mercredi 10 juin 2026

Jules Magron (1818-1892) [24], négociant, à Prauthoy et ses deux épouses

Les premières années de Jules Magron, 1818-1845

Jules Magron est né le 15 décembre 1818, à Prauthoy, fils de Barthélemy Magron [48], cordonnier, et de Marie Mathieu [49]. À la naissance, il est enregistré avec les prénoms Claude André, mais il ne sera jamais connu que sous le prénom de Jules. Certains actes d’état civil postérieurs lui donneront les prénoms de Claude André Jules. Il est le troisième et dernier fils du couple, mais il sera celui qui restera le plus longtemps implanté à Prauthoy et dont la réussite sociale sera la plus notable.

Comme toujours, nous ne savons rien de sa jeunesse. Il est allé à l’école du village où il a appris à lire et à écrire auprès d’un maître, Antoine Lambert, instituteur à Prauthoy entre 1816 et 1839 qui a laissé un excellent souvenir dans le bourg. Comme ses deux frères, il se destine à devenir cordonnier. C’est le métier qu’il déclare lors du recensement des jeunes gens de la classe 1838. On apprend à cette occasion qu’il mesure 1,70 m, qu’il est châtain aux yeux gris et qu’il a le visage « gravé », autrement dit grêlé par la petite vérole (ou variole). Malgré une difformité à l’épaule, il est reconnu bon pour le service, mais son père, probablement parce qu’il veut le garder près de lui, lui paye un remplaçant pour le service militaire comme le permettait la loi à l’époque. C’est donc un certain Pierre Martin, charpentier, né en 1815 à Selles, dans la Haute-Saône, qui part à sa place, le 26 décembre 1839, au 7e régiment d’artillerie.

Jules Magron et Zélia Dargentolle, 1845-1861

Ensuite, la première mention que l’on trouve de Jules Magron est son mariage avec Zélia Dargentolle, le 14 juillet 1845, à la mairie d’Isômes, un village à cinq kilomètres au sud de Prauthoy. Il a vingt-six ans et son épouse vingt-cinq. Elle est la fille d’un instituteur, Didier Dargentolle, mort en 1840 et d’une couturière, Marie Joblot. Fait remarquable pour l’époque, celle-ci a donné naissance à des triplets le 29 janvier 1830 — un garçon et deux filles — qui n’ont vécu que trois quarts d'heure. Lors de son mariage, Jules Magron est qualifié de buraliste, à Prauthoy. À cette époque, il s’agissait essentiellement de la vente du tabac qui était un monopole d'État. Les buralistes étaient nommés par le préfet et il était alors d’usage de réserver ce type de commerce à d’anciens fonctionnaires ou militaires, ou à des personnes qui « auront accompli dans un intérêt public des actes de courage ou de dévouement ». Rien dans ce que l’on sait de Jules Magron ne permet aujourd’hui de savoir ce qui lui a valu cette attribution d’un bureau de tabac.

Jusqu’en 1861, il est le plus souvent qualifié de marchand-buraliste dans les différents actes d’état civil, les recensements et les actes notariés. Pourtant son activité va beaucoup plus loin que le simple commerce du tabac, comme on va le voir.

Prauthoy, maison Barthélemy Magron, vue actuelle (été 2025).
On distingue au rez-de-chaussée l'emplacement des deux boutiques.
Jules Magron y est né, y a vécu avec ses parents, puis avec sa première épouse et ses enfants jusqu'en 1860.
Elle est sortie de la famille en 1905.

Le 28 avril 1846, moins d’un an après son mariage, Jules Magron achète à ses parents la maison que ceux-ci possèdent à Prauthoy. Comme on l’a vu, il y a alors deux boutiques au rez-de-chaussée, qui donnent sur la route nationale. L’une sert probablement de boutique de cordonnier et l’autre de bureau de tabac et de magasin pour les époux Magron-Dargentolle. Barthélemy Magron et Marie Mathieu se réservent deux pièces au premier étage jusqu’à leur décès. Jules Magron et sa femme peuvent alors disposer de la cuisine, des boutiques et de trois pièces, appelées « chambres » dans les actes notariés. Vers 1853, ils y font des travaux, puisque le cadastre porte la mention d'une « augmentation de construction ». C’est là qu’ils vivent jusqu’en 1860. À cette date, ils ont récupéré la jouissance des deux autres pièces après le décès de Marie Mathieu en 1847, puis de Barthélemy Magron en 1855. C’est aussi dans cette maison que naissent leurs neuf enfants, dont seuls trois atteignent l’âge adulte :

  • René Auguste, né le 22 juin 1846 et décédé le 9 juillet 1846.
  • Marie Françoise Joséphine, née le 10 janvier 1848 et décédée le 4 octobre 1848.
  • Marie Julie Clémence, née le 11 mai 1850 et décédée le 27 novembre 1851.
  • Marie Louise Augustine, née le 9 juin 1851.
  • Auguste Ernest Lucien, né le 17 novembre 1852.
  • Marie Delphine, née le 19 janvier 1854 et morte le 15 novembre 1855.
  • Marie Joséphine Amélie, née le 13 avril 1856 et morte le 7 octobre 1857.
  • Marie Thérèse Delphine, née le 12 octobre 1857.
  • Marie Julie, née le 31 mai 1859 et morte le 17 juillet 1859.

On remarquera que les six enfants sont tous morts avant l’âge de deux ans. À la différence de l’usage pratiqué dans de nombreuses autres régions, aucun des garçons ne porte les prénoms des grands-pères (Didier, Barthélemy) ni du père (Jules). Toutes les filles ont au moins Marie parmi leurs prénoms, probablement davantage par dévotion mariale que par hommage à leurs grands-mères Marie Mathieu et Marie Joblot.

C’est donc dans cette maison de la route nationale qu’ils sont recensés de 1846 à 1856. En 1851 et 1856, ils sont aidés dans leur commerce par la sœur de Zélia, Marie, née en 1831, qualifiée de « fille de boutique ». En 1856, la mère et une autre sœur de Zélia, Ernestine, née en 1833, habitent avec eux, probablement dans les pièces libérées par le décès de Barthélemy Magron en 1855. Ernestine est blanchisseuse.

L’activité de Jules Magron et de son épouse prend de plus en plus d’ampleur. Il est d’ailleurs significatif qu’en mars 1854, pour la première fois, Jules Magron soit appelé à délibérer avec les plus gros contribuables de Prauthoy et le conseil municipal pour décider d’une contribution exceptionnelle pour financer les réparations de la cure. On retrouvera souvent son nom pour ce type de sollicitation qui semble être une procédure légale en cas d’impôts extraordinaires.

Le maison paternelle et historique des Magron devenant trop petite, Jules Magron et Zélia Dargentolle en achètent une autre beaucoup plus importante, qui se trouve de l’autre côté de la rue, sur la place publique, en face de la première. Le 14 décembre 1859, Julie Bonne Zéphirine Feytou, veuve d’Antoine Mongin de Montrol, inspecteur des Eaux et Forêts, qui habite à Langres, leur vend une grande maison avec un jardin attenant ainsi décrite :

  • 1° un vaste corridor à l’entrée donnant accès aux cour et jardin (par la suite, on parlera de passage)
  • 2° un corps de logis comprenant au rez-de-chaussée deux cuisines ayant vue sur la place et deux chambres ayant vue sur la cour, au premier étage, trois pièces ayant vue sur la place publique et trois autres sur la cour, ces pièces régnant sur les appartements du rez-de-chaussée et sur le corridor d’entrée, grenier sur le tout, cave
  • 3° une première remise contenant la cuve et le pressoir, cave au fond et grenier dessus
  • 4° une seconde remise à côté de la première, grenier au-dessus, les deux remises ayant leurs portes d’entrée sur la rue
  • 5° cour au fond des bâtiments, basse-cour, lieux d’aisance, bûcher
  • 6° terrain par derrière, clos de murs, en nature de vigne, de la contenance de 3 320 m². 

Comme on va le voir, il y avait bien besoin de remises importantes pour stocker les nombreuses marchandises de leur commerce.

Ils prennent possession de cette nouvelle maison le 1er mars 1860 et engagent des travaux d’amélioration et d’agrandissement dont la nature exacte n’est pas connue (le cadastre note une simple « augmentation de construction »). La transformation la plus importante est la création d’un magasin, à la place de la cuisine de droite du rez-de-chaussée et de la chambre qui la prolonge. Pour le reste, la structure et l’organisation de la maison ne sont pas modifiées comme on le constate en comparant la description de l’acte de vente, l’inventaire après décès de 1892 et les photos, plus tardives, que l’on possède.

À droite, maison Jules Magron, acquise en 1859 (vue vers 1910).
On distingue à gauche l'angle de la maison Barthélemy Magron avec l'entrée d'une des deux boutiques.

Maison Jules Magron : détail

C’est dans cette nouvelle maison que Jules Magron et Zélia Dargentolle habitent lors du recensement de 1861, avec leurs trois enfants. La sœur de Zélia, Marie Dargentolle, vit toujours avec eux, comme fille de boutique. Son autre sœur, Ernestine Dargentolle, lingère « en ménage » et sa mère, la veuve Dargentolle, habitent également dans cette même maison, mais sont recensées dans un ménage distinct.

Situation des différentes maisons Magron sur le cadastre de Prauthoy (1829).

Comme on le constate sur le cadastre et que le mentionne l’acte de vente, un petit jardin de 500 m² est totalement enclavé dans la propriété des Magron, avec un droit de passage pour les propriétaires. Cela signifie que ces derniers devaient entrer chez les Magron pour accéder à leur jardin. C’est probablement pour remédier à cette situation incongrue et probablement gênante que Jules Magron et Zélia Dargentolle se mettent d’accord avec les propriétaires du jardin, Rose Rabiet et son mari Nicolas Pitollet, pour l’acquérir. Ceux-ci ont probablement exigé de vendre en même temps une « petite maison » qu’ils possédaient et qui se trouve en face sur la place. C’était à prendre ou à laisser. Le 23 janvier 1861, avant même de prendre possession de leur nouvelle maison, les époux Magron signent cet achat devant le notaire Pillenet, de Vaux-sous-Aubigny, pour 2 000 francs. Ils se retrouvent ainsi les pleins et entiers propriétaires de leur jardin. En revanche, ils ne font rien de la petite maison acquise sur la place. Quelques années plus tard, Jules Magron la vend pour 500 francs à la commune de Prauthoy qui va la démolir pour agrandir la place et élargir la rue de la Fontaine qui se poursuit par le chemin vicinal de Prauthoy à Chatoillenot. Le 10 juin 1867, la commune désigne un expert pour fixer le prix de cette maison et le 18 juillet 1867, elle vote un crédit de 500 francs pour l’acquérir. Le moment est opportun car « depuis peu une portion du toit de ladite maison s’est effondrée. » En outre, le même jour, la commune vote un crédit de 390 francs pour le « prix de différents matériaux de construction vendus à la commune par le Sr Magron » qu’elle envisage d'utiliser pour la reconstruction prochaine de la salle de classe de garçons et de la mairie. On comprend que Jules Magron a réussi à vendre les matériaux récupérés lors de la démolition de la maison. Comme il n’y a plus de maison à acquérir, puisqu’elle a été démolie, la commune modifie, le 4 août, la délibération du 18 juillet en maintenant le crédit de 500 francs, mais cette fois uniquement pour l’achat de la parcelle. Dans cette négociation et cette transaction qui rapportent 890 francs à Jules Magron, on perçoit qu’il a suffisamment de poids pour négocier un prix de vente, incluant les matériaux, à un niveau satisfaisant pour lui. Il est probable que la dissociation du prix entre les matériaux et la parcelle n’est qu’un artifice pour permettre de faire valider cette acquisition par les autorités de tutelle de la préfecture.

