flac, Flaque ou Flaxe, elle est originaire de Russ, une commune limitrophe de Schirmeck, où elle est née le 30 janvier 1684. Les trois communes de Schirmeck, Russ et Colroy-la-Roche appartiennent à la vallée de la Bruche ou ses affluents, une rivière qui prend sa source dans les contreforts orientaux des Vosges et, après un parcours de 76 kilomètres dans une direction nord-est, se jette dans l’Ill à Strasbourg. 

Jusqu’en 1870, ces communes appartenaient au département des Vosges qui englobait alors le revers est du massif, au-delà de la ligne de crête. À la suite de l’annexion de l’Alsace à l’Allemagne en 1870, la frontière a été tracée sur la ligne de crête. Lors du retour de ces territoires à la France en 1918, ces trois communes sont restées rattachées au Bas-Rhin.

Ce qu'il faut retenir est donc que le premier Magron identifié venait de cette vallée du versant aujourd’hui alsacien des Vosges. L'état très lacunaire des registres paroissiaux vosgiens ne nous permet pas de reconstituer de façon complète et fiable la descendance de Dominique Magron et Barbe Flach. Ce que l'on sait est que le couple a franchi le col du Donon, qui domine la vallée de la Bruche, pour s'installer dans la vallée de la Plaine, une rivière qui descend des Vosges et de ce col en direction de l'ouest. On les retrouve à Allarmont, en 1713, où naît leur seul fils connu, notre ancêtre Joseph Magron (1713-1790). Plus tard, ils habitent Raon-sur-Plaine, en 1716 et 1718. Ce village, aujourd'hui commune indépendante, appartenait alors à la paroisse de Luvigny, avec le village de Luvigny lui-même et Vexaincourt. Il est probable que Dominique Magron est mort à Raon-sur-Plaine, entre 1718 et 1734. Joseph, le fils aîné, est resté dans la vallée de la Plaine où il a fait souche. Certains des descendants de sa très nombreuse postérité habitent toujours dans cette vallée. En revanche, son unique sœur connue, Marie, est retournée à Russ, probablement avec sa mère, Barbe Flach, de l'autre côté du col du Donon, où elle s'est mariée en 1740 avec un jeune homme de Lutzelhouse, Antoine Violon. Ils ont ensuite vécu à Wishes, toujours dans cette vallée de la Bruche. Ces existences qui se partagent entre les deux versants du col du Donon font songer, dans une autre région, aux liens très forts qui existaient parmi la population des deux côtés du col du Montgenèvre, entre les habitants de la vallée de la Durance et ceux de la vallée de la Doire. Jusqu’en 1713, ces deux vallées appartenaient aux Briançonnais, jusqu’à la cession des vallées au royaume de Piémont par le traité d’Utrecht. Aujourd’hui, Briançon est en France et Oulx en Italie. En revanche, jusqu’au XIXe siècle, les relations entre les deux vallées cédées ont été continues. De même, on perçoit que les habitants proches du col du Donon allaient d’un versant à l’autre, d’autant plus qu’ils parlaient des variantes de la même langue, le vosgien, qui est un dialecte du lorrain.  Dans la partie haute de la vallée de la Bruche, cette variante du vosgien s’appelle le Welsh. De plus, à une époque où les déplacements se faisaient essentiellement à pied, le trajet de Raon-sur-Plaine à Schirmeck, d’une douzaine de kilomètre, représentait moins de trois heures de marche. Enfin, dernière preuve de ce lien très fort entre les deux versants du col du Donon, le village de Raon-sur-Plaine est resté attaché au canton de Schirmeck jusqu'à l'annexion de 1870.

Le Val d'Allarmont : Allarmont, Vexaincourt, Luvigny et Raon-sur-Plaine

Trois générations de nos ancêtres Magron : Dominique, Joseph et Valentin ont vécu dans ces villages des Vosges qui appartenaient à la vallée de la Plaine. Cette rivière prend sa source sur les pentes ouest du Donon et, après un parcours de 34 kilomètres vers l'ouest, se jette dans la Meurthe à Raon-l’Étape. Aujourd'hui, la rive gauche appartient aux Vosges avec cinq villages que l'on retrouvera tous dans l'histoire de la famille : Raon-sur-Plaine, Luvigny, Vexaincourt, Allarmont, Celles-sur-Plaine et Raon-l’Étape, d'amont en aval. La rive gauche appartient à la Meurthe-et-Moselle avec trois villages : Raon-lès-Leau, Bionville et Pierre-Percée, toujours d'amont en aval.

Cours de la Plaine (source : Wikipédia)

Au XVIIIe siècle, Allarmont, avec Vexaincourt, Luvigny et Raon-sur-Plaine formaient une seule communauté appelée Val d'Allarmont et une paroisse située à Luvigny, avec un vicariat à Allarmont. Cette communauté dépendait des princes de Salm et donc n'était pas en France. Il semble que cette tutelle ait été assez légère car les habitants ne devaient quasiment pas de droits seigneuriaux aux princes de Salm. Seul un droit de bienvenue de cinq livres était dû par les nouveaux habitants, qu'à sûrement payé notre ancêtre Dominique Magron lorsqu'il s'est installé à Allarmont après son mariage en 1710. Le four banal, à fréquentation obligatoire au village, requiert dix gros par année et par feu (famille ou foyer fiscal).

Les habitants étaient propriétaires de leurs terres. Seules les forêts, qui étaient la seule richesse de cette région, étaient la propriété des princes de Salm. Pourtant, les villageois bénéficiaient de nombreux droits d'usage en vertu d'un règlement donné le 12 décembre 1596 par les deux princes de Salm pour l'administration des forêts dont ils étaient alors copropriétaires. Les habitants disposaient gratuitement  de tous les bois nécessaires à la construction et à la réparation de leurs maisons (charpentes, cloisons, couvertures, etc.), ainsi que leur bois de chauffage et de cuisine (affouage). Ils avaient un droit de vaine pâture qui les autorisait à envoyer trois porcs par ménage à la glandée.

En définitive, à la différence d'autre régions, la pression seigneuriale était faible, voire inexistante. Il ne faut malheureusement pas y voir une particulière bienveillance de ces seigneurs lointains - aucun noble n'habitait la vallée de la Plaine -, mais plutôt le signe d'une vallée pauvre et de faible rendement agricole. Une autre raison avancée de cette faible pression seigneuriale est que cette vallée a été ravagée lors de la Guerre de Trente ans (1618-1648) et qu'en 1664, le prieur de l'abbaye de Saint Pierre de Senones n'a trouvé que six habitants à Allarmont lors d'une visite. Même s'il faut comprendre « habitant » plutôt dans le sens de foyer, cela fait peu de monde. Les princes seigneurs de ces terres ont dû se montrer conciliants pour attirer de nouvelles populations dans cette vallée déshéritée.

Dans des monographies rédigées par les instituteurs de ces quatre villages dans les années 1880, le tableau qu'il restitue de la vie au XVIIIe siècle est édifiant :

Les habitants étaient dans la misère, réduits à se nourrir pour ainsi dire comme des animaux, n’ayant pour vêtements que de la toile grossière, marchant nu-pieds la plupart du temps, mettant seulement des sabots dans les grands froids de l’hiver. (Raon-sur-Plaine)

Ils prenaient une nourriture grossière, ne mangeaient que du pain de seigle, des pommes de terre mouillées d’un peu de lait caillé et ne buvaient jamais de vin. (Luvigny).

Avant 1789, on cultivait surtout la pomme de terre qui était la principale nourriture des habitants, puis quelques champs de seigle. Comme les terres étaient mal entretenues, peu ou point fumées, faute de bétail, le rendement n’était que médiocre et jamais les récoltes ne pouvaient suffire à la nourriture des habitants qui se procuraient le déficit sur le marché de Raon-l’Étape. (Raon-sur-Plaine)

La pomme de terre a été introduite dans la principauté de Salm bien avant sa propagation en France. [première mention en 1693 lors d'un conflit avec le curé de La Broque.]

Il y a probablement du misérabilisme dans ces descriptions faites par ces instituteurs. Si les habitants pouvaient posséder des porcs qui se nourrissaient dans la forêt, on imagine qu'ils devaient les manger ! Le seul point sur lequel ils s'entendent avec les auteurs du XIXe est le peu d'importance de l'agriculture dans cette vallée et l'absence d'élevage. Il n'y avait pas non plus d'industrie ni de commerce à cause de la médiocrité des voies de communication.

En définitive, la seule richesse pour les habitants était la forêt. Presque tous les hommes y trouvaient leur travail comme bûcheron, sagard (ouvrier qui débite le bois en planches, dans les scieries des Vosges) ou voiturier de troncs, comme le dit le rédacteur de la monographie de Vexaincourt. Les seules industries étaient la transformation du bois des forêts en planches, ou en pièces de charpente. Les salaires reflétaient cet état de fait : les hommes qui travaillaient dans les forêts gagnaient quinez à vingt sols par jour, alors que ceux qui travaillaient dans les champs gagnaient la moitie, soit de huit à dix sols. En 1845, à Raon-sur-Plaine, il y avait trois scieries domaniales produisant environ 160 000 planches et deux scieries particulières fabriquant 45 000 planches qui sont flottées sur la Plaine.

Comme on l'a dit, ces quatre villages appartenaient aux princes de Salm. Le 2 mars 1793, la principauté est réunie à la France, par un décret de la Convention, rendu à la demande des habitants réunis à Senones. Ces villages étaient administrés par des maires dont on ne connait pas les modalités de nomination. À la différence du consul des communautés des Hautes-Alpes élu par l'assemblée des habitants, il ne semble pas avoir existé de telles assemblées dans ces communautés des Vosges. Au XVIIIe siècle, il existait des écoles à Allarmont et Luvigny à laquelle de rendaient les enfants du village de Vexaincourt qui ne disposait pas d'une école. Ceux de Raon-sur-Plaine traversaient la rivière pour aller à Raon-lès-Leau. Particularité locale, les registres paroissiaux notent l'élection de la sage-femme des villages par la communauté des habitants.

Enfin, en termes de populations, les nombres d'habitants en 1793 étaient les suivants, avec, entre parenthèses, les chiffres de population en 2023 : Allarmont : 488 (214), Vexaincourt : 358 (146), Luvigny : 348 (123) et Raon-sur-Plaine : 520 (135).


Vue actuelle de Vexaincourt
(c) Région Grand Est - Inventaire général
Vue ancienne de Vexaincourt.

