mercredi 9 septembre 2026

Camille Magron (1876-1940), polyglotte et expert traducteur juré

Enfance et formation de Camille Magron

Camille Magron est le dernier enfant de la fratrie Magron. Lorsqu’il naît à Prauthoy le 8 janvier 1876, son père a cinquante-sept ans et sa mère quarante-quatre. C’est pourquoi il n’a que seize ans lorsque son père décède en avril 1892. Comme tous ses frères et sœurs du second mariage, son premier prénom est Marie. Ensuite, il porte le prénom de son frère Ernest, probablement son parrain. Enfin, son troisième prénom, qui est son prénom d’usage, est Camille, qui a déjà été porté par un frère né immédiatement avant lui et mort à l’âge de sept semaines.

De tous ses frères et sœurs, il a l’éducation la plus soignée. Il commence sa scolarité à l’école primaire de Prauthoy. Lors des récompenses à la fin de l’année scolaire 1886, il reçoit un livret de la caisse d’épargne déjà crédité de 8 francs. Il poursuit sa scolarité au lycée de Chaumont où, en 1888, alors qu’il termine sa sixième, il fait partie des élèves les plus souvent nommés dans chaque classe, comme le rapporte le compte rendu de la distribution des prix du lycée publié dans Le Petit Champenois. L’année suivante, en 1889, il reçoit huit nominations comme élève de cinquième. Il poursuit sa scolarité à l'École Saint-François de Sales de Dijon. Fondée par le père Christian de Bretenières en 1884, cette école accueille les garçons de la noblesse et de la bourgeoisie de Dijon et de sa région. Grâce aux Bulletin bimensuel de l'École Saint-François de Sales de Dijon, on suit sa scolarité depuis l’année scolaire 1891-1892, alors qu’il est en troisième, jusqu’à la classe de philosophie (actuelle classe de terminale) lorsqu’il obtient son baccalauréat en 1895. Notons d’ailleurs que s’il avait poursuivi sa scolarité normalement, il aurait dû être en troisième en 1890-1891. Nous ne savons pas ce qui explique ce décalage.

S’il apparaît si souvent dans ces bulletins, c’est tout simplement parce qu’il est un bon élève dont le nom est cité dans les « tableaux d’honneur » mensuels ou trimestriels, soit parce qu’il excelle dans une discipline, soit que son comportement général mérite qu’on le nomme, ce qui s’appelle alors la « diligence » qui est une combinaison des appréciations sur : « Application en étude — Travail — Tenue en classe — Succès (leçons et devoirs). » Il n’excelle que dans les matières littéraires : thème grec et latin, version grecque et latine, histoire et géographie, orthographe ou narration française. Sa deuxième place en novembre 1891 et sa première en février 1892 en thème allemand montrent déjà ce goût pour les langues vivantes qui ne fera que croître jusqu’à en faire son métier.

Il est encore très présent dans les tableaux d’honneur en seconde (année scolaire 1892-1893). En revanche, en classe de « philosophie », l’actuelle terminale, il est nettement moins nommé. Il semble d’ailleurs avoir fait deux années de « philosophie », en 1893-1894 et 1894-1895 et aucune de « rhétorique », l’actuelle première. La dernière mention dans ce bulletin est sa réussite au baccalauréat, à la session de novembre 1895.

Enfin, mention d'une autre nature que l’on trouve dans un bulletin, le mardi 29 mars 1892, lorsqu'une « séance dramatique » est offerte par les élèves de troisième à l'évêque de Dijon à l'occasion du huitième anniversaire de la fondation de l'école. Il s’agit d’une pièce en quatre actes, Scander-Bey, dans laquelle Camille Magron joue le rôle de Mouds, cousin de Scander-Bey.

Après le baccalauréat, il n’a pas poursuivi d’études supérieures en France, peut-être parce que sa mère, dont on a vu la situation financière difficile, n’est pas en mesure de les lui offrir. Peut-être est-ce aussi par goût, car, lors du recensement militaire de la classe 1896 à laquelle il appartient, il est étudiant à Berlin, ce qui lui permet sûrement de parfaire sa connaissance de l’allemand qu’il étudiait déjà au collège. On trouve son nom dans l'Amtliches verzeichnis des personals und der studirenden auf der Königl. Friedrich-Wilhelms-universität zu Berlin [Annuaire officiel du personnel et des étudiants de l'Université royale Frédéric-Guillaume de Berlin], des années universitaires 1896-1897 et 1897-1898 (l’année universitaire va d’octobre en mars). On comprend qu’il suit un cursus de langue (« philol » pour philologie).

Extrait de la Amtliches verzeichnis …, de l'année universitaire 1896-1897


Université royale Frédéric-Guillaume de Berlin, vers 1900 (aujourd'hui Université Humboldt)

C’est d’ailleurs dans cette ville qu’il passe devant le conseil de révision qui l’exempte du service militaire pour « lésion organique du cœur ». Deux ans plus tard, en septembre 1898, lorsque sa mère et ses frères et sœurs décident de vendre les maisons de Prauthoy, il est désormais étudiant à Akkerman, en Russie. Cette cité au bord de la mer Noire s’appelle désormais Bilhorod-Dnistrovskyï et se trouve en Ukraine. C’est dans cette ville qu’il signe la procuration conjointe avec sa mère qui donne pouvoir à Alexandre Flocard, propriétaire à Aubigny-sous-Vaux.

Camille Magron, professeur de langues et représentant de commerce

Malheureusement, il n’y a plus aucun acte notarié qui permette de le suivre dans ses déplacements de 1898 jusqu’en 1903. Tout laisse à penser qu’il a passé les cinq années suivantes en Russie, plus précisément en Ukraine, jusqu’à son mariage le 14 avril 1903. Ce jour-là, en l’église catholique de Poltava, en Ukraine, Camille Magron, maître de langue française à l’Institut des jeunes filles nobles de la ville, épouse Louise Vianello, une jeune fille de dix-huit ans, originaire de Venise, qui réside alors à Poltava.

L’Institut des jeunes filles nobles de Poltava a été créé par un ordre impérial d’Alexandre Ier en date du 20 février 1817 qui institutionnalisait des fondations privées antérieures comme celle de Praskovia Iakovlevna Bakourinskaïa (1784-1815), épouse de Semion Mikhaïlovitch Kotchoubeï (1778-1835) pour l’éducation des jeunes filles pauvres de la noblesse. Cet institut devint une institution d’État en 1827, à l’image d’institutions similaires existant en Russie, en particulier à Moscou et à Saint-Pétersbourg. L’institut de Poltava est le premier parmi les villes de province et le sixième de tout l'Empire russe. Il offrait une éducation esthétique et morale et donnait le droit de devenir préceptrice des enfants de la noblesse et des membres du clergé. Comme il se doit, le programme comportait l’enseignement des langues étrangères, en particulier du français qui jouissait alors d’un grand prestige au sein de l’élite russe.

Vue actuelle des bâtiments de l’Institut des jeunes filles nobles de Poltava

Cet institut a disparu en 1917. Lorsque Camille Magron y enseigne, il est hébergé dans un bâtiment construit par l'architecte russe d'origine française Louis Charlemagne-Baudet qui abrite aujourd’hui l’Université nationale technique Youri Kondratyouk de Poltava (notice Wikipédia en russe de l'Institut).

Si la raison de la présence de Camille Magron à Poltava s’explique bien, nous n’avons aucune information sur celle de Louise Vianello et de ses parents.

Camille Magron et Louise Vianello habitent toujours à Poltava lorsque naît leur premier fils, Roland, le 15 janvier 1904. Ensuite, lorsque la mère de Camille fait son testament, en septembre 1908, le couple vit alors à Venise, où Camille est employé de commerce. C’est dans cette ville que naît leur deuxième fils, Olivier, le 8 février 1909. Ils y vivent encore au moment du décès de la mère de Camille en juillet 1909 (a-t-il parcouru les mille trois cents kilomètres entre Venise et Pont-l'Évêque pour ses obsèques ?) et de sa déclaration de succession en janvier 1910.