La famille Magron dans le recensement de Prauthoy, en 1861

C’est dans la nouvelle maison de la place que décède Zélia Dargentolle le 27 septembre 1861, à l'âge de quarante et un ans. Dans son acte de décès, elle est qualifiée de marchande, comme dans certains actes de naissance de ses enfants. Son mari est régulièrement qualifié de marchand-buraliste. Comme son beau-père, elle est enterrée dans le nouveau cimetière de Prauthoy, créé en 1854, mais, à la différence de celui-ci, sa tombe existe toujours.

Comme il existe des enfants mineurs au décès de Zélia Dargentolle, le notaire Pillenet, de Vaux-sous-Aubigny se rend les 25 et 26 octobre 1861 dans la maison familiale pour faire l’inventaire des meubles, des titres, des dettes et des créances de la communauté de biens ayant existé entre les époux. Comme toujours, cet acte est d’une richesse incroyable tant sur le cadre de vie de la famille Magron, que sur leur activité de marchands.

La première information concerne la description des différentes pièces parcourues par le notaire et le greffier de la justice de paix qui assure la prisée du mobilier. Malgré le grand nombre de pièces décrites dans l’acte de vente, la vie de la famille se déroule dans trois pièces : une cuisine qui donne sur la rue, une chambre à la suite de la cuisine qui donne sur la cour et une chambre au premier étage à laquelle on accède par un escalier sous lequel se trouve une alcôve. Comme on l’a vu, l’autre cuisine décrite dans l’acte de vente avec la chambre qui est derrière sur la cour a été transformée en magasin. Certaines des autres pièces du premier étage sont occupées par la veuve Dargentolle et sa fille Ernestine. Malgré cela, on voit mal comment sont utilisées les six pièces du premier, sauf à ce qu’elles servent aussi de lieu de stockage pour les marchandises.

La cuisine est peu meublée : une petite table en bois fruitier avec huit chaises garnies en paille, une horloge avec sa boîte en sapin, un buffet en bois de chêne, un miroir et une couchette en fer avec son sommier, un matelas, un traversin de plume, une couverture piquée et un édredon. Cela signifie qu’une ou deux personnes dorment dans cette pièce. En revanche, la cuisine se fait encore dans la cheminée, avec la crémaillère et un gril. En complément, le « réchaud économique » doit permettre de chauffer des plats, mais il ne s’agit pas encore d’une cuisinière. On y trouve évidemment tout le matériel de cuisine, la vaisselle, le linge associé à la cuisine : serviettes, essuie-mains, tabliers, mais aussi du linge de corps : caleçons, chemises d’homme, mouchoirs de poche, ainsi que des souliers, des bottes, des bottines et deux paires de babouches.

Dans la chambre qui fait suite à la cuisine, l’ameublement est là aussi assez sommaire : deux tables avec huit chaises, une commode ancienne en noyer, un placard garde-robe, une armoire en bois de chêne, une couchette en bois de frêne avec sa table de nuit. Il est probable que cette pièce serve à la fois de chambre à coucher (pour les parents ?) et de salle à manger. Une glace et cinq cadres ornent les murs. Hormis un peu de vaisselle (couteaux, cuillères à café, etc.), les placards contiennent surtout des habits : quarante paires de bas, six robes, quatorze jupons, un caban, deux pantalons, trente-trois chemises d’homme, vingt-six chemises de femme, un manteau de femme, une mente en coton et une autre en laine, quatre paletots, une redingote, cinq gilets de flanelle, quatre cravates, treize cols, vingt et un bonnets, trois paires de manchettes, trois paires de gants et un chapeau, ainsi que d’innombrables mouchoirs de cou et de poche. Il faut y ajouter le linge de table et la literie. Enfin, Jules Magron et sa femme possèdent une ombrelle en soie, deux parapluies en soie et trois autres en coton. Ces vêtements nombreux et diversifiés contrastent curieusement avec la modestie de l’ameublement et de l’équipement de la cuisine et de la vaisselle, comme si le vêtement importe plus que le confort intérieur. Enfin, vingt-six volumes dépareillés représentent les seuls objets de culture.

Dans la seule chambre inventoriée au premier étage, on ne trouve qu’une couchette en bois de chêne garnie de ses draps et couvertures et une armoire en bois de chêne. Les deux armoires du premier et du second sont sûrement celles que Jules Magron a achetées lors de la vente des meubles de son père le 14 mai 1855 pour 45 francs. Enfin, une alcôve aménagée sous l’escalier intérieur est garnie d’un matelas avec ses draps, sa couverture piquée et son édredon. Avec ce dernier lieu de couchage, on dénombre quatre lits : un dans la cuisine, un dans la chambre du rez-de-chaussée, un dans la chambre du premier étage et un dans l’alcôve sous l’escalier, ce qui suffit pour coucher les parents et les trois enfants. La mère de Zélia et ses deux sœurs ont probablement apporté leurs propres meubles qui restent leur propriété, ce qui explique qu’ils n’apparaissent pas dans l’inventaire.

Probablement parce qu’ils y habitent depuis peu de temps, les greniers, caves, jardin et cour contiennent peu d’objets. On peut seulement noter les sept cents litres de vin rouge, récolte de 1860, et les quatre cent cinquante litres de vin de la récolte de 1861. Dans la cour, se trouve une baignoire en zinc. On imagine qu'ils devaient la rentrer dans la maison pour les rares bains qu'ils prenaient.

L’estimation totale des biens est de 2 119 francs. Les lits (« couchettes ») avec leurs garnitures complètes représentent une part significative de cette estimation : 210 francs pour le lit de la chambre du rez-de-chaussée, 160 francs pour la couchette de la cuisine et 108 francs pour le lit du premier. Avec celui de l’alcôve, cela représente 506 francs, soit 24 % du total. En regard, une armoire est prisée 8 francs et une horloge 24 francs. Le vin est estimé à 275 francs au total. L’autre grand poste est constitué des vêtements, de la literie, du linge de cuisine, etc. Pour illustrer cela, l’item 24 de l’inventaire, constitué de dix-huit faux-cols, trente et une chemises d’homme, vingt-six chemises de femme, huit jupons et trente-cinq draps est prisé 300 francs. Autrement dit, l’aisance financière permet d’abord de bien s’habiller et de dormir confortablement et au chaud. On perçoit le chemin parcouru par le fils par rapport au père. La valeur des biens mobiliers de celui-ci était de 620 francs (460 sans le cuir nécessaire à son métier de cordonnier) alors que le fils possède, six ans après, plus de 2 000 francs de biens, soit quatre fois plus. 

Ce qui fait surtout la valeur de l’avoir de Jules Magron et Zélia Dargentolle est l’ensemble des marchandises contenues dans leur magasin qui est estimé à 14 801 francs. Le notaire note consciencieusement l’ensemble des biens stockés, sous trente-sept items qui, peu ou prou, sont rangés de façon ordonnée : les tissus, les vêtements et accessoires à l’usage de la personne, la mercerie, l’épicerie, la librairie, etc. 

Le textile représente un stock de 8 662 francs (59 % du total). On y trouve, sous forme de coupons, tous les types de tissus : cotonnade, indienne, toile de plusieurs variétés, lainages, tartanelle, molleton, tissu d’ameublement, coutil, droguet, futaine, mousseline, cretonne, calicot, drap, rubans, dentelles, velours, doublures, etc. Le nombre de mètres de tissu disponibles est indiqué pour chaque variété. Ce sont donc un peu plus de 6 700 m de tissus que stockent Jules Magron et Zélia Dargentolle ! Avec cela, on peut espérer que les clients, plus probablement les clientes, trouvaient de quoi satisfaire leurs besoins. Ils vendent aussi de la matière brute : laine filée blanche et noire, coton à tricoter et coton à tisser bleu et blanc.

Viennent ensuite des vêtements et des accessoires à l’usage de la personne : blouses, chemises, « pantalons confectionnés », gilets, caleçons, camisoles, mouchoirs, foulards, châles, bas, cravates, gants, bonnets, etc. Comme on le constate, à une époque où tous les vêtements sont faits sur mesure, soit à la maison, soit chez un tailleur ou une couturière, il n’y a que trente chemises et vingt-cinq pantalons dans le magasin Magron-Dargentolle. Tout le reste ne consiste qu'en accessoires dont cent quarante-six chapeaux, soixante-douze casquettes et trois cent quatre-vingt-cinq paires de sabots ! Quelques parapluies, chapeaux de paille, babouches, etc. complètent le choix offert aux clients. Cet ensemble représente 2 939 francs (20 %).

Un item qualifié de « mercerie » contient beaucoup plus que ce que désigne aujourd’hui ce terme. Certes, on y trouve des aiguilles, du fil, de la passementerie, des boutons, des crochets pour blouse, des cordonnets, des ciseaux, mais aussi de nombreux objets très divers : brosses, tabatières, peignes, papier à cigarette, allumettes, crayons, porte-monnaie, mèche « souffrées », couteaux suisses, médailles en argent, bagues en doublé (on dirait aujourd’hui plaqué), boucles d’oreilles en doublé, billes en verre, etc. Le rayon mercerie est valorisé 470 francs (3 %).

L’épicerie propose tous les produits non périssables que les habitants ne peuvent se procurer par eux-mêmes : farine et graines de lin, amandes, café, réglisse, semoule, riz, vermicelle, macaroni, fromage de Gruyère, poivre, moutarde, clous de girofle, huile d’olive et autres variétés d’huile, vinaigre, sucre, soufre, vitriol, chandelles, savon, mélasse, cire, noir de fumée, indigo, ocre, crin, laine, corde, auquel il faut ajouter dix-sept sacs de cent kilos de sel. Le tout est prisé 1 558 francs (11 %). Comme on le voit, l’épicerie englobe un rayon de droguerie.

Un petit assortiment de confiserie de 80 francs propose des dragées, du sirop de gomme, des bonbonnières, du pain d’épice et des croquets.

Enfin, un peu pêle-mêle, des articles renforcent l’idée de bazar de village, c’est-à-dire d’endroit où l’on trouve tout ce dont on a besoin : fleurs artificielles, en bouquets ou en couronnes, bougies, cierges, « fayences » et verroterie, assiettes, pièces de terrerie, verres, bouteilles, pipes en terre et en bruyère, poudre, plomb et fonte de chasse. On peut ajouter à cet inventaire un pot contenant environ une centaine de sangsues (au total, 543 francs, soit 4 %).

Comme beaucoup d’épiceries à l’époque, quelques livres sont à disposition des clients. Ce sont des almanachs, des volumes de piété et des livres classiques à l’usage des écoles. En toute rigueur, Jules Magron aurait dû demander un brevet de libraire, car, même pour des livres d’usage courant, cette autorisation était nécessaire. Il ne semble pas l’avoir fait, ni n’avoir été inquiété pour vendre des livres sans brevet. Dans ce même rayon, il vend un peu de papeterie : rames de papier, boîtes de plumes métalliques, enveloppes, encre. Il s’agit malgré tout d’une activité marginale qui ne représente que 140 francs de son stock (1 %).