Le village a été partiellement détruit lors de la Première Guerre mondiale. Il subsiste peu de fermes anciennes qui permettent de se faire une idée de l'habitation de nos ancêtres. Il reste celle-ci :

Ferme du XVIIIe siècle, rue de la Malgrange, à Vexaincourt
(c) Région Grand Est - Inventaire général

Ferme à Raon-sur-Plaine
(c) Région Grand Est - Inventaire général


Les recherches généalogiques dans ces différents villages sont difficiles à cause des nombreuses lacunes dans la conservation des registres paroissiaux et de l'état civil. En effet, zone frontalière au moment de la Première Guerre mondiale, la vallée de la Plaine a été une zone de combats particulièrement meurtrie. Le village de Vexaincourt a été détruit le 23 août 1914 à la suite des représailles d'une unité badoise ayant perdu un officier par un tir près de l'église. Il a encore dû souffrir de destructions lors de la Seconde Guerre mondiale.

Par suite du regroupement de Luvigny, Vexaincourt et Raon-sur-Plaine en une seule paroisse, les registres paroissiaux de Luvigny comportent donc les actes de baptêmes, mariages et sépultures de ces trois villages. Malheureusement, à cause des vicissitudes de l'histoire, la conservation de ces registres est très lacunaire. Hormis quelques années éparses (1682, 1686-1697, 1736, 1739, 1748, 1758-1760), ne sont conservées de façon continue que les années 1778 à 1793. En effet, les registres paroissiaux ont disparu au cours de la Première Guerre mondiale. Comble de malchance pour notre famille qui, après la Révolution, a surtout vécu à Vexaincourt, les registres d'état civil de cette commune ont en partie disparu lors de la Seconde Guerre mondiale. Il manque donc les années de l'an IX (1801) à 1842. Dans ces conditions, les recherches généalogiques en sont d'autant plus difficiles.

Joseph Magron (1713-1790) [192] et ses fils

Généalogie simplifiée de la famille Magron

Les deux premières générations, Dominique Magron et son fils Joseph Magron (1713-1790), étaient illettrées. On a aucune information sur l'activité du premier. Le second est qualifié de manœuvre dans son acte de décès en 1790. Ce terme, que l’on retrouvera souvent par la suite, correspond à celui de journalier qui est utilisé dans d’autres régions. Il recouvre probablement une pluriactivité comme cultivateur et, surtout dans cette région, comme bûcheron, sagard ou ségard (ouvrier qui débite le bois en planches) ou marnageur (ouvrier qui équarrit les bois de charpente).

Joseph Magron s'est marié le 10 mai 1734 à Celles-sur-Plaine avec Françoise Caillet (1712-1791). On ne leur connaît que deux fils de façon certaine et un troisième de façon plus hypothétique. Le premier, Joseph, est né vers 1734. Le second est Valentin Magron, baptisé à Raon-lès-Leau le 30 mai 1748. Il est probablement né à Raon-sur-Plaine le même jour, là où habitaient ses parents. Les deux villages se trouvent de part et d’autre de la rivière la Plaine, donc dans la même vallée, mais, pour des raisons liées à l'histoire, le premier appartient au département de Meurthe-et-Moselle et le second aux Vosges. Enfin, le troisième fils, Nicolas, né vers 1751, a essentiellement vécu à Raon-lès-Leau où il a fait souche.

Leur père, Joseph Magron, est mort à Raon-sur-Plaine le 29 mars 1790, à l’âge de soixante-dix-sept ans. Son fils aîné Joseph signe l’acte de décès :

Son épouse, François Caillet, ne lui survit qu’un an et demi. Elle est aussi morte à Raon-sur-Plaine le 18 septembre 1791, à soixante-dix-huit ans. C’est son autre fils, Valentin, qui signe l’acte de décès :

Notons au passage que Joseph Magron et Françoise Caillet sont restés mariés cinquante-six ans, ce qui, à l’époque, était particulièrement exceptionnel.

L’aîné, Joseph, entame une ascension sociale. En plus d’appartenir à la première génération qui sait écrire et signer son nom, il est qualifié de marchand, en 1789 et de négociant, en 1794, dans les actes d’état civil. Hormis une mention de domicile à Allarmont, en 1794, lors de son second mariage, tous les actes connus depuis 1759 le disent habitant à Vexaincourt, qui est le village d’origine de sa première épouse, Jeanne Receveur. Entre 1778 et 1785, il est maire de Vexaincourt (en 1787, il est qualifié d'ancien maire). On connaît sept enfants de Joseph Magron et Jeanne Receveur, nés entre 1759 et 1779, qui leur ont donné une importante descendance dont une grande partie est restée à Vexaincourt, au XIXe siècle. Le dernier porteur du nom Magon au village, Louis, descendant à la 6e génération, y est né en 1890, puis est parti s’installer à Paris. Nous n’avons fait qu’esquisser leur descendance que l’on peut consulter en suivant ce lien : descendance de Joseph Magron et Jeanne Receveur. Leur fils aîné, Jean Baptiste Magron, né en 1759, a été le premier maire de Vexaincourt après la Révolution, lorsque cette fonction est rétablie en 1800, sous le Consulat. Auparavant, il a été agent municipal, parfois en alternance avec son oncle Valentin Magron. Ses professions sont à l'image de l'activité économique principale de Vexaincourt : voiturier (1786, 1789), marchand de planches (1792), négociant (1794, 1796, 1800). En revanche, son fils Jean Baptiste et son petit-fils Émile seront propriétaires cultivateurs. C'est cette branche qui est restée le plus longtemps enracinée à Vexaincourt puisqu'un descendant, Paul Zabé, y est décédé en 1967. Un autre fils de Joseph Magron et Jeanne Receveur, Pierre, né en 1776, est mort rentier, à Vexaincourt en 1857. Un de ses fils, Pierre (1800-1862), était aubergiste, à Vexaincourt, au moins depuis 1843, jusqu'à son décès. Enfin, au gré de cette descendance, on croise des bûcherons : les trois frères Léonard, Nicolas (1827-ap. 1901), Michel (1830-ap. 1901) et Louis (1838-1883), un menuisier : Jean Joseph Vauthier (1820-1855), des brigadiers forestiers : Jean Baptiste Gerardin (1800-1871), Jean Baptiste Vauthier (1798-1867), etc. qui montrent la prégnance des métiers du bois et de la forêt dans cette région.

La filiation du troisième fils, Nicolas (1751-1817), reste hypothétique en l'absence d'actes pouvant la confirmer. Il y a cependant un faisceau d'indices. Nicolas Magron est le curateur de Barthélemy Magron, fils de Valentin Magron, en 1810, qui serait donc son neveu. Jean Baptiste Magron, de Vexaincourt, petit-fils de Joseph Magron, est témoin de la naissance de Marie Odile Baret, petite-fille de Nicolas Magron, en 1816. Un autre Nicolas Magron, de Raon-sur-Plaine, fils de Valentin Magron, est témoin de la naissance de Jean Baptiste Genatio, petit-fils de Nicolas Magron, en 1820. Enfin, sans ce que ce soit une preuve, si Nicolas Magron n'appartient pas à cette famille, il n'y a aucune autre famille Magron dans la paroisse de Luvigny, au XVIIIe siècle, autre que celle de Joseph Magron et Françoise Caillet, auquel le rattacher.

Nicolas Magron a d'abord vécu à Raon-sur-Plaine, avant la Révolution, où sont nés ses huit enfants connus de son mariage avec Jeanne Barbier (1747-1829). Il serait donc le seul fils de Joseph Magron et Françoise Caillet à être resté dans le village de leurs parents quand ses deux autres frères sont partis habiter à Vexaincourt. Il s'est ensuite installé à Raon-lès-Leau, la commune en rive droite de la Plaine qui fait face à Raon-sur-Plaine, mais qui se trouve en Meurthe-et-Moselle. Nous n'avons fait qu'esquisser sa descendance : descendance de Nicolas Magron. Hormis une mention comme bûcheron à la Foussotte, un lieu-dit de la commune de Raon-lès-Leau dans les forêts qui dominent la Plaine, il est uniquement qualifié de manœuvre, jusqu'à son décès dans cette commune, en 1817. Peu à peu, les descendants de ses trois filles et de son fils ont quitté le village. À la fin du XIXe siècle, seule la famille de Jean Baptiste Kester (1824-1907), époux de Marie Steiner (1825-1912), petite-fille de Nicolas Magron, représente encore sa descendance à Raon-lès-Leau. Les Kester, Batlot et Dony de cette famille sont tous bûcherons. Le seul fils de Nicolas Magron, Jean Pierre Magron (1786-1844), n'ayant eu que des filles, il n'y a pas de descendance de cette branche qui porte encore le nom Magron. Ce fils Jean Pierre est qualifié alternativement de manœuvre, charpentier ou bûcheron, à Raon-lès-Leau. Les gendres de Nicolas Magron, François Receveur, Sébastien Genatio, les frères Jean et Jean Baptiste Baret/Barret et Jean Georges Steiner sont aussi manœuvres, tissiers (tisserands), sagards (ouvriers du bois) et, pour le dernier, cordonnier, autrement dit des positions sociales qui restent modestes en regard des évolutions que l'on constate chez leurs cousins, enfants et petits-enfants de Joseph et Valentin Magron.

Valentin Magron (1748-1801) [96]

On connaît mieux la vie du second fils de Joseph Magron et Françoise Caillet, Valentin, notre ancêtre. Vers 1770, il épouse Odile Vigneron, de Vexaincourt. Est-ce pour cela qu’il quitte Raon-sur-Plaine pour ce village où il a vécu jusque vers 1798 ? De leur mariage, nous connaissons huit enfants, tous nés à Vexaincourt, dont seulement trois ont atteint l’âge adulte : Joseph, né le 6 décembre 1771, Marie, née vers 1776 et Barthélemy, né le 15 mai 1787, notre ancêtre. Odile Vigneron meurt à Vexaincourt le 27 prairial an III [15 juin 1795], à quarante-huit ans. Valentin se remarie deux ans plus tard avec Barbe Ducarme, de Raon-sur-Plaine. Ils n’ont eu qu’un seul fils, Nicolas, né à Vexaincourt le 1er floréal an VI [20 avril 1798]. Il est vrai qu’au moment de sa naissance, sa mère est âgée de quarante-quatre ans.