Comme pour tous les enfants du second lit, la liquidation de la succession de son père ne lui a guère été favorable. Il a récupéré la modeste somme de 1 814 francs qui a été plus tard complétée avec sa part dans la vente des quelques terres et surtout des maisons de Prauthoy qui s’élève à 1 305 francs, soit 4/36e (11 %) du total. La succession de sa mère, malgré ses pertes financières, lui permet de récupérer un peu de patrimoine. Dans son testament du 20 septembre 1908, qu’elle passe devant un notaire de Bourbonne-les-Bains, Céline Prodhon, veuve Magron, lègue à son fils la moitié de la propriété qu’elle possède à Verseilles-le-Bas, qui lui vient de son père. C’est une maison de campagne, avec un jardin et un terrain clos de murs d’un peu plus de deux hectares. L’autre moitié de cette propriété est léguée à Jeanne Magron, ép. Depardieu. Après le décès de sa mère, Camille se retrouve en possession d’une maison très éloignée de là où il vit et qui ne lui rapporte quasiment rien. En 1908, la propriété est louée pour 84 francs par an, soit la moitié (42 francs) pour Camille. Avec sa sœur, ils décident de la vendre. L’éloignement de celui-ci, qui vit à Venise en 1909, puis à Turin en 1911, explique probablement le délai entre le décès de leur mère et la vente effective de cette propriété qui n’a lieu que le 17 août 1911. Elle est adjugée pour 8 000 francs, à Paul Petitot, cultivateur, à Verseilles-le-Bas, et son épouse, soit 4 000 francs pour Camille. Avec cette vente, le dernier lien des enfants Magron du second lit avec la Haute-Marne, le pays de leurs ancêtres, est définitivement rompu.

Dans le cours de l’année 1910, Camille Magron et Louise Vianello viennent se fixer avec leurs fils à Paris d’où ils ne bougeront plus. Lorsque leur naît une fille, Hélène, leur troisième et dernier enfant, le 25 septembre 1910, ils habitent au n° 9 de la rue du Parc-de-Montsouris, dans le XIVe arrondissement, qui, comme son nom l’indique, est proche du parc du même nom. Camille Magron est alors qualifié de professeur de langues vivantes. Quelques mois plus tard, le 31 juillet 1911, lorsqu’il signe la procuration pour la vente de la propriété de sa mère, à Verseilles-le-Bas, il est qualifié de représentant de commerce, à cette même adresse parisienne. Pourtant, cette procuration est signée de Turin où il se trouve.

Paris (XIVe), 9, rue du Parc-de-Montsouris

Pour la période qui va de 1911 à 1922, nous ne savons pas quelle est son activité professionnelle. Est-il toujours professeur de langues vivantes ? Représentant de commerce ? En revanche, vers 1915, la famille change complètement de quartier et vient habiter au n° 6, rue de Béarn, dans le Marais, derrière la place des Vosges.

Camille Magron, expert-traducteur-juré auprès du tribunal de la Seine

En 1922, pour la première fois, Camille Magron apparaît dans l’Annuaire du commerce Didot-Bottin, comme expert-traducteur-juré, auprès du tribunal de la Seine. Il a alors deux adresses, celle de son domicile de la rue de Béarn et une autre, dans le IXe arrondissement, au 12, rue de Caumartin, près du boulevard des Italiens. 

Annuaire du commerce Didot-Bottin, 1922

Annuaire du commerce Didot-Bottin, 1923

Annuaire du commerce Didot-Bottin, 1923

Ensuite, dans toutes les annonces jusqu’en 1931, son adresse n’est plus que la rue de Béarn. Dans les premières annonces, il ne propose que huit langues : allemand, anglais, bulgare, espagnol, italien, portugais, russe et serbe. Le temps passant, il enrichit son offre avec de nouvelles langues jusqu’à pouvoir proposer ses services en douze langues ! 

Annuaire du commerce Didot-Bottin, 1929
Il propose onze langues

Annuaire du commerce Didot-Bottin, 1930
Il ajoute le tchèque à la liste déjà longue

Comme ce ne sont que les langues pour lesquelles son niveau d’expertise lui permet d’être traducteur ou interprète, on n'ose imaginer le nombre de langues pour lesquelles il n’avait que des notions ! D'ailleurs, le hollandais – on dirait aujourd'hui le néerlandais – qu'il proposait en 1923 a vite disparu. Ce petit article d'Excelsior se moque gentiment de lui en ajoutant le français à la liste déjà longue des douze langues qu'il propose.

Excelsior, du 27 mars 1934

Vers 1931, il change d’adresse professionnelle et s’installe désormais au n° 21, place des Voges, à une centaine de mètres de la précédente adresse.

Dans la presse de l’époque, son nom apparaît souvent comme interprète lors de procès. En juillet 1932, lors du procès de Paul Gorgulov, qui a assassiné le président de la République Gaston Doumer, le 7 mai 1932, il est appelé à partager son appréciation à propos d’un roman en russe du prévenu (il n’est pas clair s’il en a été le traducteur). Son jugement est sans appel : « Certains passages sont complètement incompréhensibles. Toute analyse littéraire est presque impossible… »

Camille Magron a aussi été secrétaire adjoint de l’association des traducteurs-jurés (mentions en 1929 et 1930).

Avec un certain sens de l’opportunisme, après l’occupation de Paris par les Allemands, en juin 1940, il propose ses services de traducteur, comme dans cette annonce parue dans Le Matin :

Le Matin, du 29 septembre 1940

Il répète plusieurs fois cette annonce jusqu’à son décès.

Domiciles parisiens

Paris (IIIe), 6, rue de Béarn (immeuble à gauche, à l'angle de la rue Roger-Verlomme, ancienne impasse de Béarn)
Au fond, le pavillon de la Reine et la place des Vosges

La famille a eu plusieurs domiciles dans le Marais. Le premier, comme on l’a vu ci-dessus se trouve au n° 6, rue de Béarn. La première mention est en 1915. La famille y est recensée en 1926, sauf qu’à cette date, seuls s’y trouvent Louise Vianello avec ses enfants Olivier et Hélène. Le père, Camille, est recensé seul, non loin de là, au 9, rue Saint-Gilles. C’est aussi à cette seule date, avant le décès de Camille, que Louise Vianello a une occupation professionnelle comme couturière. Y a-t-il comme un parfum de séparation ? En définitive, on n'entendra plus parler de la rue Saint-Gilles et l’adresse la plus habituelle de Camille Magron et sa famille jusqu’en 1930 est la rue de Béarn. C’est en même temps l’adresse du domicile familial et l’adresse professionnelle. 

Ensuite, vers 1931, les deux seront distinctes. En effet, lors du recensement de 1931, toute la famille réunie habite au n° 27, rue des Francs-Bourgeois, dans un immeuble qui, au vu de son style et de sa façade en briques, vient d’être construit. Un an plus tard, c’est dans cet appartement que décède le fils cadet, Olivier, le 11 juillet 1932, à vingt-trois ans. La famille déménage ensuite à quelques dizaines de mètres de là dans l’ancien hôtel de Marle, au n° 11, rue Payenne. 

Paris (IIIe), 11, rue Payenne, cour de l'hôtel de Marle (photographie ancienne)
source : Paris, Bibliothèques spécialisées

Cet hôtel historique qui abrite aujourd’hui l’Institut suédois depuis 1971 était alors, comme la plupart des hôtels particuliers du Marais en fort mauvais état comme le montre cette photo.

Hôtel de Marle, état avant restauration
source : site de l'Institut suédois 

Le beau jardin actuel qui donne sur la rue Elzévir était alors recouvert d'un hangar qui servait de garage. La famille y a vécu au moins depuis 1936 jusqu’à l’achat du bâtiment par la Suède en 1965 et aux travaux de restauration avant l’ouverture du centre.

Hôtel de Marle, entrée sur la rue Payenne
source : POP - Plateforme ouverte du patrimoine

La famille Magron partage cet hôtel avec deux artistes. Le premier est l’écrivain André Pieyre de Mandriargues (1909-1991) qui achète deux appartements en 1935 et vient y habiter à cette date. La seconde est Leonor Fini (1907-1996), une artiste peintre d’origine argentine qui a une liaison avec l’écrivain depuis 1931. Celui-ci l’installe dans l’un des deux appartements. Même après la fin de leur relation, ils continuent de vivre côte à côte dans l’hôtel de Marle. Après-guerre, ils sont rejoints par Sforzino Sforza (1916-1977), fils de l'ex-ministre italien des Affaires étrangères, antifasciste de la première heure. Les trois sont recensés à cette adresse, en 1946, en même temps que Louise Vianello, veuve Magron, et sa fille Hélène. Leonor Fini a vécu rue Payenne jusqu’au début des années soixante lorsqu’elle est allé habiter rue La Vrillière.