Pour finir, il propose tout de même du tabac, lui qui était à l’origine buraliste. Les trois kilos de cigares et les quarante-deux kilos de tabac à fumer et à priser valent 409 francs (3 %).

En synthèse, et par ordre décroissant d’importance en valeur, le commerce de Jules Magron et Zélia Dargentolle se compose de :

  • Tissus : 59 %.
  • Vêtements et équipement de la personne : 20 %.
  • Épicerie : 11 %.
  • « Bazar » : 4%.
  • Mercerie : 3%.
  • Tabac : 3%.
  • Librairie-papeterie : 1%.
  • Confiserie : 1%.

Malheureusement, le notaire ne décrit pas où se trouvent ces marchandises dans la maison. Les plus de six kilomètres de tissus doivent occuper un volume non négligeable, soit dans une des deux remises, soit dans les chambres inoccupées du premier étage.

Avec les meubles qui garnissent le magasin (480 francs) et les 218 francs en caisse, cela représente un total de 15 499 francs.

Il faut y ajouter tout ce que leur doivent leurs clients qui monte à 10 160 francs, ce qui représente presque 70 % de la valeur de leur stock. Et encore, seulement 77 % de ces créances clients sont considérées comme recouvrables. En 1872, onze ans plus tard, lors du compte de tutelle de sa fille aînée, Jules Magron dénombre que seulement 6 990 francs ont été recouvrés sur cette somme comptabilisée en 1861, soit moins de 70 %. Autrement dit, le commerçant ne vendait pas seulement des marchandises mais assurait aussi le rôle d’organisme de crédit avec un taux de recouvrement extrêmement faible. Cela montre la fragilité financière de ce type de commerce et que son modèle économique ne pouvait fonctionner que sur la base d’une marge très importante qui permettait de couvrir la constitution d’un stock conséquent et l'octroi d'un crédit aux clients tout aussi important.

L’analyse du passif du couple montre que, comme ses parents, Jules Magron veille à n’avoir aucune dette autre que commerciale. Sur l’ensemble des prix de vente des biens achetés entre 1846 et 1861 depuis leur mariage, soit la maison de ses parents, celle qu’ils habitent, la troisième maison à Prauthoy et les quelques parcelles, soit un total de 16 080 francs, ils ne doivent plus que 500 francs en 1861. Pour donner un ordre de grandeur, l'ensemble de leurs achats immobiliers représente seize années des revenus annuels de l’instituteur de Prauthoy. En 1852, en cumulant son traitement d’instituteur, la rétribution scolaire des parents , l’indemnité comme secrétaire de mairie, de sonneur et de chantre de l’église et la valeur du vin que lui fournissent les parents, ses revenus sont évalués à 985 francs. Les sœurs institutrices qui assurent l’éducation des filles de Prauthoy gagnent quant à elles 390 francs par an (ou 470 francs selon un autre document).

En revanche, les dettes commerciales sont beaucoup plus importantes. Le total est de 3 793 francs, pour quatorze fournisseurs, soit une moyenne de 270 francs par fournisseur. Si l’on considère que ces dettes fournisseurs sont représentatives des sources d’approvisionnement de Jules Magron (ce qui reste à démontrer), on constate que huit fournisseurs sont situés à Langres et deux à Dijon, soit respectivement à vingt et quarante kilomètres de Prauthoy. En valeur, cela représente 77 % des dettes. Ce sont des merciers ou des épiciers en gros, un négociant, un fabricant de chandelles, un libraire et un marchand de fer. Les autres fournisseurs se trouvent à Vitteaux, Bar-le-Duc, Limoges et Bordeaux (pour les sangsues).

On comprend mieux le sens d’un commerce comme celui de Jules Magron et Zélia Dargentolle. À une époque où les transports sont difficiles et coûteux, ils mettent à disposition des clients les marchandises que ceux-ci ne peuvent se procurer directement à Langres et Dijon, où il leur est difficile de se rendre. Ils doivent donc disposer d’une grande variété de produits pour répondre à toutes les demandes, ce qui rapproche leur activité de celle d’un bazar. Ils doivent aussi disposer d’un stock important qui représente une immobilisation financière conséquente. Par ailleurs, ils font crédit à leurs clients. Au total, ce sont près de 25 000 francs qui sont immobilisés, entre le stock et les créances clients. En regard de cette somme, leur trésorerie en liquide est ridiculement faible car elle n’est que de 218 francs au moment de l’inventaire. Leur seule marge de manœuvre est donc constituée des dettes contractées auprès de leurs fournisseurs. Ils ne peuvent les régler que s’ils parviennent à recouvrer les sommes dues par leurs clients. Tout cela démontre la grande fragilité de leur modèle économique où ces trois montants : le stock immobilisé, les créances clients et les dettes fournisseurs doivent continuellement s’équilibrer. D’un côté, ils doivent acquérir et garder la confiance ainsi que la fidélité de leurs clients, à qui il faut toujours fournir les produits dont ils ont besoin. D’un autre côté, ils doivent également acquérir et maintenir la confiance de leurs fournisseurs qui acceptent de leur livrer des marchandises et d’être payés plus tard. Jules Magron et Zélia Dargentolle – il est impossible de faire la part des mérites de chacun dans ce type d’association – devaient posséder les qualités nécessaires pour cela. En effet, en 1861, ils bénéficient déjà d'une situation prospère et financièrement saine qui ne va aller qu’en s’améliorant jusqu’au décès de Jules en 1892. Plusieurs facteurs leur sont favorables. Prauthoy disposait déjà d’un marché hebdomadaire qui attirait les habitants des environs et donc des clients potentiels. Par un décret du 26 juin 1850, Prauthoy compte désormais deux foires annuelles, les 13 avril et 20 octobre, ce qui augmente la zone de chalandise de leur commerce. Enfin, la commune est desservie par le train à partir de 1877. Cela facilite le transport des marchandises jusqu’à Prauthoy et permet d’élargir les zones d’approvisionnement. En contrepartie, cela offre aussi aux clients la possibilité d’aller acheter directement, soit à Langres, soit à Dijon. Ce second effet ne semble pas avoir mis en péril le commerce des Magron, ni de leurs successeurs avant les transformations du XXe siècle.

L'importance de Prauthoy comme place de commerce est soulignée par le maire lors d'une délibération du conseil municipal du 14 juin 1864, à propos d'une rumeur de suppression du projet de gare à Prauthoy : 

Est-il possible de nier les affaires qui s’y traitent journellement par suite de l’habitude qu’ont depuis longtemps contractée et du besoin qu’éprouvent les populations de venir y renouveler leurs approvisionnements en épicerie, mercerie, rouennerie, fers, fontes, planches, plâtres etc. dans les anciennes et relativement importantes maisons de commerce qui existent et qu’on ne rencontre pas dans les autres communes.

La maison de commerce Magron-Dargentolle est l'une d'entre elles. On verra qu'en 1892, la centaine de clients connus provient majoritairement de villages situés dans un rayon d'une dizaine de kilomètres autour de Prauthoy. 

Cette vue aérienne de Prauthoy donne un bon aperçu de ce village-rue
Le point rouge indique la maison de Jules Magron

Jules Magron et Céline Prodhon, 1861-1892

Après le décès de Zélia Dargentolle, Jules Magron reste veuf quelques années. Entre 1861 et 1866, sa belle-mère, Marie Joblot, veuve Dargentolle, continue d'habiter la maison de Prauthoy. Elle aide son gendre à élever ses enfants. Avec eux vit toujours Ernestine, blanchisseuse ou lingère de son état. Enfin, Jules Magron est aidé dans son commerce par son autre belle-sœur Marie Dargentolle qui le seconde au moins depuis 1851. Le 16 janvier 1866, Marie Dargentolle, demoiselle de magasin, à Prauthoy, épouse Charles Henry, agent-voyer du canton de Prauthoy, à Prauthoy (l’agent-voyer est alors un fonctionnaire chargé de veiller à l'entretien et à l'aménagement des voies de communication du canton). Le couple est encore recensé dans la maison Magron de Prauthoy en 1866, avant de quitter la commune pour Andelot. Ernestine Dargentolle décède à la fin de l’année 1866, à Prauthoy.

C’est peut-être le projet de mariage de Marie Dargentolle, qui ne pourra alors plus être sa demoiselle de magasin, qui pousse Jules Magron à se remarier. Le 5 février 1866, il épouse Gabrielle Céline Prodhon, dont le prénom d’usage est Céline. Née le 12 août 1831, à Langres, elle est la fille de Gabriel Prodhon (1804-1890) [50] et de Louise Sommier (1803-1834) [51]. Son père, originaire de Courcelles-en-Montagne, dans la Haute-Marne, a débuté comme coutelier, une activité traditionnelle de Langres et de sa région, avant de se consacrer au commerce. Il est marchand épicier à Langres, approximativement entre 1831 et 1849, avant de se retirer à Verseilles-le-Bas, où il vit de ses rentes. Du côté de sa mère, les Sommier sont une famille implantée de longue date à Langres. Son grand-père, Didier Sommier (1769-1829) [102], a exercé plusieurs métiers : chapelier, instituteur, professeur, libraire et enfin greffier en chef du tribunal civil de Langres. Parmi ses oncles, on trouve un libraire à Langres, Rémy Sommier (1800-1863), devenu greffier, comme son père, puis contrôleur aux chemins de fer, à Paris, un autre libraire, toujours à Langres, Théodore Sommier (1805-1861) et un huissier, Jules Petitot (1806-1867). Il semble que Céline Prodhon n’a guère eu de relations avec sa famille maternelle, d’autant plus que sa mère est décédée alors qu’elle avait trois ans et que son père s’est rapidement remarié, dès 1836, lorsque Céline avait cinq ans. C’est cette seconde épouse, Adèle François (1809-1899) qui l’a sûrement élevée. Enfin, Céline Prodhon a un demi-frère, Gabriel Prodhon (1839-1914) dont les déboires financiers ne seront pas sans impact sur la famille de sa demi-sœur, en particulier au moment des règlements de succession. Elle a aussi une demi-sœur, Marie (1845-1897) qui a épousé un boulanger de Bourbonne-les-Bains, Prosper Benoit.

Au moment de son mariage, Céline est demoiselle de magasin à Langres. Elle est donc déjà rompue au métier du commerce, ce qui en fera une aide précieuse pour son mari. Elle sera d'ailleurs régulièrement qualifiée de marchande dans les actes de naissance de ses enfants. À la différence de la première union qui s’est faite sans contrat de mariage, celui-ci fait l’objet d’un contrat d’autant plus que les mariés sont déjà dotés de patrimoines significatifs et qu’il est aussi important de garantir les droits des enfants du premier lit de Jules Magron ainsi que ceux des  éventuels enfants à venir. C’est le notaire de la famille, Me Pillenet, de Vaux-sous-Aubigny, qui officie au domicile de Jules Magron à Prauthoy, le 29 janvier 1866, quelques jours avant le mariage. Les époux se marient sous le régime de la communauté réduite aux acquêts. Au moment du mariage, Jules Magron possède 45 000 francs, en marchandises, meubles, linge, literie et créances, déduction faite du passif envers des négociants. Cette somme est presque le double de ce qu’il possédait au moment du décès de sa première épouse. Soit ses affaires ont notablement prospéré en cinq ans, soit il y a eu une certaine minoration du patrimoine au moment de l’inventaire de 1861. Ces deux raisons ne s’excluent pas l’une de l’autre. Cet avoir est grevé de la part de ses premiers enfants dans la succession de leur mère, estimée au total à 13 200 francs. À cela s’ajoute son patrimoine immobilier, composé des trois maisons qu’il possède à Prauthoy et de quelques parcelles. À quarante-sept ans, il dispose d’un patrimoine enviable dans cette France du Second Empire qui fait de l’enrichissement individuel une vertu.