Les nombreux actes d’état civil permettent de mieux connaître les activités de Valentin Magron. Il est le plus souvent qualifié de manœuvre, depuis la première mention en 1785. Ce n’est qu’en 1792-1794 qu’il est aussi qualifié de voiturier. Vers 1800, il s’installe à Raon-sur-Plaine, dans la commune de sa seconde épouse, où il meurt peu après le 24 floréal an IX  [14 mai 1801], à l’âge de cinquante-deux ans. À cette date, les deux enfants aînés, Joseph et Marie, sont déjà mariés. En revanche, le cadet du premier mariage, Barthélemy, n’a que quatorze ans, et le fils unique du second mariage, Nicolas, trois ans.

Comme son frère Joseph qui a été maire de Vexaincourt avant la Révolution, Valentin a exercé quelques responsabilités dans son village. Il est officier public de la commune de Vexaincourt de messidor an III [juin 1795] à frimaire an IV [décembre 1795]. Il est remplacé par son neveu Jean Baptiste Magron. Il est de nouveau agent municipal faisant fonction d'officier de l'état civil, toujours à Vexaincourt, de thermidor an V [juillet 1797] à ventôse an VI [mars 1798].

Des quatre enfants de Valentin Magron, trois ont fait souche à Vexaincourt ou dans sa région, là-aussi avec un enracinement local fort dans les Vosges ou en Meurthe-et-Moselle proche. Seul Barthélemy a quitté sa région natale pour faire souche dans la Haute-Marne.

Vue aérienne de Vexaincourt, en direction de Luvigny, Raon-sur-Plaine et le col du Donon

Lien vers l'article sur les descendances de Joseph Magron (1771-1817), Marie Magron (1776-1828), ép. Pierville et Nicolas Magron (1798-1876), enfants de Valentin Magron : (article à rédiger)

Lien vers l'article sur Barthélemy Magron (1787-1855) [48] et sa descendance : (article à rédiger)

Ascendance de Barthélemy Magron
(généalogie sur Geneanet : Barthélemy Magron)

Pour finir, nous allons maintenant étudier les différentes branches de l'ascendance de Barthélemy Magron, dont nous n'avons pas encore parlées, d'abord celle de sa mère Odile Vigneron, puis celle de sa grand-mère Françoise Caillet.


Odile Vigneron (1747-1795) [97], ép. Valentin Magron

Comme souvent pour nos ancêtres féminines, nous ne savons quasiment rien de la vie d'Odile Vigneron, hormis son mariage, ses enfants et sa mort. Nous savons seulement qu'elle savait signer, ce qui est notable à Vexaincourt au XVIIIe siècle. L'orthographe Odille, plutôt qu'Odile, qu'elle utilise pour écrire son prénom par ailleurs très courant dans cette région, ne lui est pas propre.

Signature du 29 juillet 1783

Elle est la fille de Joseph Vigneron et Marie Lévêque, de Vexaincourt. Il est très probable que Joseph Vigneron ne soit pas originaire de Vexaincourt ni des autres villages de la vallée de la Plaine car on ne trouve pas d'autres Vigneron dans ces communes au XVIIIe siècle. Les lacunes des registres paroissiaux de Luvigny n'en permettent pas une identification certaine. Une exploitation des archives notariales devrait permettre d'explorer la piste de l'origine à Val-de-Châtillon, une commune de Meurthe-et-Moselle à une douzaine de kilomètres au nord de Vexaincourt. Quant à Marie Lévêque, son ascendance est tout aussi difficile à établir, même si son origine à Vexaincourt ne fait pas de doute. En effet, les registres paroissiaux conservés contiennent de très nombreux actes de personnes portant ce nom, ce qui veut dire qu'il existait une ou plusieurs familles Lévêque à Vexaincourt au XVIIIe siècle. En revanche, il n'est pas possible, avec les archives disponibles en ligne, d'identifier ses parents, même si de très nombreuses généalogies sur Geneanet établissent des filiations, malheureusement sans sources.

Heureusement que l'acte de mariage de leur petit-fils Barthélemy Magron comporte les dates de décès de ses grands-parents, en plus de celles de ses parents. Nous savons ainsi que Joseph Vigneron et Marie Lévêque sont décédés sur la paroisse de Luvigny, probablement à Vexaincourt, respectivement le 25 juillet 1771 et le 21 janvier 1771. Ils devaient l'un et l'autre être relativement jeunes. Si l'on situe leurs naissances vers 1720-1725, ils avaient probablement entre quarante-cinq et cinquante ans. 

Extrait de l'acte de mariage de Barthélemy Magron, à Is-sur-Tille, le 29 novembre 1810

Joseph Vigneron et Marie Levêque ont eu cinq enfants vivants :

  • Nicolas, né vers 1744, époux de Marie Baret. 
  • Odile Vigneron, née vers 1747, épouse de Valentin Magron.
  • Marie Vigneron, qui épouse Nicolas Receveur, le 15 septembre 1778, à Luvigny.
  • Jean Baptiste Vigneron, qui épouse Jeanne Durand, le 4 mai 1773, à Allarmont.
  • Joseph Vigneron, qui épouse Agathe Receveur, le 27 septembre 1785, à Allarmont.

Nous avons esquissé les descendances des quatre enfants, hormis celle d'Odile, à laquelle nous appartenons, qui fait l'objet d'un développement spécifique. En l'état, il y a peu de choses à en dire. Comme seules les descendances à Vexaincourt ont été établies, on retrouve, comme pour les branches Magron dont  nous avons parlé, les mêmes métiers au XIXe siècle : cultivateurs, propriétaires, aubergistes, négociants et les métiers de la forêt : ségards, marnageurs, bûcherons, etc. Un descendant du fils aîné, Valentin Vigneron, maréchal-ferrant, est maire de Vexaincourt sous le Second Empire, entre août 1852 et le 2 avril 1870, jour de son décès. Il est en particulier l'artisan de la construction de l'église Saint-Michel vers 1850 qui a été détruite par les Allemands le 23 août 1914. Sur une des deux pierres de part et d'autre du porche, au premier niveau de la tour de l'ancien bâtiment qui a été conservé, il y a cette mention concernant l'ancien édifice : « En 1850, cette tour a été construite par les soins de V(alen)tin Vigneron Maire de la commune ».

Françoise Caillet (1712-1791) [193], ép. Joseph Magron

L'ascendance de Françoise Caillet est mieux connue car elle est originaire de Celles-sur-Plaine dont les registres paroissiaux ont été mieux conservés. Celles-sur-Plaine est la première commune de la vallée de la Plaine, après Raon-l'Étape qui se trouve à la confluence de la Plaine et de la Meurthe. Après Celles, on trouve les quatre communes d'Allarmont, Vexaincourt, Luvigny et Raon-sur-Plaine dont nous avons parlé. Elle est sensiblement plus importante car elle abrite 1 080 habitants en 1793 (737, en 2023).

Le 10 novembre 1711, Joseph Caillet épouse Anne Flon à Celles-sur-Plaine. Fils orphelin de Nicolas Caillet et Catherine Batnaye, lui aussi est d'origine inconnue. Comme pour les autres cas que nous avons rencontrés dans cette région, tout indique qu'il n'est pas de Celles. Il serait peut-être originaire de Badonviller, en Meurthe-et-Moselle, et, plus précisément, du hameau d'Allencombe, à quelques cinq kilomètres au nord de Celles, par le col de la Chapelotte.

Même l'orthographe du nom de sa mère pose question :

Dans l'acte de mariage de son fils, son patronyme semble être Batnaye, ou peut-être Batnage. Aucun de ces deux noms de famille n'existe. Il est probable qu'il s'agisse d'une mauvaise transcription du nom de la mère par le curé lors de la rédaction de l'acte. Notons au passage que ces difficultés d'identification, que ce soit ici Joseph Caillet ou auparavant Joseph Vigneron, s'expliquent certes par la piètre qualité de conservation des registres, mais aussi par une grande mobilité des hommes entre villages. Pour donner un autre exemple, les Magron, originaires de Colroy-le-Roche et peut-être d'ailleurs, sont passés par Allarmont, Raon-sur-Plaine et Vexaincourt. Cette mobilité locale, sensiblement plus importante que dans les Hautes-Alpes ou l'Isère, pour parler de régions que nous avons étudiées par ailleurs, s'expliquent probablement par le fait que ce ne sont pas des propriétaires cultivateurs. Pour la plupart, leur activité principale est liée à la forêt, ce qui veut dire qu'ils ne sont pas attachés à une maison, des terres, un domaine, mais plutôt guidés par la recherche du meilleur lieu pour exercer leurs activités. Il n'y a pas cet enracinement, parfois pluriséculaire, dans une maison et son domaine qui représente comme l'âme et la fondation de la famille, presque une notion de lignage, même si ce ne sont pas des familles nobles. Le meilleur exemple en est la famille Bardin et son domaine de Louisias, à Charavines (Isère). Enfin, le dernier point commun entre Dominique Magron, Joseph Vigneron et Joseph Caillet est que leurs migrations locales ne s'organisent pas par vallée. Ils n'hésitent pas à changer de vallées par les cols qui les relient, respectivement le col du Donon et le col de la Chapelotte.

Joseph Caillet et Anne Flon ont eu cinq enfants, tous nés à Celles-sur-Plaine, dont l'aînée, Françoise, née le 4 décembre 1712 est notre ancêtre et dont le cadet est né posthume. En effet, Joseph Caillet est décédé le 1er mai 1721, « agé d’une quarantaine dannée [sic] », ce qui situe sa naissance aux alentours de 1675-1680. Son fils Joseph est né six mois plus tard le 7 novembre 1711.

Quant à Anne Flon, elle est née à Celles-sur-Plaine le 18 avril 1688. Elle est issue du mariage d'un Autrichien du Tyrol et d'une native de Celles-sur-Plaine. Par un mystère qui reste à éclaircir, le registre des mariages de Celles en 1679 n'est pas accessible sur le site des Archives départementales de Vosges et ne semble même pas y être conservé. Un sympathique membre Geneanet m'a envoyé la photo, sans pouvoir me dire où  était localisé le registre (il tenait lui-même cette photo d'une certaine Babeth...).