Leonor Fini, dans son atelier, rue Payenne, en 1952
Sur la relation d'André Pieyre de Mandriargues et Leonor Fini et la rue Payenne, voir cette notice

Au même moment, la famille Magron a aussi une adresse sur la prestigieuse place des Vosges, au n° 21, qui est mentionnée pour la première fois en 1932 et qui semble surtout être liée à l’activité professionnelle de Camille Magron. C’est pourtant le domicile qui est indiqué dans son acte de décès en novembre 1940. Comme en 1926, il n’est pas exclu que Camille Magron fasse « appartement à part » avec le reste de la famille. Dans les années qui suivent, les Magron conservent les deux adresses de la rue Payenne et de la place des Vosges. En 1964, la première est l’adresse de Roland Magron lors de son décès. En 1967, la seconde est le domicile où décède Louise Vianello, veuve Magron. Entre ces deux dates, la famille a dû quitter l’hôtel de la rue Payenne qui venait d’être acquis par la Suède pour y loger le Centre culturel suédois, devenu l’Institut suédois.

Les dernières années de Camille Magron et Louise Vianello

Camille Magron meurt le 2 novembre 1940, dans son domicile au 21, place des Vosges. Il n’a que soixante-quatre ans. Il est probable que ce décès ait été assez brutal car, comme on l’a vu, il passe encore des annonces pour proposer ses services de traducteur le jour de son décès. L’entrée à son nom dans la table des successions de 1940 du 4e bureau de la Seine permet de constater qu’il ne laisse aucun bien ni mobilier, ni immobilier, au moment de son décès. Comme son frère Gabriel, il ne semble pas avoir hérité de leur père cette constance et cette détermination à amasser un patrimoine.

Après son décès, sa veuve reprend la suite comme traductrice assermentée, peut-être seulement pour l’italien. On trouve une première mention en 1946. Elle continue à vivre rue Payenne avec ses enfants où elle est recensée en 1946 avec sa seule fille Hélène. En revanche, l’adresse professionnelle reste celle de la place des Vosges. Il existait encore, il y a quelques années, une plaque professionnelle à gauche de la porte cochère au nom de L. Magron. Elle a disparu depuis.

Vers 1965, la famille doit quitter le 11, rue Payenne et venir vivre place des Vosges. C’est là que Louise Vianello meurt le 5 février 1967 à quatre-vingt-deux ans. Malgré son âge, elle est encore qualifiée d’« expert traducteur » dans son acte de décès. Ensuite, Hélène Magron a vécu au 21, place des Vosges jusqu’à son décès en 1998.

À un moment de sa vie, Camille Magron a visiblement ressenti le besoin de rechercher ses origines. Sa petite-fille m’a communiqué les quelques notes qu’il avait prises dans les registres paroissiaux de Prauthoy. 

Notes, sans date, de Camille Magron,
relevées dans les registres paroissiaux de Prauthoy

Comme on le voit, il n’est pas remonté très loin, mais peut-être le temps lui a-t-il manqué pour cela. Savait-il seulement que son grand-père, mort vingt ans avant sa naissance, venait des Vosges ? Comme on l’a vu, il a quitté Prauthoy très jeune. Plus aucune famille ne l’y rattachait. Ses liens avec ses frères et sœurs semblent avoir été assez distendus. Mon grand-père nous avait parlé de son existence et de son don pour les langues, mais sans plus de renseignements alors qu’il s’agissait de son oncle. Nous avons eu quelques contacts avec Hélène Magron, en particulier un échange téléphonique vers 1986 ou 1987.  Selon elle, une des raisons de cet éloignement trouvait sa source dans les règlements des successions qui avaient eu lieu alors qu’il était à l’étranger et où il aurait été floué.

Camille Magron et Louis Vianello ont eu trois enfants :

  • Roland, né à Poltava (Ukraine) le 15 janvier 1904.
  • Olivier Camille, né à Venise le 8 février 1909.
  • Hélène Marie Louise, née à Paris (XIVe) le 25 septembre 1910. 

Roland Magron (1904-1964)

Peut-être est-ce lui qui est indiqué, avec la seule initiale R. et le nom de Magron, comme traducteur au 12, rue de Caumartin, dans le IXe arrondissement. dans l’Annuaire du commerce Didot-Bottin, de 1926. Si c’est le cas, il n’a pas persévéré dans cette voie. En 1931, il est recensé avec ses parents et son frère et sa sœur au 27, rue des Francs-Bourgeois, comme représentant de commerce. Il n’apparaît pas dans le recensement de 1936, mais, grâce à un article du Petit Havre du 4 Mai 1939, on apprend que Roland Magron, représentant de commerce, demeurant, 11, rue Payenne, à Paris (3e), « qui se trouvait en déplacement à la foire du Havre » s’est fait voler son cabriolet dans la nuit du 20 au 21 avril 1939. Comme on le voit, il est toujours représentant de commerce et son adresse personnelle est toujours le domicile parisien de la famille Magron rue Payenne. Il se marie tardivement le 22 novembre 1951, à la mairie du IIIe arrondissement, avec Gisèle Renard. Il a quarante-sept ans et elle vingt-huit. Elle a déjà été mariée avec Georges Pierron, dont elle a divorcé en avril 1949. Ils n’ont eu qu’une fille, Laurence, qui vit aujourd'hui à Montpellier, avec laquelle j’ai été en relation il y a quelques années.

Roland Magron est mort à Paris, à son domicile de la rue Payenne le 19 novembre 1964 à tout juste soixante ans. Son acte de décès le qualifie de chef vendeur.

Olivier Magron (1909-1932)

Dès le recensement de 1926, alors qu’il n’est âgé que de dix-sept ans, il est qualifié d’ouvrier-dessinateur. Cinq ans plus tard, il est toujours dessinateur et, autant que l’on arrive à lire la mention manuscrite dans le recensement, son employeur semble être « Intransigeant ». S’agit-il du journal l’Intransigeant ? Il décède quelques mois plus tard, le 11 juillet 1932, au domicile de ses parents, au 27, rue des Francs-Bourgeois. Son acte de décès le déclare sans profession. C’est tout ce que l’on sait de sa courte vie, car il est mort à vingt-trois ans.

Hélène Magron (1910-1998)

Hélène Magron ne s’est jamais mariée et est restée avec sa mère. Les quelques mentions d’activité professionnelle sont secrétaire, en 1931, et sténo-dactylo, en 1936. Au moment de son décès, elle est qualifiée de retraitée. Elle est morte pendant ses vacances au village de vacances (V.V.F.) de Giens, 406, avenue de l'Estérel. Son adresse personnelle est encore le 21, place des Vosges. Selon sa nièce Laurence Magron, elle a poursuivi la tradition familiale en étant aussi traductrice assermentée.

Lien vers la généalogie de Camille Magron : cliquez ici.

Article sur ses parents : Jules Magron (1818-1892) [24], négociant, à Prauthoy et ses deux épouses.

mardi 21 juillet 2026

Jeanne Magron (1870-1940), ép. Lucien Depardieu, receveur de l'Enregistrement

Marie Jeanne Célina Magron est née à Prauthoy le 23 février 1870. Elle est la fille de Jules Magron et de sa seconde épouse, Céline Prodhon. Comme tous les enfants du second mariage, elle est née dans la maison de commerce de Jules Magron sur la place. Comme souvent, on ne sait rien de son enfance et de sa jeunesse. Elle a vécu à Prauthoy jusqu'à son mariage. Est-ce pour elle que la famille a acheté un piano qui se trouve dans une des chambres du premier étage, comme l'indique l'inventaire après décès des biens de son père, en 1892 ?

Comme tous les enfants du second lit, la liquidation de la succession de son père ne lui est guère favorable. Elle récupère la modeste somme de 1 814 francs et doit par ailleurs se porter caution solidaire, avec son frère Gabriel, de leur mère en garantie des engagements financiers que celle-ci a dû prendre à l'égard de Louise, Ernest et Marie Magron, les enfants du premier lit.

Dans le courant de l'année 1892, un jeune receveur de l'Enregistrement vient prendre la responsabilité du bureau de Prauthoy. Lucien Depardieu est né le 15 avril 1864, à Thiaucourt (Meurthe-et-Moselle). Son père, Charles Depardieu, est un ancien greffier de la justice de paix et propriétaire dans ce bourg situé entre Metz et Nancy. Dès l'âge de vingt ans, Lucien Depardieu intègre l'administration de l'Enregistrement dans laquelle il va faire toute sa carrière. Comme il est d'usage à l'époque, il est très régulièrement muté d'un bureau à un autre, un peu partout en France. Avant Prauthoy, il est receveur à Blamont (Doubs), en 1887-1890, puis à Grand-Bourg (Creuse) en 1891-1892. À Prauthoy, c'est lui qui reçoit Céline Prodhon, veuve Magron et sa belle-fille Marie Magron, le 20 octobre 1892, pour enregistrer la déclaration de succession de Jules Magron qu'elles viennent déposer.