De son côté, Céline Prodhon possède les droits échus dans la succession de sa mère et ceux, à venir, dans celle de son père. Elle apporte divers objets mobiliers, meubles, linge, literie, ustensiles de ménage pour une valeur de 2 000 francs, une somme en espèces de 2 000 francs, qui est probablement le fruit de ses économies, et enfin une créance de 8 000 francs due par M. Vallot, négociant à Langres, soit, au total, 12 000 francs.

Le jour du mariage à Verseilles-le-Bas, Jules Magron est accompagné d'un ami, François Gy, négociant, à Langres et par Nicolas Joblot, propriétaire à Rivière-les-Fosses, qui est le curateur de ses enfants. C’est en fait un oncle maternel de sa première épouse. Céline Prodhon a pour témoin son frère Gabriel Prodhon, qui est alors commis-voyageur à Reims.

Au moment de son mariage, Céline Prodhon a déjà trente-quatre ans. Malgré cela, le couple a cinq enfants, tous nés à Prauthoy, dont trois atteignent l’âge adulte. À la naissance de son dernier fils, en 1876, Céline Prodhon a quarante-quatre ans :

  • Marie Louise Julie Gabrielle, née le 15 décembre 1866 et décédée le 2 novembre 1867.
  • Marie Jules Gabriel, né le 8 février 1869.
  • Marie Jeanne Célina, née le 23 février 1870.
  • Marie Lucien Camille, né le 20 août 1874 et décédé le 10 octobre 1874.
  • Marie Ernest Camille, né le 8 janvier 1876.

Tous les enfants portent Marie comme premier prénom, probablement par dévotion mariale. À la différence des enfants du premier mariage, ceux-ci portent les prénoms de leur père, de leur mère et de leur grand-père maternel, parfois sous la forme féminisée comme pour la première fille. Le premier fils porte les prénoms de son père et de son grand-père. Son prénom d’usage sera celui de son grand-père Gabriel qui était peut-être aussi son parrain.

L’arrivée de Céline Prodhon dans la maison, le départ de sa fille Marie, devenue Mme Henry, pour Andelot et le décès de son autre fille Ernestine expliquent que Marie Joblot, veuve Dargentolle, quitte Prauthoy et la maison Magron, probablement au début des années 1870, pour suivre sa fille. Elle décède à Andelot le 21 mars 1875, à quatre-vingts ans.

Après son départ, l’appartement qu’elle occupait avec sa fille dans la maison Magron sera régulièrement loué. Selon les recensements, en 1872, c’est Léopold Robin, garde général des forêts, avec sa famille, en 1876, Charles Olivier, employé des contributions indirectes, puis, après une longue interruption, en 1896, Louis Leibelin, receveur des contributions indirectes.

Rapidement, les enfants du premier mariage quittent la maison. En 1866, Ernest Magron est élève au petit séminaire de Langres (le petit séminaire est une école de niveau secondaire (collège, lycée) qui forme aussi bien des futurs séminaristes du grand séminaire que des élèves destinés à rester laïcs). C’est le signe que son père est attaché à lui donner une éducation que lui-même n’a pas reçue. Il aura le même soin pour ses deux autres fils du second mariage. Ernest ne sera plus jamais recensé à Prauthoy.

Le 10 juin 1872, à Prauthoy, Louise Magron, la fille aînée, épouse Charles Sommelet, pharmacien à Langres. Du premier mariage, seule la cadette, Marie, restera continûment auprès de son père, à Prauthoy. L'une et l'autre ont aidé leur père dans son commerce, Louise jusqu'à son mariage et Marie, jusqu'au décès de son père, comme le dit un acte notarié de 1892 : « Marie Magron n’a jamais quitté la maison et a constamment travaillé au magasin de son père. » Elle ira ensuite vivre auprès de sa sœur Louise, épouse Sommelet, à Langres. Elle est la seule enfant du couple à être enterrée à Prauthoy.

De même, les enfants du second mariage quittent rapidement Prauthoy. Dès 1881, Gabriel Magron est indiqué comme absent lors du recensement. Âgé de douze ans, il est placé auprès d’un prêtre, Émile Combes, curé de Percey-le-Petit (aujourd’hui Percey-sous-Montormentier), un village situé à une dizaine de kilomètres au sud de Prauthoy. Dans le recensement, il est qualifié d’étudiant. Ce prêtre doit lui servir de professeur. Peut-être Gabriel Magron se destinait-il alors à une carrière ecclésiastique. Quant à son frère Camille, il n’est plus recensé avec ses parents à partir de 1891. Il est alors élève du collège Saint-François-de-Sales, à Dijon. En 1891, lors du dernier recensement dans lequel apparaît Jules Magron, la famille ne se compose plus que de lui, de son épouse Céline, de sa fille du premier mariage, Marie et de sa fille du second, Jeanne. Les trois fils ont tous quitté Prauthoy.

Notons enfin que de 1866 à 1896, sauf en 1891, Jules Magron et Céline Prodhon ont toujours un ou une domestique à leur service : Augustin Thierry, dix-huit ans, en 1866, Augustine Boisselier, dix-neuf ans, en 1872, Noémie Grisot, vingt-deux ans, en 1876, Marie Thérèse Henriette Pioche, dix-huit ans, en 1881, Angèle Nouvellier, quatorze ans, en 1886, qui est qualifiée d’apprentie employée, et enfin Ernestine Tupin, seize ans, en 1896.

Le 21 avril 1892, Jules Magron décède chez lui à l’âge de soixante-treize ans. L'acte de décès le qualifie de négociant qui est le terme généralement utilisé depuis son mariage avec Céline Prodhon et qui succède à celui, plus restrictif, de marchand. Cela témoigne de son évolution au sein de la communauté villageoise de Prauthoy. Ce sont ses deux fils Ernest et Gabriel, respectivement employé de commerce, à Reims, et étudiant en pharmacie, à Dijon qui déclarent le décès. Il est enterré au cimetière de Prauthoy où sa tombe est toujours visible. Dans le même caveau, reposent sa première épouse, Zélia Dargentolle, et sa fille Marie, décédée célibataire en 1931.

Tombe Magron au cimetière de Prauthoy (été 2025)

Détail de la plaque
L'année de naissance de Jules Magron est erronée

Succession et dernières années, 1892-1909

Moins d’un mois après le décès, toute la famille est réunie le mardi 17 mai 1892 pour procéder à l’inventaire après décès, sous la responsabilité de Me Desvigne, notaire à Vaux-sous-Aubigny, successeur de Me Pillenet qui avait réalisé l’inventaire après décès de Zélia Dargentolle trente et un ans auparavant. Par comparaison, on peut mesurer l’évolution dans l’occupation de la maison et dans son ameublement. On peut aussi étudier l’évolution de l’activité commerciale de Jules Magron, avec les changements et les continuités entre les deux dates.

Signatures de Céline Prodhon, de ses beaux-enfants : Louise, Ernest et Marie
 et de ses enfants : Gabriel, Jeanne et Camille, le 17 mai 1892.

Ce jour-là, sont donc présents Céline Prodhon, veuve Magron, Louise Magron, épouse Sommelet, de Langres, Ernest Magron, voyageur de commerce, à Reims, Marie Magron, de Prauthoy, Gabriel Magron, élève en pharmacie à Dijon, Jeanne Magron, de Prauthoy et, enfin, le seul enfant mineur, Camille, étudiant, âgé de seize ans, qui a été émancipé par sa mère devant le juge de paix de Prauthoy le 30 avril 1892. Son curateur est Charles Henry, qui n’a aucun lien de parenté avec lui puisque c’est le beau-frère de Zélia Dargentolle.

La succession des pièces inventoriées permet de reconstituer l’organisation de la maison. Sur la rue, lorsqu’on regarde la maison, se trouvent de droite à gauche le magasin qui traverse le bâtiment de part en part jusqu’à la cour. À gauche, se trouve la cuisine sur la rue, avec deux fenêtres et, à l’arrière, une chambre qui donne sur la cour. En poursuivant sur la gauche, un passage, probablement fermé par une porte comme on le voit sur les photos plus tardives, permet de relier la rue à la cour. L’entrée de la maison donne dans ce passage.

Ensuite, au premier étage, il y a six chambres disposées par paires, une qui donne sur la rue et l’autre sur la cour. À droite, avec deux fenêtres sur la rue, la première chambre se trouve au-dessus du magasin. Au milieu, également avec deux fenêtres sur la rue, la seconde chambre correspond à la cuisine du rez-de-chaussée. Enfin, à gauche, une chambre se trouve au-dessus du passage, avec une seule fenêtre. Symétriquement, se trouvent les trois chambres qui donnent sur la cour et qui chacune correspond à une chambre sur la rue. À la différence de l’inventaire de 1861, toutes les chambres sont occupées.

L’ameublement de la cuisine s’est enrichi d’une cuisinière, ce qui marque une évolution notable. En 1861, la cuisine se faisait encore dans la cheminée, hormis l’utilisation d’un réchaud. Pour le reste, on retrouve le buffet, l’horloge avec sa boîte en sapin, la table, les chaises et le miroir. Il y a désormais une autre petite table carrée, une armoire en chêne qui doit être celle qui se trouvait dans la chambre en 1861 et deux fauteuils. Il n’y a plus de lit, ce qui fait que la cuisine est uniquement consacrée à sa fonction première. Dans la chambre qui lui fait suite, on trouve une « couchette » qui n’est plus en frêne, mais en noyer, avec des rideaux de lit pour se protéger du froid. La commode ancienne en noyer, la glace et les deux tables sont toujours là. L’ameublement s’est enrichi d'une table en chêne et ses rallonges, d’un fauteuil de bureau, d’une toilette avec ses garnitures, d'un rideau de porte, d'une petite table de jeu et d'un mannequin en osier. Comme on l’a vu, l’armoire est désormais dans la cuisine, mais la chambre dispose d’un placard, probablement encastré dans le mur, qui permet le rangement de la vaisselle, ce qui peut laisser penser que cette pièce sert aussi de salle à manger. On note l’apparition de verres à vin, de vaisselle en porcelaine et d’une ménagère en ruolz (alliage de cuivre, nickel et argent). En revanche, le notaire n’inventorie plus les habits.