La transcription est la suivante :

1679
Le dix-septième janvier, fut célébré le mariage
entre Jean Chrestien Flong, fils de Jean Chrestien Flong
et d'Elizabeth [illisible], bourgeois du bourg de Matibois
de Tirolle [Tyrol], et Catherine d'Humbert Rose, de Celles

Il existe de nombreuses généalogies de Jean Flon, dont l'un des plus complètes est celle-ci. Le bourg de Matibois est identifié comme Matreiwald, un « Ortschaft » [localité] de Matrei am Brenner, une ville autrichienne au sud d'Innsbruck, sur la route du col du Brenner. D'autres l'identifient comme Matrei in Osttirol, une autre ville du Tyrol autrichien, plus à l'est. En l'état des sources que nous pouvons consulter, nous n'avons pas la possibilité de vérifier ces informations. Dans tous les cas, il y a plus de cinq-cents kilomètres entre Celles-sur-Plaine et ces villes du Tyrol autrichien. Comment et pourquoi Jean Flon a-t-il émigré en France ? Mystère. Pour finir, même son nom de famille d'origine prête à interprétation. Il signe les actes de baptêmes de ses enfants, comme celui de sa fille Anne :

Dans sa signature, il conserve l'orthographe allemande du prénom Jean : Joanneß. Quant à son nom, si le début est clairement Flun, la fin est plus difficilement interprétable. Certains lisent Flunckh, d'autres Flunsch. Nous ne trancherons pas. Les transcriptions en français sont variables car,  dans les registres paroissiaux, le nom s'écrit aussi bien Flon, Flons, Flong que Flond. En définitive, il s'est est figé avec l'orthographe Flon. Le plus célèbre représentant de ce nom est l'actrice Suzanne Flon, dont le père, Henri Flon, est né à Celles-sur-Plaine le 22 décembre 1874, descendant à la huitième génération de Jean Flon (généalogie de Suzanne Flon : cliquez-ici).

Suzanne Flon (1918-2005)

mardi 6 janvier 2026

Hippolyte Escalle [28] et Zoé Gaignaire [29], de La Motte-en-Champsaur

Le 4 octobre 1858, Hippolyte Escalle [56] meurt à La Motte-en-Champsaur, à l'âge de cinquante-quatre ans. Il laisse une veuve, Mélanie Robert, âgée de quarante-trois ans et quatre enfants : l'aîné et unique fils, Hippolyte [28], vingt ans, Malvina, seize ans, Léonie, onze ans et Pauline, neuf ans. Il laisse surtout une situation patrimoniale dégradée (voir l'article). Hippolyte Escalle, en tant que seul garçon, va se retrouver en charge de la famille, avec sa mère alors qu'il n'a que vingt ans. C'est son histoire et celle de sa descendance que nous allons dérouler dans cet article. Avec cette génération, celle de nos arrière-arrière-grands-parents, nous arrivons à cette période où les recherches d'archives peuvent se compléter avec les souvenirs et la mémoire familiale. Il est d'ailleurs toujours fascinant de penser que je peux parler de personnes nées il y presque deux cents ans en m'appuyant sur des souvenirs que m'a partagés ma grand-mère.

Hippolyte Escalle (1838-1868)

Hippolyte Séraphin Escalle est né le 5 mars 1838, au hameau de l'Aulagnier, à Saint-Bonnet-en-Champsaur. Après son mariage en 1836, son père, Hippolyte, s'était installé dans ce hameau, dans sa belle-famille. Dans le courant de l'année 1840, la famille Escalle revient à la Motte-en-Champsaur. Désormais toute la vie d'Hippolyte se déroulera dans ce village.

On peut penser qu'il a appris son métier de cultivateur et éleveur auprès de son père pendant sa jeunesse. Comme tous les enfants de la Motte, il a appris à lire et à écrire. C'est la mort de son père qui va le faire accéder rapidement au rôle de chef de famille, alors qu'il n'a que vingt ans. Lors de son passage devant le conseil de révision de la classe 1858, le 11 mai 1859, il est exempté du service militaire comme fils unique de veuve. Il est donc libéré de toutes obligations militaires. 

Il semble avoir assumé sa position de chef de famille avec responsabilité. En plus de la culture du domaine familial qui, comme on l'a vu, couvre un peu moins de sept hectares sur le territoire de la Motte-en-Champsaur, il s'attelle aux travaux indispensables à la maison dont nous avons la liste :

  • Mur de devant de l’écurie, en 1859.
  • Loge à cochon, en 1860.
  • Mur de la basse-cour, en 1861.
  • Crépissage des écuries.
  • Porte de la grange.

Il s'occupe aussi de payer les nombreuses dettes laissées par son père. Mais, pour cela, il doit disposer d'argent qu'il n'a pas. C'est ce que lui permettra son mariage. En effet, le 19 juin 1861, âgé de vingt-trois, il épouse Zoé Gaignaire, originaire de la Motte comme lui, âgée de vingt-et-un ans. Le jeune âge de l'époux, assez inhabituel pour l'époque, s'explique aussi par son statut d'orphelin de père qu'il l'a mis en possession du domaine familial dès l'âge de vingt ans. Surtout, son épouse lui apporte par contrat de mariage une somme de 4 000 francs que lui donnent ses parents Paul Gaignaire et Rosalie Gentillon. On peut penser que ce mariage était programmé depuis longtemps. Comme il est de coutume à l'époque, c'est un dosage entre des considérations économiques, patrimoniales, familiales et, espérons-le, sentimentales qui conduisent ces deux jeunes gens devant le maire. Rappelons que le père d'Hippolyte a été le témoin du mariage de Paul Gaignaire, comme ami. Ces deux familles ont donc des liens d'amitié qui président au mariage de leurs enfants. En plus de cette somme,  les parents donnent à leur fille un « trousseau composé des linges et effets à l’usage de sa personne », une chaîne, deux croix et d'autres bijoux en or et enfin une « garde-robe en bois de noyer à deux portes fermant à clef ». Ce dernier meuble est le cadeau traditionnel des parents à leur fille. De son côté, la mère de l'époux lui donne un quart de ses biens, « en avancement d'hoirie ». Autrement dit, lors du règlement de la succession de sa mère, Hippolyte héritera de ce quart, avant le partage des trois autres quarts avec ses sœurs. 

Dès le mois de juillet, avec l'argent de la dot, Hippolyte rembourse une première dette de 716 francs à son cousin germain Félix Escalle. Le 13 novembre, il paye une somme de 2 268 francs à M. de Labastie, de Gap qui lui permet probablement de solder le prix de la propriété de plus de trois hectares à la Motte au lieu-dit Sarroutieu (ou Sarroutiou), acquise par son père et son grand-père en 1847. Surtout cela permet de lever l'hypothèque pesant sur ces terres et donc la menace d'une saisie et d'une dépossession d'une part du patrimoine familial. En définitive, entre juillet 1861 et octobre 1866, il règle 4 280 francs de dettes laissées par son père à son décès. On peut s'étonner qu'il ait utilisé la dot de sa femme pour payer des dettes alors que la tradition voulait plutôt qu'on l'utilise en achats de biens qui garantissent la préservation de la valeur de cette dot dans le temps, ce que l'on appelait « faire emploi des deniers dotaux ». Il est fort probable que cet emploi non-orthodoxe de ces 4 000 francs s'est fait avec l'accord du père de Zoé et de son frère Paul, notaire à Gap, qui veillera toujours sur les intérêts de sa sœur. Malgré tout, pour satisfaire à l'usage, le 14 avril 1862, Hippolyte Escalle achète à son cousin germain Marius Escalle deux parcelles de labour et lande au lieu-dit Thabot, de 67 ares, pour 180 francs. L'acte précise que la dot reçue en mariage a servi à payer cette acquisition.

Hippolyte Escalle et Zoé Gaignaire ont eu quatre enfants, tous nés à la Motte (le prénom d'usage est souligné) :

  • Paul Hippolyte, né le 8 mars 1862.
  • Marie Léonie, née le 25 octobre 1863.
  • Auguste Florentin, né le 3 septembre 1865.
  • Arthur Alexandre, né le 24 décembre 1867.

En 1866, ils sont recensés dans la maison de la Motte, avec leurs trois premiers enfants. À cette date, la sœur aînée d'Hippolyte, Malvina, est mariée à Marseille depuis 1859. Sa mère et ses deux autres sœurs, Léonie, dix-neuf ans, et Pauline, seize ans, n'habitent plus au village. On pressent un arrangement familial où le domaine et la maison sont laissés au seul fils. Malheureusement, les choses ne se passeront pas comme prévu, si c'est cela qui a été prévu. Le 3 mai 1868, Hippolyte Escalle meurt à l'âge de trente ans. Selon ce que m'a rapporté ma grand-mère, il a voulu rattraper un cheval qui s'était emballé et a été entraîné dans un canal de la Motte, d'où il en est résulté un « chaud et froid » dont il est mort. 

Zoé Gaignaire, veuve Escalle (1839-1918) et ses enfants

Très vite après le décès de son mari, Zoé Gaignaire se met d'accord avec sa belle-mère pour partager les biens indivis entre elles et les trois sœurs (Malvina, Léonie, Pauline) et ainsi garantir à ses enfants leur part dans les successions de leur père, leur grand-père Hippolyte Escalle et leur arrière-grand-père, Joseph Robert. Probablement bien conseillée et même aidée par son frère, Zoé Gaignaire, jeune veuve de vingt-huit ans, dispose désormais d'un domaine plus restreint de trois hectares et demi et d'une maison, en partie amputée de ses écuries. Mais, elle est chez elle avec ses enfants, sur des terres libres de toutes hypothèques. Peu à peu, elle n'aura de cesse d'agrandir son domaine. Dès janvier 1870, après le décès de son père, elle reçoit en héritage quelques parcelles du domaine paternelle. On apprend d'ailleurs à l'occasion de cette succession que Paul Gaignaire (1794-1870) [58], père de Zoé, est le parrain de son petit-fils Paul Hippolyte. Il lui lègue une somme de 500 francs.

En 1872, Zoé Gaignaire, veuve Escalle, est recensée avec ses quatre enfants toujours dans la partie de la maison familiale issue du partage de 1868, alors que sa belle-mère Mélanie Robert, veuve Escalle, habite l'autre moitié de cette maison avec sa fille Léonie et son gendre Auguste Servel qui exploite la portion du domaine qui est échu à Mélanie Robert. En 1876, si la situation n'a pas changé pour Zoé Gaignaire, en revanche, la famille Servel, toujours avec la mère, s'est installée plus au large dans une autre maison de la Motte qu'ils viennent d'acquérir. La cohabitation des deux familles de respectivement cinq et neuf personnes dans les deux parties de la maison Escalle devait être difficile. 