Au-delà de ces relations « administratives » entre lui et la famille Magron, il est clair que d'autres relations se nouent. Toujours est-il que Lucien Depardieu épouse Jeanne Magron, à Prauthoy, le 2 avril 1894. Il a presque trente ans (il lui manque moins de deux semaines). Jeanne Depardieu a vingt-quatre ans. Elle est accompagnée le jour de son mariage par son oncle Gabriel Prodhon, négociant à Reims, et par son frère Gabriel, alors pharmacien à Dijon. Le jeune couple ne va guère pouvoir rester à Prauthoy. Au début de l'année 1894, Lucien Depardieu est nommé à un poste de receveur de l'Enregistrement en Cochinchine (Vietnam). Peut-être a-t-il demandé cette destination avant ses projets matrimoniaux. Maintenant qu'il est marié et, comme on le verra, que sa femme est enceinte, il obtient que cette affectation lointaine soit reportée, mais, dès le mois de juillet 1894, trois mois après son mariage, il est nommé à Charny (Meuse). C'est dans cette bourgade que naît leur première fille, Reine Anne Marguerite, le 10 octobre 1894, six mois après leur mariage… Autant les conceptions d'enfant avant le mariage étaient déjà courantes à l'époque, autant elles étaient rares dans ce milieu de la petite bourgeoisie auquel appartenaient Lucien Depardieu et Jeanne Magron. On peut aussi noter que, contrairement aux usages de ce milieu, ils se marient sans contrat de mariage, ce qui est une nouvelle preuve que la situation financière de Céline Prodhon ne lui permet pas de doter sa fille au moment de ses noces. Celle-ci devra se contenter de ce qu'elle a reçu lors du règlement de la succession de son père et de ce qu'elle touchera lors de la vente des maisons en 1898.

Grâce au Journal de l'Enregistrement et des Domaines, nous pouvons reconstituer la carrière de Lucien Depardieu. Les affectations connues sont :

  • Châlons-sur-Marne (Marne) : 1885-1887, en tant que surnuméraire de l'Enregistrement.
  • Blamont (Doubs) : 1887-1890 (nomination en septembre 1887).
  • Grand-Bourg (Creuse) : 1891-1892.
  • Prauthoy (Haute-Marne) : 1892-1894. Une nomination en Cochinchine juste avant son mariage (avril 1894) a été reportée.
  • Charny (Meuse) :  1894-1895 (nomination en juillet 1894).
  • Plouescat (Finistère) : 1895-1898 (nomination en mai 1895).
  • Le Thillot (Vosges) : 1898-1905 (nomination en juin 1898).
  • Pont-l'Évêque (Calvados) : 1905-1909 (nomination en avril 1905).
  • Pézenas (Hérault) : 1910-1911.
  • Auxerre (Yonne) : 1911-1913 (nomination en décembre 1911).
  • Briey (Meurthe-et-Moselle) : 1913 (nomination en avril 1913).
  • Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) : 1920-1923.
  • Orléans (Loiret) : 1923-1926 (nomination en juin 1923).
  • Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) : 1926-1929 (nomination en septembre 1926).

Comme on le constate, il ne reste guère que deux ou trois ans, voire quatre, au même endroit. Les distances entre les différentes affectations sont souvent de plusieurs centaines de kilomètres. Entre Plouescat et l'affectation suivante au Thillot, il y a même mille kilomètres. Autrement dit, la famille ne peut se fixer nulle part et les déménagements sont incessants. Les lieux de naissance de leurs cinq enfants reflètent cette mobilité géographique subie :
  • Reine Anne Marguerite, née à Charny-sur-Meuse (Meuse), le 10 octobre 1894.
  • Jean, né à Plouescat (Finistère), le 2 mai 1896.
  • Geneviève Marie Élisabeth, née au Thillot (Vosges), le 14 avril 1900.
  • Madeleine, née au Thillot (Vosges), le 10 mars 1902 et décédée à Pont-l'Évêque (Calvados), le 8 juillet 1906.
  • Pierre Lucien André, né à Pont-l'Évêque (Calvados), le 30 novembre 1906.

Une condamnation à quinze jours de prison par le tribunal correctionnel de Morlaix en août 1898 jette un jour étrange sur la personnalité de Lucien Depardieu. L'article de La Dépêche de Brest rappelle les faits à l'origine de la condamnation :

Le 27 mai dernier [1898], M. L'Herrou, capitaine de gendarmerie à Morlaix, se rendait chez M. Depardieu (Lucien), âgé de 34 ans, à cette époque receveur de l'enregistrement à Plouescat, actuellement appelé à remplir les mêmes fonctions dans l'Est, et l'interrogeait, en vertu d'ordres de ses chefs, à l'occasion d'une plainte portée par la mère de sa bonne contre la femme d'un gendarme de la brigade de Plouescat.
M. L'Herrou écrivait sous la dictée de M. Depardieu, quand ce dernier, prenant sur son bureau une copie d'un rapport que le capitaine avait adressé à son chef immédiat, lui demanda s'il maintenait les termes de ce rapport. Sur la réponse affirmative du capitaine, M. Depardieu s'écria : « Je ne comprends pas qu'on ait donné des galons à des gens comme vous. »
Le capitaine, après s'être assuré que ces paroles étaient bien à son adresse, riposta : « Vous êtes un insolent ! »
Il prit son képi et sa cravache et sortit immédiatement en ajoutant : « Vous aurez de mes nouvelles. »
Au moment où le capitaine L'Herrou atteignait la porte, M. Depardieu l'apostropha en ces termes : « Vous êtes un drôle et un polisson ! » 

On ne sait pas quelles sont les raisons qui motivent les propos de Lucien Depardieu. Il est pour le moins inhabituel qu'un fonctionnaire public, receveur de l'Enregistrement, injurie un commandant de gendarmerie au point de finir devant un tribunal. Entre représentants de l'autorité de l'État, les conflits se gèrent habituellement de façon plus discrète. Lucien Depardieu ne peut arguer d'une réaction impulsive et irraisonnée motivée par la teneur de l'interrogatoire ou des circonstances. En effet, le journaliste ajoute que, lors du procès, « par le ton de ses réponses, [Lucien Depardieu] a aggravé sa situation ». Cette affaire n'a visiblement pas nui à sa carrière. Elle démontre peut-être une forme de rigidité psychologique chez lui.

En septembre 1908, alors qu'ils habitent Pont-l'Évêque où Lucien est receveur, Céline Prodhon, veuve Magron, la mère de Jeanne, vient les rejoindre. Âgée de soixante-dix-sept ans, elle doit quitter Bourbonne-les-Bains où elle habitait depuis une dizaine d'années auprès de son beau-frère Prosper Benoit. Après le décès de celui-ci, en juin 1906, elle se retrouve seule et sans ressources. Elle vient vivre auprès de son unique fille. Si tant est que la question se soit posée, il n'y a guère de possibilité du côté de ses fils. L'aîné, Gabriel, vient de s'installer à Roubaix et le cadet, Camille, habite alors à Venise. Elle décède chez son gendre et sa fille le 18 juillet 1909, à l'âge de soixante-dix-sept ans, dans la maison de la place Vauquelin qu'ils habitent alors. C'est Lucien Depardieu qui va déclarer le décès avec son beau-frère Ernest Magron. C'est aussi lui qui se charge de la déclaration de succession au bureau de l'enregistrement de Bourbonne-les-Bains, le 17 janvier 1910.

Maison de la place Vauquelin, à Pont-L'Évêque, domicile de la famille Lucien Depardieu
 où est décédée Céline Prodhon, veuve Magron
En haut : carte postale vers 1910 (la maison est à droite) ; en bas : vue actuelle (2024)

Lorsqu’elle prend en charge sa mère en septembre 1908, celle-ci n’a plus de revenus et quasiment plus de biens. Dans son testament du 20 septembre 1908, qu’elle passe devant un notaire de Bourbonne-les-Bains, Céline Prodhon lègue à sa fille la moitié de la propriété qu’elle possède à Verseilles-le-Bas, qui lui vient de son père. C’est une maison de campagne, avec un jardin et un terrain clos de murs d’un peu plus de deux hectares. L’autre moitié de cette propriété est léguée à Camille Magron. Après le décès de sa mère, Jeanne Magron, ép. Depardieu se retrouve en possession d’une maison très éloignée de là où elle vit avec son mari et qui ne lui rapporte quasiment rien. En 1908, la propriété est louée pour 84 francs par an, soit la moitié (42 francs) pour Jeanne. Avec son frère, ils décident de la vendre. L’éloignement de celui-ci, qui vit à Venise en 1909, puis à Turin en 1911, explique probablement le délai entre le décès de leur mère et la vente effective de cette propriété qui n’a lieu que le 17 août 1911. Elle est adjugée pour 8 000 francs, à Paul Petitot, cultivateur, à Verseilles-le-Bas, et son épouse, soit 4 000 francs pour Jeanne. Avec cette vente, le dernier lien des enfants Magron du second lit avec la Haute-Marne, le pays de leurs ancêtres, est définitivement rompu.