Il ne mentionne plus l’alcôve qui ne doit plus être occupée. Sur les six chambres de l’étage, quatre contiennent un ou plusieurs lits. Pour les deux autres, l’une est utilisée comme réserve pour le magasin, avec une table et un rayonnage en bois blanc et l’autre ne contient qu’un placard, avec du linge (draps, serviettes, nappes, torchons, tabliers, etc.). La chambre au-dessus de la cuisine est probablement la chambre parentale, avec une « couchette » plaquée en noyer, une pendule en marbre, une glace, une commode plaquée en noyer avec dessus en marbre, une toilette et sa garniture, une table en noyer, deux chaises garnies de paille et une chaise basse. Dans la chambre suivante, au-dessus du magasin, il y a trois lits, dont un lit d’enfant, une pendule en marbre, un secrétaire plaqué en noyer avec dessus en marbre, une commode, une table et des chaises et une chaise percée. De l’autre côté, donnant sur la cour, la chambre contient deux lits, dont un lit en fer, une armoire plaquée en noyer, une table, un guéridon, et surtout un piano avec son tabouret. C’est peut-être une chambre de fille. La dernière chambre, au-dessus du passage, est plus sobrement meublée. Elle ne contient qu’un seul lit, mais un rayonnage de bibliothèque avec soixante-dix-huit volumes et une table. On l’imaginerait plutôt comme une chambre de garçon. 

À la fin de ce tour des pièces d’habitation, on ne peut que constater l’enrichissement du mobilier, surtout dans les chambres, avec ces pendules en marbre, ces meubles plaqués en noyer, ces toilettes et surtout ce piano qui signent l’entrée, en trente ans, dans un mode de vie plus bourgeois. En 1861, la famille vivait encore repliée sur trois pièces, dont les usages n’étaient pas encore clairement différenciés. En 1892, les chambres sont meublées avec le confort et la distinction que Céline Prodhon, d’une origine plus bourgeoise que Jules Magron et sa première épouse, a probablement apportés avec elle.

Poursuivant l’inventaire de la maison, le notaire, accompagné de la famille, passe par le grenier, la grange, où il n’y a rien de particulier à relever, hormis les deux baignoires en zinc, puis par la cave qui sert surtout à conserver le vin et les alcools. Le notaire y trouve mille six cents litres de vin rouge, cent soixante-quinze litres de vin en bouteille et cinq litres de rhum. La maison possède désormais une chambre à feu où l’on peut faire la lessive avec une lessiveuse et une chaudière. Dans le même local, l’épicier Jules Magron dispose d’un brûloir à café. Enfin, dans la basse-cour, Jules Magron et Céline Prodhon élèvent huit poules et un coq. En revanche, la modestie du matériel de jardinage peut laisser penser qu’ils consacrent peu de temps à cette activité. À la fin de l’inventaire, le total de l’estimation des meubles est de 3 963 francs, soit un peu moins du double de 1861. En 1892, comme en 1861, la literie représente une part importante de cette estimation. Par exemple, la couchette plaquée en noyer d’une chambre du premier, avec un sommier, un matelas, un lit de plume, un traversin, deux oreillers, une couverture piquée et un édredon est prisée 170 francs. Logiquement, la pendule en marbre d’une des chambres vaut 55 francs, le piano, 500 francs, soit, à lui seul, un huitième de la valeur des meubles. Le linge est lui aussi un élément important dans la valeur du mobilier. Les quarante paires de draps, les treize douzaines de serviettes, les quatre nappes, la douzaine de taies d’oreillers, les dix-huit tabliers de cuisine et les trois douzaines de torchons valent ensemble 540 francs. Enfin, l’impressionnante quantité de vin conservée dans la cave représente à elle seule presque 20 % de l’estimation totale (725 francs).

Après cela, le notaire et la famille passent dans le magasin. À la différence de l’ameublement de la maison, celui du magasin n’a guère changé entre l’installation en 1860, après l’achat de la maison, telle que nous le décrit l’inventaire de 1861, et 1892. Il y a toujours cinq comptoirs, des vitrines, un marche-pied, une glace, un bureau, un bas de buffet en bois de chêne, un fourneau en faïence, deux paires de balances avec deux séries de poids en cuivre, deux moulins à café, des bocaux et des pots à tabac. Seul l’éclairage du magasin s’est amélioré avec une lampe à pétrole et une suspension. L’estimation est d’ailleurs strictement la même : 480 francs. Peut-être que Jules Magron, en son domaine, ne souhaitait rien faire évoluer.

En 1861, la valeur totale des marchandises était de 14 801 francs. Trente ans plus tard, l’estimation passe à 27 282 francs, soit près du double. Comme en 1861, la plus grosse partie du stock est constituée de tissus, conservés sous forme de coupons, dont le métrage total atteint 13 000 m, pour une valeur de 14 590 francs (53 %). Il faut s’imaginer, dit autrement, que Jules Magron et Céline Prodhon possèdent plus de 13 km de tissus !

Le deuxième poste le plus important est, comme en 1861 et dans les mêmes proportions, celui des vêtements et des accessoires à l’usage de la personne. La valeur totale est de 5 220 francs (19 %). L’offre est similaire à trente ans d’intervalle. Le notaire isole seulement la bonneterie, dont le détail n'est pas donné et qui représente 1 127 francs. Seuls les boas semblent être une concession à la mode de Paris. Pour le reste, on reste toujours pantois devant les quantités stockées : quatre cents paires de pantoufles et chaussures en cuir, quatre cent quatre-vingt-deux paires de bas et chaussettes en laine et en coton, quatre cent quatre-vingt-douze paires de sabots !

Ensuite, on retrouve un rayon mercerie et un rayon épicerie, dont le détail n’est pas donné, à la différence de 1861. Si le poids de l’épicerie a sensiblement baissé dans la valeur totale du stock, en passant de 11 % à 6 %, en contrepartie, la mercerie pèse beaucoup plus lourd : 14 % au lieu de 3 %. En l’absence de détail, il est difficile d’expliquer les différences dans l’offre aux clients entre 1861 et 1892.

Enfin, on retrouve le « bazar » comme en 1861. Les quelques différences en contenu sont l’apparition d’un petit lot de parfumerie (9 francs), des jouets d'enfants, sans plus de précision, et la disparition des sangsues. Là aussi, on imagine mal comment ils pouvaient stocker environ mille cinq cents pièces diverses de faïence et verrerie et surtout comment ils s'y retrouvaient quand un client demandait une pièce en particulier.

La librairie et la confiserie restent marginales en valeur et en pourcentage : 71 et 118 francs. Le terme de librairie utilisé par le notaire est presque impropre car le plus gros du stock est constitué de trente et un chapelets et vingt paroissiens.

Enfin, toujours buraliste, il propose encore du tabac (759 francs, soit 3 % du stock). La seule nouveauté est l’apparition de cigarettes.

En synthèse, et par ordre décroissant d’importance en valeur, le commerce de Jules Magron et Céline Prodhon se compose de :

  • Tissus : 53 % (59 % en 1861)
  • Vêtements et équipement de la personne : 19 % (20 %).
  • Mercerie : 14 % (3 %)
  • Épicerie : 6 % (11 %)
  • « Bazar » : 4% (4 %)
  • Tabac : 3% (3 %)
  • Confiserie : 0,4 % (1%)
  • Librairie-papeterie : 0,3 % (1%)

Enfin, les créances clients et les dettes fournisseurs nous renseignent sur les permanences et les évolutions dans l’activité commerciale entre 1861 et 1892. Les 3 492 francs de créances commerciales montrent une baisse très sensible des crédits accordés aux clients, puisque le volume a été divisé par trois. Cette évolution peut laisser penser que Jules Magron et Céline Prodhon ont accordé moins de crédits à leurs clients et obtenu davantage de paiements comptants, ce que confirme également le volume des espèces en magasin qui passe du chiffre extrêmement bas de 218 francs en 1861 à 6 051 francs, en 1892. Il est difficile de savoir s’il s’agit d’une évolution propre à leur établissement commercial ou si l’évolution de la circulation des espèces monétaires a permis d’augmenter les paiements comptants au détriment du crédit accordé au client. La liste des cent cinq clients qui leur doivent de l’argent montre que leur zone de chalandise est centrée sur Prauthoy où habitent 44 % des clients. Si l’on élargit aux communes situées dans un rayon de dix kilomètres, ce chiffre monte à 94 %. Comme une exception, un des clients habite à Dijon. Comme nous ne disposons pas de la liste des clients de 1861, nous ne pouvons pas faire de comparaison, mais il est fort probable que le constat aurait été le même. Assez logiquement, Jules Magron et Céline Prodhon s’adressent à une clientèle locale dont une partie est amenée à venir à Prauthoy pour les marchés hebdomadaires et les foires et se trouve donc à moins de deux heures de marche du chef-lieu.

En regard, la liste des dettes fournisseurs montre une évolution notable de leur zone d’approvisionnement. Le montant total est légèrement plus élevé : 5 034 francs, au lieu de 3 793, en 1861. En revanche, alors qu'en 1861, ils devaient de l’argent à quatorze fournisseurs, pour une moyenne de 270 francs, ils doivent désormais de l’argent à trente-trois fournisseurs, pour une moyenne de 152 francs. Si l’on retire la dette envers les demoiselles Courtier à Langres pour des chaussures, qui représente un tiers du total, la moyenne descend à 106 francs. Le premier constat est donc qu’ils ont plus de fournisseurs vis-à-vis desquels ils sont moins engagés. Nous pouvons l’interpréter comme le signe d’une diversification de leurs sources d’approvisionnement. En revanche, du point de vue géographique, Langres et Dijon restent les deux villes où se trouvent vingt-quatre de leurs fournisseurs qui représentent 78 % en valeur, soit un chiffre proche de 1861. De ce point de vue, il n’y a guère de diversification, malgré l’arrivée du train à Prauthoy qui aurait pu permettre d’étendre la zone d’approvisionnement. On trouve tout de même deux fournisseurs à Paris. Les autres villes sont Épinal, Lyon, Nancy, Rambouillet, Reims et Troyes. Notons qu’ils s’approvisionnent chez le libraire Auguste Pargon, à Langres et non chez Édouard Sommier, pourtant cousin germain de Céline Prodhon, ce qui renforce la conviction que celle-ci n’a guère gardé de relations avec sa famille maternelle.

Au moment de son décès, le total des créances dues à Jules Magron et son épouse s’élève à 23 170 francs, dont les 3 492 francs de créances commerciales. Pour le reste, hormis quelques prêts à des habitants de Prauthoy, les deux plus importantes créances sont les 25 000 francs prêtés à son beau-frère Gabriel Prodhon dont la situation financière est très difficile puisqu’il est en état de liquidation judiciaire. Au moment de l’inventaire, les héritiers estiment encore que 15 000 francs pourraient être recouvrés. Ce sera une source de conflits au moment du partage. L’autre créance est un prêt de 3 000 francs à son autre beau-frère, Prosper Benoit, époux de Marie Prodhon, boulanger, à Bourbonne-les-Bains. Enfin, comme en 1861, les dettes de Jules Magron sont essentiellement constituées de factures fournisseurs qui restent à régler, pour un montant total de 5 034 francs, comme on l’a vu. La seule autre dette importante est le prix de l’acquisition de la terre de la Combe Baudiot qui, avec les frais et intérêts, s’élève à 928 francs. 