Le fils aîné, Hippolyte, né en 1862, n'est pas destiné à prendre la suite dans l'exploitation des terres de la Motte. Bénéficiant d'une solidarité familiale qui semble avoir été sans faille, il entre comme clerc de notaire dans l'étude de son oncle Paul Gaignaire, à Gap, probablement vers 1878, quand il a atteint l'âge de seize ans et qu'il est sorti du collège de Gap. À cette époque, il n'était pas nécessaire de faire d'études particulières pour être notaire. Il fallait rejoindre une étude qui acceptait de faire faire un stage de six ans au terme duquel la chambre des notaires évaluait la compétence et les connaissances acquises de l'aspirant-notaire et, après cet examen, lui délivrait un certificat de capacité. La difficulté était donc de trouver une étude qui accepte d'engager un jeune pour le former. C'est là que le jeu des réseaux familiaux  et des solidarités jouait à plein, en permettant, comme dans le cas d'Hippolyte, de s'engager dans une voie qui lui aurait été probablement fermée dans d'autres circonstances. C'est pour accompagner son fils que Zoé Gaignaire vient s'installer à Gap avec ses quatre enfants, peut-être dès 1878 et dans tous les cas avant 1880. En 1881, toute la famille est recensée cours Barthalais. En 1886, elle est toujours recensée à Gap, dans le même domicile, dans cette voie devenue le boulevard de la Liberté. On peut penser que pendant ce temps, le domaine de la Motte a été mis en location.

En 1885, lors du conseil de révision, le deuxième fils, Auguste, né en 1865, est maçon à Gap. La liste du tirage au sort des jeunes gens de la classe 1885 porte cette mention : « se dit sourd (mais ne l'est pas) » comme motif d'exemption avancé. En réalité, le conseil de révision l'a réformé pour surdité et, de fait, il l'était réellement. Selon ce que m'a rapporté ma grand-mère, il est devenu sourd à la suite de très nombreuses otites durant son enfance. C'est peut-être aussi pour cela qu'il n'a pas pu envisager d'autre avenir que de rester cultivateur à la Motte. En 1886, lors du recensement à Gap, il est simplement qualifié d'ouvrier. Dès l'année suivante, Zoé Gaignaire, veuve Escalle, avec son fils Auguste et sa fille Léonie, retourne s'installer à la Motte. À ce moment-là, Auguste Escalle, désormais âgé de vingt-deux ans, prend en charge l'exploitation du domaine familial qu'il assurera jusqu'à son décès. Le fils aîné Hippolyte est resté à Gap avant d'être nommé notaire à la Saulce, en mars 1888. Le fils cadet Alexandre est aussi resté à Gap, avant de partir vers d'autres aventures comme nous le verrons plus loin. Entre temps, Zoé Gaignaire a poursuivi sa politique d'acquisition. 

Le 2 octobre 1876, Mélanie Robert, veuve Escalle, décède à la Motte-en-Champsaur, à l'âge de soixante-et-un ans. Son décès ne lui permet pas de régler une dette de 800 francs et, aucun héritier ne voulant payer, ses biens font l'objet d'une saisie immobilière et sont mis aux enchères le 12 mai 1880 en six lots. C'est l'occasion pour Zoé Gaignaire de reconstituer en partie le patrimoine de son beau-père et de réunir les deux parties de la maison, du jardin et du verger, scindées depuis 1868. Par l'entremise de son avoué, Me Clément Faure, elle se porte acquéreur de quatre lots, dont le sixième qui contient la seconde partie de la maison. Le quatrième lot, une pâture de 36 ares, lui est adjugé pour 300 francs. Son beau-frère Auguste Servel fait une surenchère quelques jours plus tard. Lors de l'adjudication sur surenchère du 9 juin 1880, elle persiste dans son souhait de l'acquérir et monte jusqu'à 450 francs, en ne laissant aucune chance à son beau-frère. Au total, après surenchère, le total des lots est adjugé pour 6 705 francs, dont 2 255 francs pour Zoé Gaignaire.

En 1890, elle achète une autre terre à Augustin Tourniaire. Enfin, en 1892, lorsque sa nièce par alliance, Marie Salignon, fille de Malvina Escalle, se décide à se dessaisir de toutes les parcelle dont elle a hérité et qui proviennent aussi du partage de 1868, Zoé Gaignaire se rend adjudicatrice de la totalité. Elle s'arrêtera là. À cette date, le domaine Escalle se compose de trente parcelles à la Motte et de deux à Bénévent-et-Charbillac, pour une surface totale de 6 ha. 57 a. 60 ca. C'est ensuite son fils Auguste qui prendra le relai et poursuivra cette politique d'acquisition menée avec patience et détermination.

Tardivement, Auguste Escalle épouse Ida Aubert à la Motte, le 10 avril 1907. Née Hélène Maria Aubert, en 1882, elle est habituellement prénommée Ida. Elle est la fille de Jules Aubert et Virginie Vial, des Héritières, et donc cousine issue de germaine de son mari (Virginie Vial est une cousine germaine de Zoé Gaignaire, par sa mère). Au moment de son mariage, Auguste Escalle a déjà quarante-et-un ans et son épouse vingt-quatre. Ils n'auront pas d'enfants.

Après le retour de la famille à la Motte, en 1887, Léonie Escalle contribue aussi à l'exploitation du domaine familial avec son frère. Dans le recensement de 1891, elle est qualifiée de  cultivatrice. Cependant, elle n'est pas toujours restée à la Motte. En 1896, elle est employée auprès de sa cousine par alliance Marie Astréoud, veuve Escalle, à la Mure, qui gère la marbrerie familiale. Veuve depuis 1895, celle-ci avait peut-être besoin d'une aide pour cette gestion. Revenue au village où elle habite en 1901 et 1906, toujours comme cultivatrice, Léonie Escalle repart s'installer à la Mure. D'après la teneur des lettres échangées, dont nous reparlerons,  il est tentant de penser qu'après le mariage de son frère, il lui a paru préférable de quitter la maison familiale plutôt que de cohabiter avec sa belle-sœur Ida Aubert. Lors de l'échange de lettres, en janvier 1910, elle habite déjà à la Mure. Elle y est recensée seule, en 1911, rue Montante. Aucune profession n'est indiquée, mais, toujours selon ce que m'a dit ma grand-mère, elle travaillait pour livrer de la farine.

Léonie Escalle (1863-1950)

Auguste Escalle poursuit la politique d'acquisition de terres à la Motte, dans la continuité de sa mère. Le 11 mars 1897, il achète trois parcelles de pré, pré marais et labour, à La Sagne, d'un peu plus d'un demi-hectare. C'est un acte de vente en famille. La vendeuse est sa cousine germaine Hélène Barthélemy, épouse Jules Aubert, et le notaire est leur cousin germain Paul Gaignaire, de Gap. Ces trois parcelles proviennent de la succession de leur grand-père Paul Gaignaire qui les avait lui-même héritées de son père Alexandre. Cependant, l'accroissement le plus important des propriétés Escalle a lieu le 31 mai 1910 lorsqu'il se rend acquéreur d'un domaine entier à la Motte vendu par François Jouglard et son épouse Angeline Allec. Pour 6 000 francs, il devient propriétaire de cinquante parcelles, d'une surface totale de 5 ha. 18 a. 66 ca. et d'une maison. Très vite, dès le mois d'octobre, il en revend une partie à Jean Gonsolin, et, deux ans plus tard, il se dessaisit d'autres parcelles auprès de Léon Villaron. Avant même de finaliser son achat en mai 1910, Auguste Escalle se met d'accord avec Joseph Eyraud pour procéder à un échange de terres. Quelques années plus tard, après le décès d'Auguste, son frère Hippolyte cherche à obtenir des informations sur cet échange. Pour cela, il écrit à Joseph Eyraud qui est alors aux Etats-Unis. Nous avons conservé la réponse de celui-ci qui écrit depuis Price, dans l'état de l'Utah.

Lettre de Joseph Eyraud à Hippolyte Escalle, datée de Price (Utah) le 10 décembre 1915
à propos de l'échange de parcelles avec Auguste Escalle

Après ces différentes opérations d'achats et de ventes, Auguste Escalle possède 3 ha. 91 a. 11 ca. Avec les propriétés indivises qui lui viennent de son père et grand-père, celles de sa mère qu'elle a héritées de son père Paul Gaignaire ou qu'elle a acquises en 1880, 1890 et 1892, le domaine Escalle qu'il exploite se compose de cinquante-cinq parcelles, pour une surface totale de 10 ha. 48 a. 71 ca. sur le territoire de la Motte et de Bénévent-et-Charbillac. On mesure le chemin parcouru depuis le jour où ses grands-parents Hippolyte Escalle et Mélanie Robert se marient en 1836 et qu'ils ne possédaient alors aucun bien à la Motte.

Extrait cadastral des propriétés Escalle à la Motte-en-Champsaur et Bénévent-et-Charbillac établi par Hippolyte Escalle
Ce document non daté donne la situation vers 1920. Il est conservé dans les papiers de famille
 avec les baux consentis à Camille Aubert en 1920  et 1929 (voir ci-dessous)

Les travaux à la maison de la Motte

En 1909, la maison Escalle de la Motte se présente ainsi, telle que l'on a pu la reconstituer :

À l’automne 1909, Hippolyte et Auguste Escalle décident avec leur mère d’engager des travaux de réparations et d’améliorations de cette maison. Cela répond d’abord à un premier objectif d’entretien du bâtiment. Lorsque Zoé Gaignaire, veuve Escalle, passe quelques jours à la Mure à la fin de l’année 1909, elle explique à sa fille Léonie que ces réparations sont urgentes.  Nous n’avons pas le détail mais cela devait en particulier concerner le toit qui était alors couvert de tuiles. Quant aux améliorations, l'idée est de créer trois pièces au premier étage, au-dessus de la cuisine et de la chambre appelée Poêle, là où ne se trouve qu’une pièce voûtée et basse de plafond à laquelle on accédait depuis la grange et qui n’a pas de lien avec les pièces du bas ni d’entrée directe depuis l’extérieur. Ainsi, la mère et plus tard la fille pourront disposer d’un appartement indépendant afin qu’Auguste Escalle et sa femme puissent vivre dans les pièces du rez-de-chaussée.  Ce qui n'est pas dit, mais que l'on devine, est que la coexistence entre Zoé Gaignaire et son fils et sa belle-fille devait être difficile. En disposant désormais de deux appartements dans la maison, cela permet au jeune couple de rester « tous les deux dans ce petit domaine bien tranquilles », comme le dit Hippolyte à son frère Auguste lors d'un échange de lettres en 1910.