Après plus de quarante-cinq ans de carrière, Lucien Depardieu peut faire valoir ses droits à la retraite le 14 août 1929. Le décret lui attribuant une pension de 21 894 francs, avec une majoration pour enfants de 3 284 francs, décompte exactement quarante-cinq ans trois mois et vingt-neuf jours de services, ce qui place son entrée dans la carrière à la mi-avril 1884, soit le jour de ses vingt ans. Au moment de sa mise à la retraite, il est receveur de classe exceptionnelle qui était probablement le plus haut grade auquel il pouvait accéder et est affecté au bureau de Saint-Denis, où il habite au 45, rue de la Légion d'honneur.

Après sa mise à la retraite, Lucien Depardieu et Jeanne Magron s'installent au hameau de Kerpuns, qui se trouvait alors sur le territoire de la commune de Kérity qui a été absorbée par Paimpol en 1960. Ils y sont recensés en 1931, mais ils sont marqués comme absents. Il est vrai qu'à cette même date, ils habitent aussi à Saint-Denis, au 45, rue de la Légion d’honneur. Lucien Depardieu y est inscrit sur les listes électorales de 1928 à 1933, en même temps que son fils Jean. En revanche, ils habitent bien à Kerpuns lors du recensement de 1936. Peut-être parce qu'ils veulent se rapprocher de Paris et de leurs enfants, ils s'installent vers 1937 à Châteauneuf-en-Thymerais (Eure-et-Loir), au 2, place de la Friche [aujourd'hui, place de la Libération], dans un chef-lieu de canton rural situé entre Dreux et Chartres. Rien ne nous a permis de comprendre la raison du choix d'une telle commune avec laquelle aucun membre de la famille ne semble avoir de liens. Lucien Depardieu y est inscrit comme électeur à partir de 1937.

Vue aérienne de la place de la Friche [aujourd'hui place de la Libération], à Châteauneuf-en-Thymerais
Parmi l'alignement de bâtiments au fond de la place, le n° 2 est la maison complètement à droite

Vue actuelle du n° 2, place de la Friche [aujourd'hui place de la Libération], à Châteauneuf-en-Thymerais

C'est là que Jeanne Magron décède la première, le 28 juin 1940, à l'âge de soixante-dix ans. Son mari lui survit deux ans et demi et décède le 2 décembre 1942, à l'âge de soixante-dix-huit ans. Nous ne savons pas où ils sont enterrés. Peut-être le sont-ils à Prauthoy où il existe une tombe Depardieu-Magron. Les déclarations de succession de l'un et l'autre sont déposées au bureau de Paimpol, ce qui signifie que leur patrimoine principal s'y trouve et que Châteauneuf-en-Thymerais est plutôt une installation temporaire, même s'ils y ont passé entre cinq et sept ans.

La vie de leurs quatre enfants n'est encore connue que de façon lacunaire. Nous avons tout de même pu reconstituer leurs parcours dans les grandes lignes.

Anne Depardieu (1894-1966), institutrice

La première mention que l'on trouve d'elle est le recensement de Paris en 1926. Elle est alors institutrice, à Paris (XVIIIe) et habite au 21, rue Sainte-Isaure. Il est fort probable qu'elle travaille dans l'école qui se trouve en face de son domicile, au 18, rue Sainte-Isaure. Elle y est encore, vingt ans plus tard, en 1946. Après son passage à la retraite, elle habite le même quartier, au 49 bis, rue des Cloÿs. C'est son domicile au moment de son décès, le 11 février 1966. Elle est décédée à Paris (XIVe), 7, rue du Texel [hôpital Léopold Bellan]. Elle ne s'est pas mariée et a toujours vécu seule aux adresses où on la trouve. En 1926, son frère cadet Pierre habite quelque temps avec elle.

École élémentaire, à Paris (XVIIIe), 18, rue Sainte-Isaure
(Source : Wikipédia)


Jean Depardieu (1896-1941), comptable

Au moment du déclenchement de la Première Guerre mondiale, il vient d'avoir dix-huit ans. Il n'est pas appelé, mais, comme la loi l'autorisait, il peut s'engager. Il habite alors avec ses parents à Toulon et le 21 août 1914, il s'engage pour la durée de la guerre, à la mairie de la ville. Il servira pendant tout le conflit, d'abord au 24e régiment d’infanterie coloniale, puis, à partir du 15 juillet 1916, au 21e régiment d’infanterie coloniale et enfin, à la toute fin de la guerre, à partir du 21 septembre 1918, au 27e bataillon sénégalais. Il est démobilisé le 12 septembre 1919. Il est blessé deux fois. Pour cela, il est évacué d'abord le 20 mai 1915, puis le 7 mai 1917. Il est cité deux fois à l'ordre de son régiment et est décoré de la Croix de guerre, puis, en 1932, il reçoit la Médaille militaire.

À la démobilisation, en 1919, il rejoint ses parents à Saint-Germain-en-Laye, même si, en 1921, il n'est pas recensé avec eux. En septembre 1924, il déclare une adresse au 3, rue Champollion, à Paris (Ve). Il y est recensé en 1926 et travaille alors dans les assurances fluviales. Le recenseur décrit le ménage avec deux personnes, lui et une « amie », Bérénice Lung La, née en Amérique en 1902. On le retrouve deux ans plus tard, toujours à Paris, au 25, rue Lalande, dans le XIVe arr. Puis, entre 1930 et 1933, il est inscrit sur les listes électorales de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, au domicile de ses parents, situé au 45, rue de la Légion d'honneur. Il est alors comptable. On le retrouve ensuite, à partir de 1935, au 12, rue Perdonnet, dans le Xe arr. où, lors du recensement de 1936, il partage de nouveau sa vie avec une « amie », Jeanne Cardon, couturière, née dans les Alpes-Maritimes en 1891. Nouveau changement de domicile en 1937, où il revient dans le centre de Paris, dans le Ve arr., au 19, rue Saint-Jacques. C'est à cette adresse qu'il habite lorsqu'il meurt à l'Hôtel-Dieu de Paris, le 25 octobre 1941, à quarante-cinq ans. Son acte de décès le déclare comptable. On retient de ces quelques informations glanées dans sa fiche matricule et dans les recensements parisiens qu'il a eu une vie instable, entre changements fréquents de domicile et liaisons visiblement éphémères qui ne se transforment pas en mariage. Il est mort célibataire.

Élisabeth Depardieu (1900-1989), pharmacienne

Des quatre enfants Depardieu, elle est probablement la plus brillante. À titre d'exemple, à la fin de l'année scolaire 1913, elle est citée au tableau d'honneur du lycée de jeunes filles d'Auxerre où elle reçoit un premier prix. Elle suit des études de pharmacie, peut-être inspirée par l'exemple de ses oncles Charles Sommelet et Gabriel Magron et de ses cousins germains Henri et Charles Sommelet. Elle a d'ailleurs probablement eu ce dernier comme professeur à la Faculté de pharmacie de Paris (vingt-trois ans séparent les deux cousins). Comme les relations dans cette famille semblent avoir été assez distendues, peut-être n'est-ce qu'une coïncidence qu'elle se soit engagée dans cette activité professionnelle déjà bien représentée dans la famille.

En 1925, lorsqu'elle est admise comme membre de la Société de Chimie biologique, devenue aujourd’hui la Société française de biochimie et de biologie moléculaire (SFBBM), elle est désormais pharmacienne et ancienne interne des Hôpitaux de Paris. Elle habite alors au 29, avenue du Bel-Air, à Bois-Colombes. En janvier 1927, elle acquiert le fonds de commerce de pharmacie de la veuve Moinet, à Cires-lès-Mello, rue de la Ville. Dans cette bourgade de l'Oise de moins de mille cinq cents habitants, elle tient cette officine au moins jusqu'en 1931, lorsqu'elle y est recensée seule. Ensuite, sans que l'on connaisse la date exacte, elle acquiert une pharmacie, à Arnouville-lès-Gonesse, au 10, avenue de Villiers-le-Bel. On l'y retrouve de 1934 jusqu'en 1948. Non seulement, cela la rapproche de Paris, mais aussi lui permet de disposer d'une plus grande zone de chalandise. Cette commune de la banlieue parisienne, aujourd'hui dans le Val-d'Oise, compte alors six mille habitants et est en pleine expansion.