Enfin, Jules Magron est toujours propriétaire de la grande maison sur la place, avec son jardin de près de 3 400 m², ainsi que de la maison en face qu’il avait achetée à ses parents. Elles sont indivises avec les enfants du premier mariage. Il possède une vigne de 2 130 m² (Le Puits), achetée en 1858 avec sa première épouse, une autre de 940 m² (Vigne de Champ Gevère) acquise en 1863, ainsi qu'une terre de 280 m² au Château. Enfin, il possède une grande terre de 3 590 m² (Combe Baudiot) qu’il a achetée avec sa seconde épouse en 1888, mais qu'il n'a toujours pas payée au moment de son décès.. Avec le jardin de la maison, il est propriétaire, soit seul, soit en indivision, d’un peu plus d’un hectare de terres, vignes et jardin. Il est probable qu’il les loue (nous n’avons pas trouvé mention des baux) et, pour les vignes, que cela lui permet d’assurer son approvisionnement en vin comme on l’a vu dans les inventaires après décès. Durant sa vie, hormis l’achat/revente de la maison de la place dont nous avons parlé, il a réalisé peu de transactions. Il a été amené à vendre deux parcelles à la compagnie P.L.M., en 1876, pour l’emprise des voies de la ligne de Dijon à Langres. 

En définitive, l'actif de la communauté Magron-Prodhon déclaré à l'administration fiscale, appelée l'enregistrement à l'époque, est estimé à 47 494 francs dans la déclaration de succession déposée le 20 octobre 1892. Il faut y ajouter les immeubles qui lui appartiennent en propre estimés à 11 350 francs. Depuis l'inventaire, les héritiers ont retrouvé 4 000 francs en espèces ainsi que des actions au porteur du canal de Panama et des obligations au porteur pour 1 548 francs. Comme on le constate, la situation financière et patrimoniale de Jules Magron est saine au moment d’engager les opérations de partage dès le mois de janvier suivant. 

Dans les premiers jours de 1893, les héritiers vendent les deux terres du Puits et du Château pour un total de 400 francs. Ensuite, le 26 janvier 1893, tous les enfants se retrouvent chez le notaire Desvigne pour régler la succession mobilière de leur père, à l’exception d’Ernest qui s’est fait représenter. À ce moment-là, une autre source de conflit apparaît avec la succession de Zélia Dargentolle qui n’a été réglée qu’avec la fille aînée, Louise, mais pas avec Ernest et Marie Magron. Le 3 août 1872, Jules Magron présente un compte de tutelle à sa fille Louise qui vient de se marier. Il apparaît qu’il doit 3 274 francs à chacun de ses enfants dans la succession de leur mère. Sa fille Louise approuve ce compte le 15 août et le même jour vend à son père sa part dans les immeubles indivis entre lui et ses enfants pour un montant de 3 325 francs. En définitive, Louise Magron reçoit un peu moins de 6 600 francs. En revanche, malgré un projet de compte de tutelle avec Ernest en janvier 1882, rien n’a été réglé avec les deux autres enfants. Le jour de l’inventaire, le frère et la sœur ont droit à un total de 11 000 francs auquel Ernest ajoute une réclamation portant sur dix années de revenus des immeubles indivis. Sa sœur Marie lui emboîte le pas, ce qui porte le total dû aux deux enfants du premier lit à 13 000 francs.

Lors du règlement de la succession, ou plus précisément de la liquidation mobilière car cela ne concerne pas les biens immobiliers qui restent indivis, les demandes d’Ernest et Marie Magron sont acceptées. Comme la créance de 25 000 francs de Gabriel Prodhon est désormais considérée comme totalement irrécouvrable, il est fort probable qu’il était difficile pour Céline Prodhon et les enfants du second mariage de refuser ces demandes, alors que par ailleurs, chacun se trouvait lésé par cette perte importante pour la succession.

En définitive, sans entrer dans les détails de cette liquidation de la succession, le premier résultat est que Céline Prodhon, veuve Magron, reste en possession du magasin avec les marchandises et des meubles tant du magasin que de la maison de Prauthoy, afin de couvrir ses reprises matrimoniales. Comme la valeur de ce qui lui est attribué dépasse le montant de ses reprises, elle doit au total 13 523 francs à ses beaux-enfants et enfants. Ensuite, chacun des enfants a droit à des sommes différentes selon sa situation :

  • Ernest : 7 445 francs.
  • Marie : 9 234 francs
  • Louise, Gabriel, Jeanne et Camille : 1 814 francs chacun.

En définitive, si l’on prend le cas particulier de notre ancêtre Gabriel Magron, après cette liquidation, il obtient 583 francs en liquide qui est sa part dans une somme de 3 500 francs que les enfants et la mère se sont partagée. Pour les 1 231 francs restants, il percevra de l’argent sur différentes créances qui restent à recouvrer et le solde lui est dû par sa mère à hauteur de 513 francs. Ce sont surtout les deux enfants du premier lit, Ernest et Marie, qui sortent gagnants de cette liquidation car Céline Prodhon leur paye comptant respectivement 4 000 et 2 000 francs et s’engage à leur régler le solde avec un échéancier précis générateur d’intérêts. Nous ne pouvons nous empêcher de penser que la succession non soldée du premier mariage et la perte importante de la créance de Gabriel Prodhon ont conduit à léser les enfants du second lit, plus du point de vue moral que juridique puisque tout a été fait dans les règles. Pour garantir le paiement de ce que Céline Prodhon doit encore aux enfants du premier lit, elle hypothèque les biens qu’elle possède encore à Verseilles-le-Bas, qui lui viennent de son père, et, comme garantie, Gabriel et Jeanne Magron se portent cautions solidaires de leur mère pour une somme de 3 000 francs. Enfin, lors des ventes des maisons, dont nous allons parler, la part d’Ernest et Marie dans le prix de vente est de 10/36e chacun (28 %) et de 4/36e pour les autres enfants (11 %). Lorsque les maisons seront vendues en 1898, la part de Gabriel Magron sera de 1 305 francs. 

La froideur des actes notariés masque les probables tensions entre les frères et sœurs, en particulier entre ceux du premier mariage et ceux du second, ainsi qu'entre les enfants et leur mère ou belle-mère. On ignore malheureusement si les différentes sommes dues par Céline Prodhon à ses enfants et beaux-enfants ont été effectivement payées, ni si les différentes créances ont été recouvrées. Comme souvent après les successions et les partages, le sentiment est que la situation prospère et saine de Jules Magron a profité de façon très inégale à ses héritiers.

Comme on l’a vu, après le décès de son mari, Céline Prodhon reste à Prauthoy où elle gère le magasin d’abord avec l’aide de sa belle-fille Marie Magron et de sa fille Jeanne. Celle-ci se marie le 2 avril 1896 avec Lucien Depardieu, receveur de l’enregistrement à Prauthoy. Ce dernier est rapidement nommé à Charny-sur-Meuse et le couple quitte Prauthoy. De son côté, Marie va rejoindre sa sœur Louise, ép. Sommelet, à Langres (mésentente avec sa belle-mère ?). En 1896, Céline Prodhon se retrouve seule à gérer le magasin avec seulement une domestique de seize ans. Elle décide alors de quitter Prauthoy. Pour cela, elle commence par vendre les meubles qui garnissent la maison. Ils sont dispersés aux enchères le 10 septembre 1896 en 227 lots pour 764,80 francs. Elle cède ensuite le fonds de commerce le 16 octobre 1896. Peu à peu, la famille se dessaisit des biens immobiliers. Le même jour que la vente des meubles, les héritiers Magron vendent aussi aux enchères la vigne de Champ Gevère et la terre de la Combe Baudiot, pour un total de 385 francs. Notons au passage que la terre de Combe Baudiot, acquise pour 820 francs, est revendue 260 francs cinq ans plus tard, ce qui représente une importante moins-value. Deux ans plus tard, le 30 octobre 1898, ce sont les deux maisons qui sont proposées aux enchères. La première maison,  la maison familiale, celle qui avait été acquise par Barthélemy Magron et Marie Mathieu, en 1812, lorsqu’ils sont arrivés à Prauthoy, est rachetée par leur petite-fille Marie, pour 3 500 francs. Pense-t-elle revenir vivre à Prauthoy ? Est-ce par fidélité familiale et attachement à la maison qui l’a vue naître mais où elle a pourtant peu vécu ? Ou peut-être pour bénéficier du revenu qu'elle génère car elle est louée comme boulangerie depuis longtemps ? Formant un seul lot avec cette maison, se trouvent un petit jardin avec un remise construite vers 1884, de l'autre côté de la rue, qui proviennent aussi de Barthélemy Magron qui les avait achetés en même temps que sa maison, en 1812. L'autre maison, celle achetée 10 500 francs par Jules Magron et Zélia Dargentolle, en 1859, est adjugée le même jour à Charles Victor Verdenne, de Chaumont, pour 8 250 francs. Que ce soit en 1896, comme en 1898, les enfants ne viennent plus en personne et donnent procuration pour ces actes.

Comme il vient d'être dit, la maison familiale est louée. En 1887, elle est occupée par Villemot, boulanger à Prauthoy, pour 300 francs par an. Les héritiers Magron la louent ensuite à un autre boulanger, Henri Boisselier, avec son épouse, par un bail du 15 juillet 1896, pour le même montant. Le four se trouve dans une des chambres du premier étage. Elle est toujours occupée par les  Boisselier lorsque Marie Magron la revend le 11 août 1905 à Émile Gabriel, boulanger à Prauthoy, pour 3 000 francs. L’acte de vente constate qu’elle est en état de vétusté. D'ailleurs, le loyer n'est plus que de 250 francs, ce qui peut expliquer que Marie Magron se résigne à s'en séparer. Avec cette vente de 1905, moins de cent ans après l’arrivée de Barthélemy Magron et Marie Mathieu, se termine la présence de la famille Magron à Prauthoy. Dès 1896, plus aucun membre de la famille n’habite la commune.

En effet, après la cession du fonds de commerce et la vente de ses meubles, Céline Prodhon va d’abord habiter à Verseilles-le-Bas, où sa présence est attestée en 1898 lors de la vente des immeubles à Prauthoy. Après le décès de sa demi-sœur Marie en novembre 1897, elle va vivre à Bourbonne-les-Bains, auprès de son beau-frère Prosper Benoit, boulanger. Elle est recensée avec lui, rue des Bains (angle de la rue Vellonne), en 1901 et 1906, comme gouvernante. C’est elle qui déclare son décès à la mairie de Bourbonne le 22 juin 1906. Désormais seule, elle rejoint sa fille Jeanne à Pont-L'Évêque, où son mari Lucien Depardieu est receveur de l’enregistrement depuis avril 1905. Même si le train permet désormais de faire le voyage, c’est tout de même un trajet de plus de cinq cents kilomètres qui permet à cette femme de soixante-quinze ans de rejoindre Pont-L'Évêque depuis Bourbonne-les-Bains.

Maison de la place Vauquelin, à Pont-L'Évêque, domicile de la famille Depardieu
 où est décédée Céline Prodhon, veuve Magron
En haut : carte postale vers 1910 (la maison est à droite) ; en bas : vue actuelle (2024)

Elle y décède le 18 juillet 1909, chez son gendre et sa fille, au 1, place Vauquelin, dans une maison qui existe encore. C’est Lucien Depardieu, et, de façon un peu surprenante, son beau-fils Ernest, qui déclarent le décès. Celui-ci, venu depuis Mons en Belgique, est donc présent lors du décès de sa belle-mère, ce qui atténue l’impression de tensions entre elle et ses beaux-enfants. Nous ne savons pas où elle est enterrée. Au cimetière de Prauthoy, il existe une tombe avec cette seule inscription : « Famille Depardieu-Magron », sans aucune mention des personnes inhumées. Peut-être se trouve-t-elle dans ce caveau, plutôt qu’avec son mari, dont la tombe se trouve immédiatement à côté.