Hippolyte Escalle sollicite un entrepreneur de Saint-Bonnet-en-Champsaur, Auguste Broguières.  Dans un premier temps, il envisage de faire construire un escalier intérieur, mais, dans le même temps, il souhaite que « la montée d’escalier du rez-de-chaussée au 1er soit bien indépendante pour que les personnes appelées à habiter le 1er n’aient rien de commun avec ceux devant habiter le rez-de-chaussée. » C’est ce que reflète ce plan, non daté :

Projet non daté des travaux à la maison de La Motte

Comme on le constate, il paraît difficile de pouvoir aller au premier sans passer par les pièces du rez-de-chaussée, sauf à créer un couloir qui amputerait grandement la surface de la cuisine. En définitive, le projet est d’ouvrir une porte sur le côté de la maison qui donne accès à un couloir desservant les trois chambres du premier : « La chambre actuelle après voûte démolie pourrait servir de cuisine, celle à la suite de salle à manger pouvant recevoir au besoin un lit et la 3e qui ne sera pas chauffée sera exclusivement chambre à coucher », comme l’imagine Hippolyte Escalle dans une lettre du 12 janvier 1910. L’entrepreneur propose un devis le 1er avril 1910 que ce dernier fait relire et examiner par Léon Levif, architecte communal de Briançon, qui l’accompagnera de ses conseils jusqu’aux paiements des dernières factures en 1913. Les travaux s’avèrent assez considérables. Il s’agit d’enlever la toiture et l’ancienne charpente, surélever les murs de la maison d’un mètre, poser une nouvelle charpente et couvrir le toit avec des tôles galvanisées. À l’intérieur, les travaux consistent en démolir la voûte de la chambre du premier, monter un mur de refend entre le nouvel appartement et la grange, monter des cloisons et ouvrir une porte sur le côté de la maison. Enfin, pour finir, doter les trois nouvelles ouvertures du premier de fenêtres et volets, ouvrir une porte sur le chemin, installer des portes intérieures et, enfin, crépir la partie habitée de la maison sur les trois faces. En plus de l’entrepreneur Auguste Broguières, sont intervenus Henri Maucoronel pour la pose de la toiture, Alexandre Ricard pour la charpente, Honoré Robert, pour les menuiseries, serrureries et ferrements, tous de Saint-Bonnet-en-Champsaur. Pour diminuer le prix, Hippolyte et Auguste Escalle s’engagent à fournir le sable et les pierres, ainsi que le bois qui sera ensuite scié et mis en forme par Joseph Espitallier, meunier et scieur à la Motte-en-Champsaur.

Les travaux commencent au début du mois de mai 1910, d’autant qu’Hippolyte Escalle presse l’entrepreneur : « je compte dès les premiers jours d’août envoyer ma famille passer quelques jours à la Motte ». Le 26 mai, Henri Maucoronel peut entamer la pose des tôles sur le toit car Auguste Broguières vient de finir la charpente. Il termine le 4 juin. En définitive, les travaux sont achevés à la fin de l’été 1910, mais les finitions ont traîné. En juin 1911, Hippolyte Escalle se plaint dans une lettre à Auguste Broguières que les chambres ne sont pas habitables.

Les papiers de famille contiennent de très nombreux échanges de lettres entre les artisans, Hippolyte Escalle et l’architecte Levif à propos du paiement des factures. Celles-ci sont scrupuleusement examinées et discutées par Hippolyte Escalle avec l’aide de Léon Levif. Pour donner un exemple, Henri Maucoronel présente une facture de 1 484 francs qu’Hippolyte Escale conteste car l’artisan a utilisé des tôles de 9,500 kg au lieu de 8,500 kg comme demandé dans une lettre du 21 mai 1910. S’ensuit une abondante correspondance où l’on a le détail des échanges soit par lettre, soit par téléphone entre Hippolyte Escalle et Henri Maucoronel sur les travaux à faire. Il semble que lors d’un échange téléphonique  du 24 mai, deux jours avant le début de la pose du toit,  le premier a dit au second de faire au mieux, ce que celui-ci a interprété comme un accord pour poser des tôles de 9,500 kg en contradiction avec la lettre envoyée quelque jours auparavant. Il est vrai qu'Henri Maucoronel n’avait que des tôles de ce poids en stock et qu’il voulait absolument commencer les travaux le 26 mai comme lui demandait Auguste Broguières. En définitive, Hippolyte Escalle finit par régler 1 350 francs sur les 1 484 demandés. Un autre exemple est le différend qui porte sur le solde de 130 francs dû à l’entrepreneur Auguste Broguières. Le 11 juin 1911, celui-ci réclame à Hippolyte Escalle le règlement de cette somme après s’être mis d’accord avec l’architecte Levif sur les rectifications que celui-ci lui a demandées sur sa première facture. En définitive, Hippolyte Escalle ne consentira à payer qu’en juillet 1913, après le décès de l’entrepreneur. Les litiges sur les montants facturés proviennent essentiellement des coûts de l’heure de travail des différents corps de métier. Cela fait dire à Hippolyte Escalle que « les journées d’ouvrier sont plus élevées au Champsaur que partout ailleurs ».

Tableau de synthèse des vérifications opérées par M. Levif sur les factures émises par les artisans.
Au total, ces vérifications qui ont été acceptées représentent 12 % des montants initiaux.

En définitive, les travaux ont coûté 5 330 francs qui se répartissent entre :

  • L’entrepreneur Auguste Broguière pour 3 630 francs, dont 572 francs pour le charpentier Alexandre Ricard et 505 francs pour le menuisier Honoré Robert.
  • Le couvreur Henri Maucoronel pour 1 350 francs.
  • Le scieur Joseph Espitallier, de La Motte, pour 350 francs.

Dans un des documents, on apprend que le coût de la journée d’un manœuvre est de 5,40 francs (pour un maçon, il est de 6,60 francs). Cela permet de donner un ordre de grandeur de la dépense de ces travaux qui équivaut à mille journées de travail d’un manœuvre. En essayant de transposer cela en valeur actuelle, sur la base d’un coût de la journée au SMIC de l’ordre de 90 €, les travaux pourraient être évalués à 90 000 €, ce qui est sensiblement inférieur au coût actuel de tels travaux.

Le 19 juin 1911, dans une lettre à Henri Maucoronel, Hippolyte Escalle conclut, passablement irrité par tous ses échanges avec les artisans : « Si j’avais pu supposer que les réparations coûteraient aussi cher dans le Champsaur, j’aurais laissé tout cela au diable. »

Auguste Escalle (1865-1915)

Ces travaux lui occasionnent d'autres soucis. En effet, alors qu'ils doivent être engagés, Auguste Escalle écrit à son frère le 4 janvier 1910 pour se plaindre de sa position et de son rôle auprès de leur mère. Cette lettre, la réponse d'Hippolyte, la lettre de celui-ci à Léonie et la réponse de cette dernière ont été conservées. Elles permettent de mieux comprendre les tensions entre Auguste et son frère et sa sœur, faites de défiance vis-à-vis du frère resté au village et, encore plus, vis-à-vis de la belle-sœur qui va même pour celle-ci jusqu'à une certaine hostilité. La correspondance entre Hippolyte et Léonie permet aussi de constater la très grande proximité, même la complicité, entre eux. Cet échange confirme le retour de la famille à la Motte dans le courant de l'année 1887 (« Voilà 22 ans que je suis domestique à la maison », dit Auguste en janvier 1910). Il confirme que l'arrangement entre les frères et la sœur avait été qu'Auguste reprenne la succession dans l'exploitation du domaine. En revanche, il est difficile de savoir si cette situation a été subie par Auguste ou volontairement choisie. La correspondance a été transcrite et est accessible ici :  correspondance de 1910.

Lettre d'Auguste Escalle à son frère Hippolyte, du 4 janvier 1910


Auguste Escalle décède à la Motte le 20 juin 1915, à quarante-neuf ans. Le 18 octobre suivant, Hippolyte Escalle est au village pour régler la succession de son frère. Il propose à sa belle-sœur de renoncer à la communauté légale et à l'usufruit pour une somme de 1 800 francs. 
Dans une note pour lui-même, il justifie cette proposition « en reconnaissance du travail qu’elle a fait cette année à la maison et pour la remercier d’avoir bien voulu rester avec ma mère. » Ils se réunissent avec Ida Aubert qui est accompagnée par l'instituteur du village, M. Lafont, qui lui sert de conseil. Dans cette même note, Hippolyte Escalle rapporte le résultat de cette séance : « après avoir longuement discuté sur les chiffres, j’ai consenti à donner de mes deniers personnels une étrenne de 200 f. à ma belle-sœur ce qui a été accepté. » En définitive, elle reçoit donc au total 2 000 francs. Notons que, dans l'acte notarié passé ce 18 octobre, le renonciation se fait à titre gratuit. Les 2 000 francs versées à Ida Aubert l'ont été hors de la vue du notaire et de l'administration fiscale qui se montre d'ailleurs peu curieuse.

Le décompte de sa succession permet de constater qu'au jour de son décès, Auguste Escalle n'a encore rien réglé de son acquisition du domaine Allec et qu'en retour, il n'a rien reçu de sa vente à Jean Gonsolin à qui il a, en plus, prêté 2 500 francs. Il doit aussi 500 francs à son beau-frère Jean Aubert pour une vache et une génisse que celui-ci lui a vendues (au passage, on apprend qu'il a aussi une jument dans son écurie) et 1 000 francs à son frère Hippolyte. Cette succession fait apparaître une évolution dans la composition du patrimoine car il possède quelques bons du Canal de Panama et du Crédit Foncier de France et un livret de la Caisse d'Épargne. C'est le signe de l'arrivée d'une culture du placement financier à cette génération.

Quelques jours après le décès de son frère, Hippolyte Escalle se fait délivrer les extraits des matrices cadastrales de son frère et de sa mère. Sur cette base, il met au propre les parcelles possédées par chacun, avec les origines de propriétés. Ces différents documents sont conservés dans les papiers de famille. Cet état sur le domaine familial lui servira aussi bien pour les différentes déclarations de succession, que pour définir le périmètre du domaine lorsqu'il sera affermé et, enfin, plus de vingt ans plus tard, lorsqu'il sera vendu et qu'il faudra établir l'origine de propriété.