Elle vient ensuite habiter à Paris, dans le XVIe arr., au 5, rue Daumier. La première mention que l'on trouve est en 1964. Elle est toujours qualifiée de pharmacienne, mais nous ne savons pas où elle travaille. Cette adresse sera la sienne jusqu'à son décès, le 12 février 1989, à  l'hôpital Ambroise-Paré, à Boulogne-Billancourt. Comme son frère aîné et sa sœur, elle est restée célibataire.

Pierre Depardieu (1906-1962)

En 1921, il est le seul enfant encore présent dans le ménage de ses parents, à Saint-Germain-en-Laye, au 7, rue de la Surintendance. Il est vrai qu'il n'a que quinze ans, mais travaille déjà comme employé de banque. Quelques années plus tard, il habite avec sa sœur aînée Anne, à Paris (XVIIIe), au 21, rue Sainte-Isaure, comme étudiant. Dix ans plus tard, on le retrouve comme chauffeur, à Paris (Xe), au 67, rue Louis-Blanc où il est voisin de son frère Jean qui habite alors rue Perdonnet, une rue perpendiculaire à la rue Louis-Blanc. Autre point commun avec son frère, il cohabite avec Aline Dupuy, couturière, née dans la Haute-Vienne en 1906, qui est qualifiée d'« amie ». Encore dix ans plus tard, il s'est déplacé dans la banlieue sud, à Clamart, dans un pavillon situé au 5, rue Parmentier. L'agent recenseur note « ingénieur », comme profession, ce qui paraît surprenant pour quelqu'un qui était chauffeur une décennie auparavant. Il est toujours en cohabitation, cette fois-ci avec Marie Morissard, avec qui il finit par se marier quelques mois plus tard, le 3 août, à la mairie de Clamart. Ce jour-là, il se qualifie aussi d'ingénieur. Quant à son épouse, elle est déclarée sans profession. Il a alors trente-neuf ans alors que son épouse en a trente cinq. Ils n'auront pas d'enfants. Il décède jeune, à l'âge de cinquante-cinq ans, dans la maison familiale de Kerpuns, sur la commune de Paimpol. En l'absence d'enfants, il fait un testament au profit de son épouse qui hérite ainsi du pavillon de Clamart, une petite maison d'un seul niveau, avec une cuisine et trois pièces, surmontées d'un grenier, sur un terrain de 200 m². Son épouse est décédée à l'hôpital de Lorient le 27 janvier 1995, à quatre-vingt-trois ans. Son acte de décès l'a dit employée de maison retraitée, à Lorient, 8, rue des Droits de l'Homme.

Pavillon de Pierre Depardieu et Marie Morissard, à Clamart, 5, rue Parmentier.
Un premier étage a été ajouté postérieurement au décès de Pierre Depardieu

En définitive, aucun des quatre enfants de Lucien Depardieu et Jeanne Magron n'a eu de descendance. Les deux filles sont restées célibataires. Les deux garçons ont cohabité avec plusieurs femmes, ce qui ne manque pas de surprendre. Seul Pierre a régularisé, peut-être tardivement, sa situation. Si, dans ces années-là, aucune famille n'échappe à certaines irrégularités dans la vie de leurs enfants, il est tout de même troublant que sur quatre enfants, aucun n'ait eu le parcours habituel des rejetons de la petite ou moyenne bourgeoisie (le métier de receveur de l'Enregistrement ressort plutôt de cette seconde catégorie), c'est-à-dire un mariage vers vingt-cinq ou trente ans, peut-être un peu plus tôt pour les femmes, et un, deux, voire trois enfants. Comme nous l'avons dit au début de ce message, l'histoire des parents a aussi commencé de façon un peu irrégulière.

Tombe de la famille Depardieu-Magron au cimetière de Prauthoy

Au cimetière de Prauthoy, à côté de la tombe de Jules Magron, se trouve une autre tombe, de facture beaucoup plus récente (années quatre-vingt ?), portant la simple mention « Famille Depardieu-Magron », sans aucune information sur les personnes qui y seraient inhumées. L'histoire de la famille Depardieu ne laisse pourtant pas imaginer un attachement particulier à Prauthoy. Certes, c'est le village natal de Jeanne Magron et le lieu où Lucien Depardieu et Jeanne Magron se sont rencontrés et mariés, ce qui peut justifier une forme d'attachement sentimental. En revanche, quand ils décèdent dans les années quarante, cela fait presque cinquante ans qu'ils n'ont plus de lien avec Prauthoy. Là aussi, cette tombe et ce qu'elle peut signifier comme retour aux sources pour les Depardieu nous interrogent sur cette famille. On aurait pu penser qu'ils chercheraient à se faire enterrer à Kérity où ils ont une maison familiale. 

Lien vers la généalogie de Jeanne Magron : cliquez ici.

Article sur ses parents : Jules Magron (1818-1892) [24], négociant, à Prauthoy et ses deux épouses.

mercredi 15 juillet 2026

Marie Magron (1857-1931)

La vie de Marie Magron, la troisième fille de Jules Magron et de Zélia Dargentolle, est une vie discrète, à l'ombre de son père, puis de sa sœur aînée Louise. Peut-être que si nous l'avions rencontrée, elle nous en aurait imposé par son caractère ou sa présence. En revanche, nos sources étant essentiellement les actes d'état civil et les actes notariés, il en ressort immédiatement une forme d'effacement. Les vies riches en actes et en actions de toutes sortes de ses autres frères et sœurs ne nous donnent pas le même sentiment.

Marie Thérèze Delphine Magron naît à Prauthoy le 12 octobre 1857. Comme sa sœur aînée Louise et son frère Ernest, elle voit le jour dans l'ancienne maison Magron, celle qui provient de ses grands-parents Barthélemy Magron et Marie Mathieu. Lorsque sa mère meurt le 27 septembre 1861, il ne lui manque que quelques semaines pour fêter ses quatre ans. Lorsque son père se remarie, elle a huit ans.

Jusqu'au décès de son père, en 1892, elle vit auprès de lui et de sa belle-mère Céline Prodhon. Lors de l'inventaire après décès, le notaire précise qu'elle « n’a jamais quitté la maison et a constamment travaillé au magasin de son père ». Ce métier de demoiselle de magasin n'est pas déclaré dans les différents actes où elle apparaît. Aucun recensement ne lui donne cette qualification, ni aucun acte notarié. Elle est toujours dite sans profession comme si le fait de contribuer au commerce de son père n'était pas reconnu comme une activité professionnelle. De même, comme elle ne quitte pas la maison familiale, son père ne lui propose pas de lui rendre son compte de tutelle, comme il le fait pour sa sœur aînée en 1872, lorsqu'elle se marie, ou pour son frère Ernest, en 1882. Au moment de l'inventaire des biens du père, en 1892, comme nous l'avons relaté dans l'article consacré à Ernest, elle lui emboîte le pas pour demander non seulement les intérêts sur la part due dans la succession de sa mère, mais aussi les revenus des immeubles indivis entre son père et elle. Au final, lors de la liquidation de la succession, c'est elle qui obtient la plus grande part car, à la différence de son frère, elle n'a même jamais reçu d'argent de son père. Il lui est attribué 9 234 francs. Sur cette somme, sa belle-mère lui paye comptant 2 000 francs et, comme pour son frère, le solde reste dû selon un échéancier précis, avec une affectation hypothécaire en sa faveur comme garantie et une caution solidaire de Gabriel et de Jeanne Magron.

En revanche, Marie Magron ne souhaite visiblement pas rester vivre avec sa belle-mère pour l'aider à tenir le commerce familial. Faut-il y voir le signe d'une mésentente entre les deux femmes ? Toujours est-il qu'en 1896, elle habite désormais chez sa sœur Louise et son mari Charles Sommelet, dans la maison qui abrite leur pharmacie, à Langres, au 5, place Ziegler. Au même moment, sa belle-mère est seule à Prauthoy, avec une domestique pour gérer le magasin. Que fait Marie auprès de sa sœur et de son beau-frère ? Elle est toujours dite sans profession, ce qui peut laisser penser qu'elle les aide, comme elle l'avait fait pour son père, sans que cette activité soit plus reconnue par les agents recenseurs.