Tombe de la famille Magron-Depardieu au cimetière de Prauthoy


Article sur Barthélemy Magron [48] et Marie Mathieu [49], les parents de Jules Magron : Barthélemy Magron (1787-1855) [48], cordonnier à Prauthoy.

Généalogie synthétique de la famille de Jules Magron et de ses deux épouses

Articles sur les enfants de Jules Magron et de ses deux épouses :

Louise Magron (1851-1942), ép. Charles Sommelet, pharmacien à Langres :

Ernest Magron (1851-ap. 1922), voyageur de commerce : article à venir.

Marie Magron (1857-1931) : article à venir.

Gabriel Magron (1869-1946), pharmacien à Dijon et Roubaix et Berthe Duthu (1875-1955) 

Jeanne Magron (1870-1920), ép. Lucien Depardieu : article à venir.

Camille Magron (1876-1940) : article à venir.

Lien vers la généalogie de Jules Magron :  cliquez-ici.

Vue actuelle de la maison Jules Magron, à Prauthoy (été 2025)
La structure de la maison est inchangée. Un étage supplémentaire a été aménagé à la place du grenier.

Vue actuelle de l'arrière de la maison Jules Magron, à Prauthoy (été 2025)
On distingue bien le passage qui permet de relier le parking (anciennement la cour et le jardin)
et la rue principale de Prauthoy


lundi 23 mars 2026

Barthélemy Magron (1787-1855) [48], cordonnier à Prauthoy

Barthélemy Magron est né à Vexaincourt, dans les Vosges, le 15 mai 1787. Il est le fils de Valentin Magron et d'Odile Vigneron (voir l'article sur les origines de la famille Magron). Il tient son prénom de son parrain, Barthélemy Zabé, mais aussi du saint patron de la paroisse de Luvigny, saint Barthélemy, dont dépendait Vexaincourt et où il a été baptisé le jour de sa naissance. Comme cela était l'usage, de nombreux garçons portaient alors ce prénom en son honneur.

Luvigny et l'église Saint-Barthélemy, construite en 1779
Barthélemy Magron y a été baptisé le 15 mai 1787
(c) site de la commune de Luvigny

Il perd sa mère le 27 prairial an III [15 juin 1795], alors qu'il n'a que huit ans. Son père décède quelques années plus tard, le 24 floréal an IX  [14 mai 1801], la veille de ses quatorze ans. Son frère aîné Joseph est alors marié et vit à Vexaincourt. Sa sœur Marie est aussi mariée avec un meunier, Michel Pierville (Pierreville), à Belval. Sa belle-mère, Barbe Ducarme, habite avec son fils, à Raon-sur-Plaine. Où vit Barthélemy Magron après le décès de son père ? Chez son frère, à Vexaincourt ? Chez sa belle-mère, à Raon-sur-Plaine ? Nous ne le savons pas. De 1801, à sa présence attestée à la fin de l’année 1809, à Is-sur-Tille, il y a un « trou » dans l’histoire de sa vie que l’on ne sait pas combler actuellement. Deux cents kilomètres séparent les deux communes. Surtout, il n’y a pas de logique de migration entre ces deux lieux. Les migrations depuis les Vosges s’orientaient vers les capitales régionales de la Lorraine comme Nancy ou vers Paris. De plus, l’histoire personnelle de Barthélemy a nécessairement croisé celle du Premier Empire. Le 4 décembre 1806, quatre-vingt mille hommes de la classe 1807 sont demandés, classe à laquelle appartient Barthélemy Magron. Est-il appelé et intégré à un régiment ? Participe-t-il à une des campagnes des années 1807 et suivantes ? Est-il blessé et réformé ? Au contraire, est-il réformé dès le conseil de révision ? Nous ne le savons pas. La réponse à ces questions pourraient nous apporter des indices sur les raisons de sa présence à Is-sur-Tille dès 1809, à l’âge de vingt-deux ans.

Le 29 novembre 1810, à la mairie d'Is-sur-Tille, Barthélemy Magron épouse Marie Mathieu, une jeune fille du bourg, légèrement plus âgée que lui car née le 19 septembre 1786. On peut se demander si ce mariage n'est pas programmé depuis longtemps car, dès le mois de février 1810, Barthélemy Magron demande les actes de décès de ses parents. Pourquoi faut-il attendre neuf mois pour que le mariage soit célébré ? Il fallait d'abord l'autorisation de son curateur, Nicolas Magron, son oncle. Il lui est aussi demandé les actes de décès de ses grands-parents pour justifier qu'il n'a aucun ascendant vivant. Ces actes lui sont fournis le 30 octobre. On peut imaginer que Barthélemy Magron retourne alors dans son pays natal pour les récupérer ainsi que la procuration de son curateur (son tuteur était mort). Ces délais suffisent à expliquer que le mariage n'a lieu qu'en novembre, mais, visiblement, cela n'a pas empêché les futurs mariés d'anticiper la nuit de noces. En effet, trois mois après le mariage, le 21 février 1811, naît une fille à Is-sur-Tille, Jeanne Magron. C'est son grand-père, Louis Mathieu, qui déclare sa naissance, tout comme il déclarera son décès le lendemain 22 février.

Marie Mathieu est la fille de Louis Mathieu (1761-1839), cordonnier à Is-sur-Tille, et de Reine Gaudel (1758-1837). Lors du mariage, elle a un frère, Louis, né en 1789, aussi cordonnier, sûrement destiné à prendre la suite de son père à Is-sur-Tille. En 1809, il est qualifié de bottier. Elle a aussi une sœur sensiblement plus jeune, Jeanne, née en 1793.  Cordonnier lui-même, Barthélemy se marie dans une famille de cordonniers. Il ne voulait probablement pas empiéter sur la clientèle de son beau-père et de son beau-frère Louis, probable successeur de son père. On peut penser que c'est pour cela qu'en 1811 ou 1812, il part exercer son métier à Prauthoy, un chef-lieu de canton de la Haute-Marne sur la route de Dijon à Langres, à vingt-cinq kilomètres au nord d'Is-sur-Tille. Il devait probablement y avoir une place à prendre dans ce bourg, d'autant qu'il n'y avait sûrement pas assez de travail pour tous à Is-sur-Tille. 

Dès le 7 septembre 1812, soit moins de deux ans après leur mariage, Barthélemy Magron et Marie Mathieu achètent une maison à Prauthoy, une ancienne boulangerie, ainsi décrite dans l'acte de vente :

une maison située au lieu de Prauthoy, en la rue dite Sous la Barre, appartenant en propre à la vendeuse, consistant en : une cuisine au rez-de-chaussée, une petite boutique sur la route, une cave derrière la cuisine, une chambre et un cabinet au premier étage, une autre chambre sur la cave, des  greniers « régnants » sur les lieux ci-dessus, et une petite cour derrière les bâtiments ci-dessus.

Cette maison est située sur la rue principale de Prauthoy qui est aussi la route nationale qui traverse le village. La boutique lui sert d'atelier de cordonnier. C'est là qu'il passera sa vie de 1812 jusqu'à son décès en 1855. Comme souvent, c'est une vie faite de travail, de naissances et de décès, dont les seules traces sont les actes d'état civil et quelques actes notariés.

Signatures de Barthélemy Magron et de son épouse Marie Mathieu
lors de la vente du 7 septembre 1812

En 1817, il est fait un premier recensement nominatif de Prauthoy qui permet d'avoir une image très précise de l'activité de la commune. Depuis la réorganisation administrative de la Révolution, Prauthoy est le chef-lieu du canton du même nom qui regroupe dix-huit communes et, en 1851, au moment du maximum démographique, une population de 8 057 habitants. De ce fait, en tant que chef-lieu de canton, le bourg regroupe des activités administratives et artisanales qui servent l'ensemble du canton. De plus, Prauthoy est situé sur un axe important de circulation entre Dijon, Langres, Chaumont et le nord de la France. Cela devait amener un passage constant de voyageurs et de marchandises tout au long de l'année. Aussi surprenant que cela puisse paraître lorsque on se rend aujourd'hui à Prauthoy, l'activité principale de la commune est la culture de la vigne. En effet, la vigne a totalement disparu alors que, tout au long du XIXe siècle, est sûrement avant, la majorité des terrains étaient des vignobles. En 1861, le maire pouvait vanter « ses vins renommés et abondants [qui] s’exportent loin ». Ainsi, en 1817, 77 des 193 chefs de ménage sont vignerons, soit 40 %. Avec les propriétaires, les cultivateurs et les quelques domestiques, manœuvres et pâtres, l'agriculture occupe alors 109 chefs de ménage (56 %), ce qui est une proportion significativement faible par rapport aux autres villages de la Haute-Marne et, plus généralement, de la France, où cette proportion était de l'ordre de 90 %. Sinon, on trouve à Prauthoy les artisans nécessaires à la population du canton. Ce sont les métiers de l'alimentaire : boucher, boulanger, du bâtiment : charpentier, couvreur, maçon, menuisier, tailleur de pierres et tous les autres corps de métier : bourrelier, cordier, maréchal-ferrant, charron, cordonnier, couturière, chapelier, sabotier, teinturier et tixier (tisserand). Au total, ces activités artisanales représentent 43 chefs de ménage (22 %). Enfin, le bourg héberge les services administratifs, religieux, etc., dont certains sont spécifiques à un chef-lieu de canton : greffier du juge de paix, huissier, instituteur, prêtre, receveur de l'enregistrement, médecin, vétérinaire, chirurgien, barbier, à l'exception notable du notaire qui se trouve alors dans le village voisin de Vaux-sous-Aubigny. Enfin, les métiers de la route et du commerce sont représentés par un maître de poste, deux aubergistes, des cabaretiers, des cafetiers et enfin deux marchands. Pour finir, 22 chefs de ménage n'ont pas d'activité. Ce sont souvent des veuves ou des femmes seules, mais aussi un mendiant et des artisans ou commerçants retirés comme un ex-boucher ou un ex- marchand.

Même si l'activité artisanale représente une part importante au sein du bourg, on peut s'étonner qu'en 1817, il y ait six cordonniers, sans compter les deux sabotiers, ce qui semble bien supérieur au besoin du canton, alors que, hormis deux couturières, il n'y a aucun tailleur d'habits et un seul chapelier. Nous n'avons pas d'explication à cela. Parmi eux, le recensement distingue un cordonnier ambulant, ce qui veut dire qu'il trouve son activité au gré des foires et marchés qu'il fréquente, et un cordonnier-bottier, notre ancêtre Barthélemy Magron. Cette spécialisation doit lui permettre d'accéder à une clientèle différente de celle de ses concurrents. De plus, il doit alors pouvoir facturer plus chères les bottes qu'il fabrique, à la différence des chaussures plus standards que fournissent les autres cordonniers de Prauthoy. Au moment de son décès, en 1855, il y a encore quatre cordonniers à Prauthoy, en l'incluant. Dans ces conditions, sa clientèle ne peut se limiter au seul bourg de Prauthoy mais doit se  trouver dans les villages environnants. Lors de son inventaire après décès, dont nous reparlerons, le notaire identifie quarante-six clients qui lui doivent de l'argent à ce moment-là. Le montant moyen est de 9,50 francs et la dette la plus élevée est de 27,60 francs. Cela donne un ordre de grandeur du prix qu'il peut faire payer à ses « pratiques », pour utiliser un terme de l'époque. Surtout, comme leur domicile est indiqué, on constate que seulement un petit quart (onze) habite Prauthoy. Avec le village voisin de Montsaugeon (aujourd'hui, les deux communes sont regroupées), on arrive à presque la moitié (vingt-deux). Les autres clients se trouvent répartis dans les communes du canton, toutes situées à moins de dix kilomètres de Prauthoy. Avec dix clients, Leuchey est la seule commune qui se trouve hors du canton, mais à seulement dix kilomètres. Probablement que les habitants de ce village ont alors l'habitude de se rendre à Prauthoy pour les marchés et foires, plutôt qu'au chef-lieu de leur canton. Ils peuvent alors donner du travail à Barthélemy Magron.