La veuve d'Auguste Escalle ne reste pas dans la maison familiale, probablement dès que Léonie Escalle revient s'installer à la Motte après le décès de son frère. Relevons qu'après les dissensions de l'année 1910, les relations avec la belle-sœur se sont apaisées. Hippolyte Escalle note qu'ils se sont « séparés dans les meilleures conditions. » Ida Aubert se remarie le 24 octobre 1916 avec Marius Jeaume et retourne s'installer dans la maison Aubert des Héritières. Elle est décédée à quatre-vingt-dix ans à Saint-Eusèbe-en-Champsaur, en 1972. 

Dernières années de Zoé Gaignaire, veuve Escalle (1915-1918)

Trois ans plus tard, Zoé Gaignaire décède chez elle à la Motte, le 16 novembre 1918, à soixante-dix-huit ans. Elle a désormais sa fille Léonie auprès d'elle qui est revenue de la Mure. 

Vers 1905, lors d'un séjour à Briançon, Hippolyte Escalle fait photographier sa mère avec deux tenues, l'une avec un chapeau qu'elle mettait pour les grandes occasions, on dirait familièrement sa tenue du dimanche, et l'autre avec la coiffe qu'elle mettait tous les jours. Sur ces photos, elle porte la même robe et les mêmes bijoux, une longue chaîne en or et une croix, qui étaient probablement ceux que lui avaient donnés ses parents lors de son mariage.

Hippolyte Escalle a fait richement encadrer ces deux grandes photos et les a accrochées au mur dans la maison de Mas des Chaix, à Briançon où l'une des deux se trouve toujours.

Nous avons la chance d'avoir conservé une carte postale écrite par Zoé Escalle à sa belle-fille, Marie Escalle. Elle lui donne des nouvelles de ses deux petites-filles Margot et Louise. La carte n'est pas datée mais on peut la situer vers 1910 :


Il est souvent difficile de se faire une idée précise de la personnalité de nos ancêtres avec le peu d'éléments que l'on possède sur eux. Les deux photos de Zoé Gaignaire nous renvoient l'image d'une femme au visage fermé, légèrement triste dans celle de gauche, plus sereine et même un peu fière dans celle de droite. Il est vrai que l'usage de l'époque de ne pas sourire sur les photos nous restitue souvent des visages peu avenants. Ma grand-mère qui l'a connue (elle est morte alors qu'elle avait quinze ans) me l'a décrite comme une femme dure. Elle l'expliquait assez logiquement par la vie difficile qu'elle avait eue après son veuvage à vingt-huit ans et la responsabilité d'élever seule ses quatre enfants. Au détour d'une lettre de l'épais dossier des travaux de la maison de la Motte, ce post-scriptum de l'architecte L. Levif dans une lettre à Hippolyte Escalle nous donne une image sensiblement différente : « veuillez, je vous prie, présenter mes hommages à Madame votre mère dont je n’oublie pas le charmant accueil. » Certes, L. Levif fait preuve de courtoisie. Pourtant, cet accueil devait lui avoir fait suffisamment d'impression pour qu'il juge important de le relever. Il aurait pu s'arrêter à cette formule : « présenter mes hommages à Madame votre mère ». Comme nous l'avons déjà relevé, un trait marquant de la personnalité de Zoé Gaignaire est une grande détermination et même une grande volonté dans la conduite de ses affaires, avec probablement beaucoup de discernement, de prudence, de bon sens et d'équilibre dans ses choix et dans la conduite de sa famille. La volonté de régler la succession de son mari et son beau-père dès le décès du premier a montré qu'elle était suffisamment avisée pour défendre les intérêts de ses enfants, au risque de devoir aller contre la volonté de sa belle-mère. Ensuite, la reconstitution patiente d'un domaine d'une surface estimable est une autre preuve de cette détermination. On pourrait attribuer ces qualités à un hypothétique bon sens paysan. Après avoir vu tant de situations où le bon sens de nos ancêtres cultivateurs n'était pas la chose la mieux partagée, nous sommes convaincu qu'il s'agit de ses qualités propres et qu'il n'est pas nécessaire de faire appel à ce lieu commun pour expliquer son comportement.

Les dernières années à la Motte et la vente du domaine (1918-1950)

Après le décès de sa mère, Léonie restera à la Motte jusqu'à son propre décès. Elle est restée célibataire. Boitant à la suite d'une fracture probablement mal réduite, elle a préféré ne pas se marier car elle ne se sentait pas capable d'assurer le rôle d'une mère de famille avec ce handicap. Dans une lettre de 1937, elle explique que « ce genou enchilosé [sic] [l]’a toujours tant fait souffrir ».

En 1919, Hippolyte et Léonie Escalle se mettent d'accord avec Camille Aubert, du Collet, un autre hameau de la Motte, pour qu'il cultive le domaine familial. Un bail est passé pour neuf ans à partir du 1er mars 1920. Il est renouvelé en 1928 pour courir à partir du 1er mars 1929, toujours pour neuf ans. Ce bail couvre la totalité des propriétés du frère et de la sœur à la Motte, sauf la maison avec son jardin, son verger et la petite écurie. Camille Aubert dispose de la grande écurie avec la grange au-dessus. En plus du fermage annuel de 500 francs, en 1920, et de 1 500 francs en 1929, il doit fournir un sac de pommes de terre d'une centaine de kilos, cultiver les parcelles du Curon avec partage à mi-fruits avec Léonie Escalle et couper le bois de chauffage pour celle-ci dans les bois de la Pignée et du Vallon, avec, à titre de dédommagement, la possibilité de se partager par moitié le bois coupé. Cette clause du bail illustre bien les usages dans le cas de mise en fermage des terres :

[M. Aubert] jouira du tout en bon père de famille ; il cultivera, labourera, fumera et ensemencera les terres en temps et saisons convenables ; il convertira en fumier toutes les pailles, foins et fourrages provenant des récoltes pour l'engrais des terres affermées ; il devra curer et nettoyer les fossés qui entourent les propriétés et remonter la terre des parcelles en pente, suivant l’usage des lieux ; il ne pourra couper aucun arbre vert ou sec sans le consentement des bailleurs, mais ceux qui pourront être coupés le seront par le preneur et partager par moitié comme il est dit ci-devant au sujet du bois de chauffage ; il devra élaguer à son profit les arbres et les taillis, tous les trois ou quatre ans suivant l’usage.

En 1920, une clause envisageait la situation en cas de départ de Léonie Escalle de la Motte. Elle est supprimée en 1929, probablement parce ce que, vu son âge à cette date (soixante-six ans), elle ne l'envisage plus.

Au printemps 1937, Hippolyte et Léonie Escalle se décident à céder le domaine de la Motte. En effet, âgés respectivement de soixante-quinze et soixante-quatorze ans, ils sont bien conscients qu'ils ne peuvent pas laisser à leurs héritiers un domaine qui pourrait être une charge pour eux. Il faut tout de même imaginer la difficulté pour le frère et la sœur d'abandonner des propriétés dont l'histoire s'enracine dans l'histoire de leur famille. Des terres comme Sarroutieu ou la Sagne ont appartenu plus cent-cinquante ans plus tôt à leurs aïeux Escalle ou Gaignaire. La maison, certes dans la famille depuis moins de cent ans, est celle de leur enfance. Comme on l'a vu, ces différents biens ont été préservés des ventes, voire des saisies, par leurs parents. D'une certaine façon, ce domaine, car c'est ainsi qu'on le qualifie dans les actes et les correspondances, est le résultat des efforts, du travail et parfois du sacrifice de leurs parents, grands-parents et aïeux.

Le 29 juin, Hippolyte Sarrazin, habitant à Manosque et originaire de la Motte, écrit à Hippolyte Escalle pour lui faire part de son intérêt. Celui-ci lui répond presque un mois plus tard en lui mettant une seule condition : « nous nous réservons la jouissance pendant notre vivant de deux chambres au 1er étage pour aller y coucher 2 ou 3 jours par an ». Le neveu d’Hippolyte Sarrazin, Joseph Lombard, un jeune homme de vingt-six ans qui vit aux Dalmas, hameau de la Motte, avec sa mère et son grand-père, rencontre Hippolyte Escalle à Briançon car c’est lui qui est en réalité l’acquéreur. Ils se mettent d’accord sur le prix de 90 000 francs et sur la jouissance des deux chambres jusqu’à la fin de leurs jours. Hippolyte Escalle communique ensuite tout cela à sa sœur Léonie par lettre. Elle lui répond vertement : « Voilà des gens qui se font mettre de l’assistance et qui veulent acheter un domaine de 100 000 francs. »  Certes, elle reconnait que l’acheteur éventuel, Joseph Lombard, « est un travailleur et un économe », mais c’est une « brute » et un « mauvais coucheur ». Elle ajoute quelques conditions supplémentaires, qui peuvent paraître secondaires : disposer d’un petit coin sous l’escalier comme débarras, un abri pour le bois de chauffage, le passage dans la cour pour jeter les détritus au tas de fumier. Elle trouve que son frère a cédé trop facilement, même si elle ajoute : « Tu es meilleur juge que moi ; fais comme tu juges le mieux. »

À ce stade, Hippolyte Escalle poursuit sa négociation avec Joseph Lombard dans une lettre où il reprend les conditions posées par sa sœur. Le 24 août, il reçoit une lettre de Léon Villaron qui dit avoir été informé par Léonie Escalle qu’ils vendent le domaine. Celle-ci lui a même dit qu’elle « préférait que ce soit nous autres qui l’ayons. » Le même jour, Hippolyte Escalle reçoit une lettre de sa sœur qui lui raconte sa visite aux Villaron qu’elle a informés de la vente du domaine (on imagine mal que, dans un si petit village, cela ne se savait pas déjà) et qu’ils se sont montrés intéressés. Léonie lui dit, comme elle leur a dit, sa préférence pour eux et commence à activer la corde sensible : « Pour moi je ferai un gros sacrifice pour qu’ils soient acquéreurs, cela ne changerait guère à ma vie tandis que l’autre, mauvais comme il est, malgré toutes les réserves, je serai obligée de me trouver un autre gite. »

À ce moment-là, Hippolyte Escalle doit se sentir un peu coincé entre les engagements qu’il a pris vis-à-vis de Joseph Lombard et le souhait de sa sœur de favoriser les Villaron. Il serait trop fastidieux de détailler les différents échanges de lettres entre Hippolyte Escalle, sa sœur Léonie, Joseph Lombard et Léon Villaron. Hippolyte Escalle tente de convaincre sa sœur de venir à Briançon : « Que feras-tu là-bas [à la Motte] quand tu n’auras plus tes poules et tes lapins ? Tu ne peux pas te confiner dans les deux chambres et te tourner les pouces toute la journée. » Le résultat est inverse, il ne fait que la renforcer dans sa conviction de rester au village et de prendre elle-même les choses en mains dans les discussions. Elle joue à nouveau sur la corde sensible : « Du jour qu’ils [Joseph Lombard et sa mère] seront dans la maison, je n’aurai qu’à faire mon paquet et avec mon avoir aller me faire soigner dans un asile de vieillards », puis poursuit de son côté la négociation avec les Villaron à qui elle concède, de son propre chef, une remise sur le prix de vente, tout en obtenant de nouvelles conditions : 

Il donne du tout 85.000 f. Je reste à la maison telle que je suis actuellement et toujours avec Léa [Villaron, la sœur de Léon Villaron] pour compagne, liberté du jardin et même de garder 2 ou 3 poules. J’aurai du bois à volonté pour me chauffer (ce que je n’aurai jamais avec l’autre). Si un des fils se marie et qu’il veuille aussi y habiter, j’aurai les 2 chambres et toujours avec Léa (quoique son frère veut lui donner son abri dans la maison pour sa vie). Je serai là en famille. Si la réduction du prix te contrarie, prends-la sur mon compte. De tout cœur je te la cède. Mais je t’en supplie, laisse-moi finir mes jours dans notre maison puisque cela se peut.