Le dimanche 30 octobre 1898, après que les frères et sœurs et leur mère ou belle-mère se sont décidés à se séparer des maisons de Prauthoy, elle les représente tous lors de la vente sur adjudication qui a lieu ce jour-là, à la mairie du village. Elle se porte acquéreur de l'ancienne maison Magron, pour 3 500 francs. Ce n'est probablement pas pour l'habiter, car elle est louée depuis longtemps à des boulangers qui y tiennent leur four et ont une boutique. En 1887, elle est occupée par Villemot, boulanger à Prauthoy, pour 300 francs par an. Les héritiers Magron la louent ensuite à un autre boulanger, Henri Boisselier, par un bail du 15 juillet 1896, pour le même montant. Le four se trouve dans une des chambres du premier étage. Peut-être que Marie Magron se réserve une pièce comme pied-à-terre lorsqu'elle revient à Prauthoy ? Pourtant, depuis 1896, il n'y a plus aucun membre de la famille Magron au bourg, ni même de cousins. Autrement dit, rien ne la rattache plus à son village natal, hormis peut-être des relations amicales. En l'absence de plus d'informations, il est difficile de savoir ce qui attache Marie Magron à Prauthoy au point de racheter la maison familiale. Ce n'est pas la nostalgie de sa maison d'enfance car elle n'y a que peu vécu. Dès l'âge de trois ans, elle a habité avec sa famille dans la grande maison de Jules Magron.


Maison Barthélemy Magron, à Prauthoy,
rachetée en 1898 par Marie Magron à ses frères et sœurs et revendue en 1905

De plus, il lui incombe l'entretien de cette maison. Il est probable que c'est plus une charge pour elle qu'une source de revenus. D'ailleurs, elle est obligée d'en rabattre un peu sur le loyer qui passe à 250 francs annuels. Tout cela l'a conduite à la revendre moins de sept ans plus tard, le 11 août 1905, à Émile Gabriel, boulanger à Prauthoy, pour 3 000 francs. L’acte de vente constate qu’elle est en état de vétusté. Au moment de la revente, elle perd donc de l'argent. 

En 1906, Marie Magron est encore recensée à Langres chez sa sœur et son beau-frère. Ensuite, elle n'apparaît plus jusqu'en 1931. Le 6 mai 1920, elle est témoin au mariage de son neveu Charles Sommelet avec Lucile Chancrin, à Paris. Elle se déclare sans profession, domiciliée à l'hôpital Saint-Louis, donc à la même adresse que son neveu. Il est fort probable que Charles Sommelet, vieux célibataire lorsqu'il se marie – il a quarante-trois ans – ait eu auprès de lui depuis plusieurs années sa tante pour s'occuper de son ménage. Ce n'est qu'une supposition, mais, avec cette information, après tout ce que l'on sait déjà, il est tentant de penser que le rôle de Marie Magron est celui, choisi ou pas, d'abord d'aider son père, puis sa sœur, et maintenant son neveu. Il n'est pas rare à cette époque, dans les familles, de voir une fille se consacrer à une mission d'aide familiale, au service des autres, probablement au détriment ou au sacrifice de sa propre vie. Au moment de son décès, la table des successions de Langres note qu'elle ne possède rien. Les quelques économies qu'elle avait obtenues lors de la succession de son père ont depuis disparu. Cette place dans la famille s'accompagne aussi d'une forme de dépendance économique, d'abord vis-à-vis de son père, puis ensuite de sa sœur et son beau-frère.

Elle est de retour à Langres, chez sa sœur, avant 1931, peut-être à la suite du décès de son beau-frère Charles Sommelet en novembre 1926. Elle décède le 30 octobre 1931, à soixante-quatorze ans, dans la maison Sommelet de la place Ziegler.

Le Petit Haut-Marnais, du 1er novembre 1931

Notons que seuls sa sœur et ses enfants avisent du décès. Il n'est fait aucune mention de ses autres frères et sœur. Elle est inhumée à Prauthoy, auprès de ses parents. Elle est le seul enfant Magron à reposer à Prauthoy. 

Tombe Magron, au cimetière de Prauthoy

Plaque de la tombe Magron, au cimetière de Prauthoy

Lien vers la généalogie de Marie Magron : cliquez ici.

Article sur ses parents : Jules Magron (1818-1892) [24], négociant, à Prauthoy et ses deux épouses.

lundi 6 juillet 2026

Ernest Magron (1852-ap. 1922), voyageur de commerce à Reims et Mons

Auguste Ernest Lucien Magron est né le 17 novembre 1852, à Prauthoy. Habituellement appelé Ernest, il est le fils aîné de Jules Magron (1818-1892) [24] et de Zélia Dargentolle (1820-1861). Lors de sa naissance, ses parents habitent encore l’ancienne maison Magron, qui avait été achetée en 1812 par ses grands-parents Barthélemy Magron et Marie Mathieu puis vendue à ses parents en 1846. Sa mère décède alors qu’il n’a que huit ans, si bien qu’il est ensuite élevé par sa grand-mère, Marie Joblot, veuve Dargentolle, qui habite alors à Prauthoy. Il a treize ans lorsque son père se remarie avec Céline Prodhon.

Il est recensé jusqu'en 1861 dans le ménage de ses parents, à Prauthoy. Ensuite, il n'apparaît plus. On le retrouve lors du recensement militaire des jeunes gens de la classe 1872 comme employé de commerce, à Reims. Il est fort probable qu'il ait rejoint un frère de sa belle-mère, Gabriel Prodhon, qui est alors négociant en tissus à Reims. À l'issue du conseil de révision, il est ajourné pour une année à cause de sa « faiblesse de constitution », puis il est finalement appelé au service le 5 novembre 1874, au 114e régiment d'infanterie. Il est libéré le 5 novembre 1875, après avoir obtenu le grade de caporal. Il retourne alors vivre à Reims, où il habite au n° 12, rue des Telliers, en 1876. Il est alors voyageur de commerce, ce qui sera sa profession durant toute sa vie jusqu'à la dernière mention connue en 1922.

Jusqu'en 1892, il est régulièrement domicilié à Reims, comme, par exemple, le 17 mai 1892 lorsqu'il vient jusqu'à Prauthoy pour l'inventaire des biens de son père, décédé quelques semaines plus tôt. Dès les actes suivants, en particulier lors de la liquidation de la succession de son père, le 26 janvier 1893, il donne procuration et n'apparaît plus à Prauthoy. Il est vrai qu'il habite désormais à Mons, en Belgique.

Le 30 janvier 1882, Jules Magron présente un compte de tutelle à son fils Ernest, comme il l'avait fait dix ans plus tôt pour sa fille Marie. En revanche, à la différence de cette dernière, Ernest Magron ne valide jamais ce compte, empêchant de ce fait le règlement de la succession de sa mère. Négligence du fils ? Mauvaise entente entre le père et le fils ? On ne le sait pas. Dix ans plus tard, après le décès du père, lors de l'inventaire, Ernest réclame les 3 312 francs évalués dans le compte de tutelle augmentés de dix ans d'intérêts, soit 1 656 francs, auxquels il ajoute également une somme de 1 663 francs représentant l'estimation des revenus de sa part des immeubles indivis entre son père et lui après le décès de sa mère. Sa sœur Marie lui emboîte le pas. En définitive, lors de l'inventaire, le montant total des sommes dues à Ernest s'élève à 6 630 francs, sur lequel il a reçu 1 000 francs de son père. Comme nous l'avons expliqué dans la notice consacrée à Jules Magron, lors de la liquidation de sa succession, les héritiers acceptent les réclamations d'Ernest et de Marie Magron. Le montant total attribué à Ernest est alors de 7 445 francs, dont 4 000 francs lui sont payés immédiatement par sa belle-mère Céline Prodhon et, pour le reste, celle-ci s'engage vis-à-vis de son beau-fils Ernest et de sa belle-fille Marie sur un échéancier et, comme garantie, elle hypothèque les biens qu'elle possède à leur profit. Et, pour renforcer le tout, Gabriel Magron et Jeanne Magron, le demi-frère et la demi-sœur d'Ernest se portent cautions solidaires de leur mère. Pour prendre la mesure des écarts d'attribution, il suffit de rappeler que Gabriel, comme Jeanne et Camille, n'obtient que 1 814 francs. On imagine bien que tous ces paiements et ces garanties prises au profit des enfants du premier lit ont dû laisser des traces dans les relations entre les frères et sœurs des deux mariages. Lorsque les immeubles de Prauthoy sont vendus en 1898, Ernest, comme sa sœur Marie, touche 10/36e (28 %) du prix de vente tandis que les enfants du second lit ne récupèrent que 4/36e (11 %) chacun.