Lettre de Léonie Escalle à son frère Hippolyte, du 10 septembre 1937

Le résultat est qu’Hippolyte Escalle n’a pas d’autre choix que de se dédire de son engagement vis-à-vis de Joseph Lombard. Il y arrive au prix d’une certaine mauvaise foi car l’argument est un désaccord minime sur le bois à couper pour l’usage de Léonie Escalle pour son chauffage. Dans sa dernière lettre du 26 septembre, Joseph Lombard veut demander à la justice la réalisation du contrat, sur la base des lettres écrites par Hippolyte Escalle. Il ne semble pas avoir mis sa menace à exécution. Il a tout de même l’intuition qu’« il semble qu’il y a d’autres motifs que ceux que vous vous plaisez à invoquer ».

Le 28 septembre 1937, Hippolyte Escalle finalise l’accord avec Léon et Léa Villaron, frère et sœur, qui achètent conjointement. Le prix est donc, au final, de 85 000 francs, dont 40 000 francs payables au 1er mars 1938 qui figureront dans l’acte notarié et 45 000 francs « en-dehors du notaire ». Ces 40 000 francs se répartissent en 35 000 francs à la charge de Léon Villaron et 5 000 francs à celle de Léa Villaron qui acquiert un droit d'habitation dans la maison. La clause principale est que Léonie Escalle dispose de « la cuisine, la chambre dite Ie Poële, des deux chambres du côté de la grange, de la moitié du jardin et du droit d'élever des poules et des lapins dans la petite écurie » jusqu'à son décès. La troisième chambre du premier étage est donc celle que peut occuper Léa Villaron au titre de son droit d'habitation. Si l’un des fils de Léon Villaron vient à se marier, Léonie Escalle ira s’installer dans les deux chambres du premier. L’acte de vente est signé le 21 novembre 1937 devant Jules Aubert, notaire à Saint-Julien-en-Champsaur, qui est le fils d’une cousine germaine d’Hippolyte et Léonie Escalle. Les Villaron ne prendront possession du domaine qu’à la fin du bail qui court encore avec Camille Aubert, soit le 1er mars 1938.

Dans les faits, même si aucun des fils Villaron ne s’est marié, Léonie Escalle s’est installée dans les deux chambres du premier étage à une date inconnue et a laissé la partie principale de la maison, autrement dit la cuisine et  la chambre, a disposition des trois frères Villaron, Léon (1909-1969), Marcel (1910-1968) et Pierre (1917-1996). La porte sur le côté de la maison lui permet d'accéder directement à son habitation sans devoir passer par la partie alors occupée par les Villaron. Elle y a vécu jusqu'à son décès le 8 décembre 1950 à quatre-vingt-sept ans. Avec elle, se termine la présence de la descendance d'Hippolyte Escalle, né en 1804, à la Motte. Si l'on remonte d'une génération, la descendance de Joseph Escalle et Rose Gauthier, les arrière-grands-parents d'Hippolyte et Léonie Escalle, n'est alors plus représentée que par les familles Jeanselme, des Héritières, et Borel, du Moulin (l'ancien moulin Escalle où avait vécu Hippolyte Escalle et Mélanie Robert entre 1840 et 1846). Et si l'on s'en tient au nom Escalle, Léonie est la dernière porteuse du nom à la Motte d'une lignée qui remonte à Joseph Escalle, son arrière-arrière-arrière-grand-père qui a vécu entre la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle.

Alexandre Escalle

Il vit à Gap avec sa mère, ses frères et sa sœur à partir de leur installation dans la ville. Lors du recensement de 1886, il est qualifié d'employé, à Gap. Lorsque sa mère et sa sœur Léonie retournent à la Motte-en-Champsaur, en 1887, il ne les suit pas et reste à Gap, où il habite lors du recensement de la classe 1887. Il est alors commis, ce qui pourrait vouloir dire qu'il travaille dans le commerce. Le conseil de révision le réforme pour pieds plats.

Registre des passeports de la préfecture de Gap, en 1889

Le 2 avril 1889, Alexandre Escalle demande un passeport à la préfecture de Gap, comme émigrant pour aller s’établir à Buenos Aires, en Argentine. Le jour précédent, Fidèle Mallet, un jeune Gapençais de dix-sept ans, fait la même demande. On peut se demander si ces deux jeunes gens de vingt-et-un et dix-sept ans n’ont pas le projet de partir ensemble pour ce long voyage. Il est alors habituel que les jeunes émigrants se regroupent pour affronter ce qui est alors une véritable expédition. Lors du recensement de la classe 1891 et du conseil de révision qui s’est tenu à Gap en janvier 1892, Fidèle Mallet est alors ébéniste à Saint-Paul, au Brésil, probablement São Paulo. Il est absent lors de son incorporation le 14 novembre 1892, mais finit par rejoindre son corps le 25 mai 1893, au 140e régiment d’infanterie. Après son service militaire, il revient vivre à Gap, dans sa famille, au faubourg Sainte-Colombe, comme menuisier ou ébéniste. Il y vivra toute sa vie, avenue de Provence, devenue l’avenue Jean-Jaurès, où il est recensé pour la dernière fois en 1931. Il ne s’est jamais marié.

Fidèle Mallet, en 1929
(source : carte de combattant,
sur le site des Archives départementales des Hautes-Alpes)

Quant à Alexandre Escalle, depuis sa demande de passeport en avril 1889, jusqu'au mois de mars 1893, nous perdons sa trace. Est-il vraiment parti ? Si oui, a-t-il suivi Fidèle Mallet au Brésil ? Au contraire, se sont-ils séparés, chacun suivant sa voie ? Impossible à dire. Le 17 mars 1893, deux infirmiers de l'hôpital communal de Saint-Denis-de-La Réunion se rendent à la mairie, munis d'un avis de la directrice, pour déclarer le décès d'Alexandre Escalle. Il est mort la veille, 16 mars 1893. Son acte de décès donne son lieu de naissance, son âge, vingt-cinq ans, les noms et prénoms de ses parents et précise enfin qu'il est célibataire. En revanche cet acte ne permet pas d'en savoir plus car il est simplement constaté : « on ignore sa profession et son domicile » et qu'il a été « déposé provisoirement audit hôpital communal ». On en est réduit à des conjectures. La première hypothèse est que l'île de La Réunion était sa destination. Voulait-il s'y installer, en venant d’Amérique du Sud ? Il semble qu'à cette époque, cette île, alors très pauvre, n'était pas une destination d'émigration. Une autre hypothèse est qu'il était sur un bateau à destination d'un pays d'Asie ou de l'Australie et que, malade, il aurait été déposé à l'hôpital de Saint-Denis où il serait mort. C'est l'hypothèse pour laquelle je penche car, après l’Amérique latine, Alexandre Escalle peut très bien avoir été tenté par l'aventure vers l'Extrême-Orient où la France était désormais bien implantée par ses colonies. Pour des raisons inconnues, il aurait préféré ces terres d'aventure aux Etats-Unis où se rendaient alors en masse ses compatriotes champsaurins. Sa famille a sûrement été prévenue lorsque la mairie de la Motte a reçu un extrait de son acte de décès pour être transcrit sur les registres de sa commune de naissance. Ce document, conservé dans le registre d'état civil de La Motte, nous conforte dans l'hypothèse d'un décès lors du passage par l'île. En effet, les envois des actes des personnes décédées à l'hôpital de Saint-Denis devaient être tellement nombreux qu'un formulaire pré-imprimé a été créé spécialement pour cet usage, avec les formules « avis de la directrice », « déposé provisoirement audit hôpital communal », etc. déjà imprimées. Autrement dit, tellement de personnes de passage dans l'île mourraient à l'hôpital qu'une procédure et un formulaire spéciaux ont été mis en place pour transmettre les informations à la commune de naissance et à la famille. Probablement que les bateaux pour l'Asie ou l'Australie faisaient escale à Saint-Denis et y déposaient leurs voyageurs malades à l'hôpital. Cet hôpital communal était situé route Nationale, aujourd'hui boulevard du Maréchal-Leclerc et était dirigé par les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. Au moment du décès d'Alexandre Escalle, la directrice était la sœur Cougerot et le médecin, le docteur Auguste Vinson. Il existait aussi un hôpital militaire et un hôpital colonial à Saint-Denis.


Extrait de l'acte de décès envoyé à la Motte-en-Champsaur et conservé dans les registres d'état civil

Histoire des propriétés d'Hippolyte Escalle et Zoé Gaignaire : Histoire des propriétés d'Hippolyte Escalle [28] et Zoé Gaignaire [29].pdf

Histoire des propriétés d'Auguste Escalle :  Histoire des propriétés d'Auguste Escalle.pdf

Lien vers l'article consacré aux parents d'Hippolyte : Hippolyte Escalle [56] et Mélanie Robert [57], de La Motte-en-Champsaur.

Liens vers les articles consacrés à ses sœurs et leurs descendances :

Lien vers la généalogie d'Hippolyte Escalle et Zoé Gaignaire et de leur descendance : cliquez-ici.