Mons, rue de la Chaussée

Comme nous le disions, à partir de 1892, Ernest Magron habite à Mons. Sa présence y est pourtant plus ancienne. Le 29 septembre 1886, naît dans cette ville Marthe Zélia Amélie Magron, fille d'Ernest Magron, marchand, « de résidence en cette ville », rue de la Biche et domicilié à Reims qui se reconnaît être le père, et d'Amélie Plon, tailleuse. Deux ans plus tard, quasiment jour pour jour, le 22 septembre 1888, le couple, toujours non marié, donne naissance à une autre fille, Denise Marie Lucienne Magron. Comme pour la première, l'acte de naissance précise qu'Ernest Magron est marchand, domicilié à Reims et « de résidence en cette ville », rue de la Chaussée et qu'il se reconnaît être le père de l'enfant. On comprend que depuis le milieu des années 1880, Ernest Magron se partage entre son domicile légal de Reims et son domicile de fait à Mons, auprès de sa « femme » et de ses filles. Il est vrai que son métier de voyageur de commerce lui permet d'entretenir l'illusion auprès de sa famille, ou tout du moins de son père, qu'il vit toujours à Reims. Ce n'est probablement pas un hasard si, quelques mois après le décès de son père, en avril 1892, il régularise la situation en se mariant le 28 décembre 1892 avec Amélie Plon, à Mons. Son père étant décédé, il n'a plus à obtenir son autorisation pour se marier. Ne voulait-il pas l'affronter en lui dévoilant sa liaison avec une jeune fille belge ? Si, au contraire, il l'a fait, s'est-il vu opposer une fin de non-recevoir ? On ne le saura sans doute jamais. Ce qui est sûr est qu'à partir de cette date, la vie d'Ernest Magron se déroule à Mons auprès de sa belle-famille. D'ailleurs, le jour de son mariage, les quatre témoins sont tous des parents de sa femme. Ce même jour, Ernest Magron et Amélie Plon légitiment un autre enfant, Lucien Alfred Plon, né à Bruxelles le 18 octobre 1880. Est-ce un fils d'Ernest qui ne l'a pas reconnu au moment de sa naissance ? Est-ce un enfant qu'il a accepté de reconnaître tout en sachant qu'il n'était pas de lui ? Notons au passage qu'Amélie Plon a eu un autre fils illégitime, Alfred Lucien Plon, né le 15 octobre 1881 et décédé le 14 janvier 1882 à Ghlin, aujourd'hui une section de la ville de Mons. On ne sait évidemment pas s'il s'agit d'un enfant d'Ernest Magron.

Signatures au bas de l'acte de mariage d'Amélie Plon et Ernest Magron, à Mons, le 28 décembre 1892

Les sources généalogiques belges sont moins riches qu'en France, en particulier à cause du manque de recensements qui permettent souvent de suivre finement les domiciles et les activités des familles et surtout de s'assurer de leur composition. De ce fait, si nous avons identifié trois enfants de ce couple, rien ne nous assure qu'ils n'ont pas eu d'autres enfants après leur mariage. Nous avons seulement trouvé quelques actes qui permettent de tracer à gros traits la vie d'Ernest Magron et de sa femme entre 1892 et 1922, date à laquelle on perd sa trace.

De façon un peu surprenante, le 18 juillet 1909, Ernest Magron est à Pont-l'Évêque, dans le Calvados pour le décès de sa belle-mère Céline Prodhon. Il accompagne son beau-frère Lucien Depardieu pour déclarer le décès à la mairie. À la suite du règlement de la succession de Jules Magron et des difficultés apparues entre les enfants du premier lit et ceux du second, on aurait pu penser que les relations s'étaient distendues, d'autant plus que la distance géographique entre Ernest, à Mons, et le reste de la famille, n'aidait pas à une plus grande proximité. Visiblement, il n'en est rien en 1909 car il n'hésite pas à parcourir les plus de quatre cents kilomètres entre les deux villes, en passant par Paris, pour aller au chevet de sa belle-mère. Devant l'officier d'état civil de Pont-l'Évêque, il se déclare représentant de commerce, à Mons.

Lors du mariage de leur fille aînée, Marthe, à Liège, le 10 juillet 1915, avec Camille Long Pretz, comptable à Liège, Ernest Magron et son épouse Amélie Plon habitent toujours à Mons où il exerce encore le métier de représentant de commerce.

En revanche, lorsque leur fils Lucien Magron se remarie à Liège le 6 janvier 1923, Amélie Plon est désormais décédée et Ernest Magron est revenu vivre en France. L'acte de publication de mariage de son fils en 1922 le qualifie de voyageur de commerce, domicilié à Paris (Xe arr.), au 45, rue de l’Échiquier. C'est la dernière trace que l'on ait de lui. Pour le moment, les recherches pour trouver son acte de décès sont restées infructueuses.

La connaissance de la vie et de la descendance de leurs trois enfants connus reste là aussi lacunaire.

Le fils aîné, Lucien Magron, se marie une première fois à Mons le 12 août 1911 avec Julia Joséphine Petit, puis, après avoir divorcé, une seconde fois à Liège le 6 janvier 1923, avec Guillelmine Netta Bourseaux. À cette date, il est qualifié de sculpteur, à Esneux, étant précisé qu'auparavant, il habitait à Liège. On n'en sait pas plus, ni même s'il a eu une descendance.

La fille aînée, Marthe Magron, épouse à Liège le 10 juillet 1915, Camille Long Pretz, comptable à Liège. On leur connaît deux enfants :

  • Camille, né à Liège le 10 mars 1916.
  • Christiane, née à Liège le 6 mai 1920.

Le père est décédé à Liège le 21 décembre 1927. Il est toujours comptable, au 9, rue de la Légia.

Nous avons réussi à glaner quelques informations sur Camille Long Pretz, le fils aîné de Camille Long Pretz et Marthe Magron :

  • Licencié en 1940 de l'Université de Liège, avec une thèse sur : Les prêtres et les devins chez Eschyle et Sophocle.
  • Professeur de langues anciennes, à Bruxelles, en 1958.
  • Préfet à l'Athénée royal de Chimay, avec prise de rang le 15 novembre 1967.
  • Décès de son épouse dans l'état civil de Tournai du 6 au 20 septembre 2012 : Madeleine Dupéroux, 77 ans, Fleurus, veuve de Camille Long Pretz.
  • Auteur probable d'une dictée à difficultés pour un concours d'orthographe : Kaléidoscope (Caléidoscope).

Quant à la fille Christiane, nous avons la chance d'avoir trouvé son avis de décès :


Cet avis nous donne les principales informations que l'on possède sur elle : licenciée en sciences politiques et sociales de l'Université de Liège, directrice honoraire de l'Institut national d'assurance maladie-invalidité, au moment de son décès (2014) et officier de l'Ordre de Léopold. On apprend aussi qu'une petite Clémentine représente la descendance à la sixième génération d'Ernest Magron et Amélie Plon. Au moment de son mariage, en 1947, Christiane Long Pretz vit avec sa mère à Liège, au 9, rue de la Légia. Son mari, Alfred Roland, est alors docteur en droit et vit non loin de sa fiancée, à Liège, au 44, rue de la Légia.

La fille d'Alfred Roland et de Christiane Long Pretz vient de décéder en février de cette année, ce qui permet de compléter l'ébauche d'arbre généalogique.


La fille cadette d'Ernest Magron et Amélie Plon, Denise Magron, ne semble pas s'être mariée. Grâce à un contentieux porté devant la commission de recours en matière d'assurance maladie-invalidité, on sait qu'elle est employée au service du Fonds national d'assurance maladie-invalidité de la province de Liège jusqu'au 27 septembre 1948, date à laquelle elle doit cesser son activité pour raison de santé et qu'elle est congédiée avec un préavis de six mois le 24 novembre 1948. Comme son recours est déposé en janvier 1951, elle est encore vivante à cette date. On perd ensuite sa trace.

Parmi les frères et sœurs de nos huit arrière-grands-parents, Ernest Magron est celui dont la vie est la plus mal connue et surtout dont la descendance est la moins assurée. Il partage avec Louis Donnet, le fait d'être l'un des deux seuls dont la date de décès n'est pas connue. En revanche, il est le seul des arrière-grands-oncles ou grands-tantes pour lesquels il reste une incertitude sur le nombre d'enfants et des zones d'ombre sur les petits-enfants. Cela s'explique bien sûr par les sources généalogiques disponibles en Belgique. Une autre raison est surtout que la mémoire familiale ne permet pas de combler les manques ou de répondre aux questions que pose sa biographie « à trous ».

Lien vers la généalogie d'Ernest Magron : cliquez ici.

Article sur ses parents : Jules Magron (1818-1892) [24], négociant, à Prauthoy et ses deux épouses.