Vue aérienne de Prauthoy
C'est un village-rue qui s'organise le long de la route nationale 74 de Dijon à Langres

Le 25 février 1829, son voisin, Jean Pierre Déchanet, lui vend une « chambre », surmontée d'un grenier, qui lui appartient et qui, autrefois, servait de boutique de maréchal-ferrant. Elle se trouve adossée à la maison de Barthélemy Magron, au nord et donne sur la cour devant la maison de Jean Pierre Déchanet. Barthélémy Magron a le droit de fermer la porte qui servait d'entrée à la boutique et d'ouvrir une fenêtre sur la cour de son voisin. Sur le cadastre de 1829, on distingue très bien cette portion de maison, de forme grossièrement triangulaire. Le cadastre ayant été établi juste après la vente, cette « chambre » et le reste de la maison Magron ne constituent qu'une seule parcelle, la C145. Une flèche à double sens lie les deux parties.


La surface de la parcelle C145 est alors de 120 m². La matrice cadastrale porte la mention d'une nouvelle construction sur cette parcelle, vers 1838. Sans qu'on en connaisse les détails, on comprend donc que Barthélemy Magron a fait reconstruire ou rénover fortement les deux parties de maison qu'ils possèdent pour lui donner une plus grande unité et faire sur la rue une façade uniforme alors que le cadastre de 1829 montre bien un angle entre les deux parties. La maison telle qu'elle existe aujourd'hui est très probablement restée très proche de la forme que lui a donnée Barthélemy Magron.

Prauthoy, maison Barthélemy Magron, carte postale ancienne (1930 ?)


Prauthoy, maison Barthélemy Magron, vue actuelle (été 2025)

On distingue très bien la fenêtre ouverte par Barthélemy Magron, comme l'y autorisait l'acte de vente de 1829, qui donne sur la cour qui se trouve aujourd'hui devant le « Relais de Prauthoy ». Sur la rue principale, on distingue encore bien les deux boutiques, avec chacune une porte et une fenêtre. L'une des deux sert de boutique de cordonnier. Il s'agit probablement de celle de gauche en regardant la maison, qui correspond à la première partie de la maison acquise dès 1812. Les portes ont été converties en fenêtres en murant le bas. La seule porte d'entrée se trouve un peu en retrait de la grande rue comme on le voit sur la photo ci-dessous :

Prauthoy, maison Barthélemy Magron (février 2010 - Google Street)

Cette maison n'est pas la seule propriété de Barthélemy Magron à Prauthoy. En 1829, il possède aussi une autre petite maison, avec son jardin, sur la rue de la Ruotte [aujourd'hui, rue de la Gare] qu'il a achetée en 1812 en même temps que la maison principale. Elle sera démolie en 1842 et remplacée par une remise. Il possède aussi une terre de 29,70 ares dont il se séparera dès 1831. Surtout, il est propriétaire de quatre parcelles de vigne, réparties sur tout le territoire de la commune, d'une surface totale de 21,70 ares. Visiblement, les habitants de Prauthoy, même les plus modestes, possédaient alors tous leur petit coin de vigne. Barthélemy Magron ne déroge pas à la règle. Cela lui permet de faire son propre vin pour répondre à sa consommation. Lors de son décès, il dispose d'une réserve de cent litres de vin rouge. Lors de l'établissement du cadastre, la commission en charge d'évaluer la valeur foncière des parcelles sur la base d'une estimation de leur revenu annuel sélectionne une des parcelles de Barthélemy Magron. 

Délibérations municipales de Prauthoy, élaboration du cadastre, 20 septembre 1829

C'est la première mention officielle dans un document de la commune. Il restera un propriétaire foncier modeste, car il n'a probablement pas l'ambition de se constituer un patrimoine important, ni même les moyens pour cela. Il se portera acquéreur de trois autres parcelles après s'être dessaisi de deux parcelles. À son décès, il possède donc en tout et pour tout cinq parcelles de vigne pour une surface totale de 24,60 ares. Cela devait suffire à ses besoins et à ceux de sa famille. 

Barthélemy Magron et Marie Mathieu ont eu sept enfants, tous nés à Prauthoy, sauf la première, née et décédée à Is-sur-Tille :

  • Jeanne Marie, née le 21 février 1812 et morte le 22 février 1812.
  • Louis Valentin, né le 13 juillet 1812.
  • Nicole Justine, née le 1er avril 1814 et morte le 8 avril 1814.
  • Pierre, né le 8 juin 1815.
  • Claude André, né le 15 décembre 1818, habituellement prénommé Jules.
  • Catherine Louise, née le 31 décembre 1819, et décédée le 4 janvier 1820, dans sa famille nourricière, les Badet, dans le village voisin de Saint-Michel.
  • Victor Valentin, né le 25 juillet 1827 et mort le 25 octobre 1827.

Le fils aîné, Louis Valentin, qui porte les prénoms de ses deux grands-pères, suit les traces de son père en devenant cordonnier. On aurait pu imaginer qu'il lui succède à Prauthoy, mais, pour une raison que l'on ignore, il part s'installer à Longeau, un village à une dizaine de kilomètres au nord de Prauthoy, en direction de Langres. C'est là qu'il vit et travaille comme cordonnier lorsqu'il se marie le 8 février 1841 avec Antoinette Thirion, la fille d'un vigneron de Prauthoy. Peut-être y-a-t-il une mésentente entre le fils et les parents. Toujours est-il qu'après son mariage, Louis Magron part s'installer à Paris où on le retrouve dès 1844, toujours comme cordonnier-bottier. Il semble avoir eu une vie de misère et de déclassement social. Son émigration à Paris ne lui a visiblement pas permis d'accéder à une vie meilleure.

Ensuite, c'est le second fils, Pierre, qui se marie à Prauthoy le 21 avril 1844, avec Antoinette Donnot, dont le père, Antoine Donnot, n'a plus donné signe de vie depuis 1829. Antoinette vit alors seule avec sa mère. Pierre Magron va donc s'installer auprès de sa belle-mère où il est recensé avec sa femme et ses enfants en 1846 et 1851. Il décède prématurément le 16 mars 1852 à trente-six ans en laissant trois enfants : Virginie, née en 1845, Émile, né en 1848 et Edmond, né en 1850. Sa veuve se remarie à Prauthoy le 6 février 1859 avec le charpentier Nicolas Viard. Ils auront une fille. Virginie et Émile Magron décèdent avant leur mère, respectivement en 1879 et 1857. Antoinette Donnot meurt à Prauthoy le 14 septembre 1888, à soixante-cinq ans, en laissant un seul enfant de son premier mariage Edmond Magron, dont le destin d'éditeur en Suisse mérite un article dédié.

Un an après le mariage de Pierre, c'est au tour du fils cadet Jules de se mettre en ménage. Le 14 juillet 1845, il épouse Zélia Dargentolle, la fille d'un instituteur d'Isômes, un village à quelques quatre kilomètres au sud de Prauthoy. Jules Magron a alors abandonné le métier de cordonnier. Il est déjà marchand et buraliste à Prauthoy. Quelques mois plus tard, il trouve un arrangement avec ses parents qui lui vendent la maison qu'ils possèdent à Prauthoy. Le 28 avril 1846, devant le notaire Ecurel, de Chassigny, Barthelemy Magron, maître cordonnier, à Prauthoy, vend à Claude André Jules Magron, son fils, marchand et débitant de tabacs, à Prauthoy :

une maison et ses dépendances, à Prauthoy, rue Sous la Barre, à droite de la grande route de Langres à Dijon, composée au rez-de-chaussée de deux chambres longeant la route, et servant de boutiques, d’une cuisine à la suite de la boutique de cordonnier et d’une chambre ensuite de l’autre boutique, cave derrière ladite cuisine, au premier étage de trois chambres et un petit cabinet, chambre sur la cave, grenier régnant dessus, petite cour régnant derrière lesdits bâtiments ; le tout tient du levant à la route, du couchant à Jacques Pierre Clerc, du midi à une ruelle appartenant au même et où existe un jour d’une des chambres en haut et la chute d’eau d’une évier de ladite chambre et du nord à M. Badier-Mochot sur la cour duquel existe deux fenêtres vitrées.

C'est la maison que l'on a décrite précédemment avec les deux boutiques sur la rue. En plus de celles-ci, on comprend donc qu'elle contient au total cinq pièces, appelées alors « chambre », un petit cabinet, une cuisine et enfin une cave qui n'est pas en sous-sol mais sur l'arrière de la maison, le tout surmonté d'un grenier, « régnant », selon le mot utilisé par le notaire, sur toute la maison. Barthélemy Magron et son épouse se réservent l'usage « de la chambre régnant sur la cuisine, de celle régnant sur la boutique de cordonnier, le droit de placer son vin et ses marchandises à la cave, son bois au grenier, de prendre au jardin les légumes à leur usage, de placer leurs futailles dans la remise. » Par cette vente, les époux Barthélemy règlent, en quelque sorte, leur succession en permettant au cadet Jules de posséder désormais une maison à Prauthoy où il exerce son métier de marchand et buraliste dans l'une des deux boutiques du rez-de-chaussée. Il peut aussi loger sa famille (il est marié depuis 1845) et ses premiers enfants, dans les trois autres chambres restantes et user de la cuisine. Quant aux parents, ils se garantissent un logement jusqu'à leur décès. La même vente concerne aussi l'autre maison, devenue une « halle servant de remise pour placer le bois et les futailles », avec son jardin.

Signatures du père et du fils lors de la vente du 28 avril 1846

Marie Mathieu décède la première, le 3 juillet 1847, à soixante ans. Son mari lui survit quelques années et décède le 13 avril 1855, à soixante-sept ans. Il est l'un des premiers habitants de Prauthoy à être enterré dans le nouveau cimetière, là où il se trouve toujours. Lors d'une épidémie de choléra qui a frappé le village durant l'été 1854, l'ancien cimetière situé autour de l'église s'est montré insuffisant, ce qui a accéléré un projet de nouvelle localisation, dans un lieu plus sain et plus grand, plus en accord avec les normes d'hygiène et de respect des inhumations. Notons au passage que l'épidémie de choléra qui a touché la commune de Prauthoy du 12 mai au 21 août 1854 et a provoqué cinquante-quatre décès, n'a pas fait de victimes dans notre famille.

Après le décès de Barthélemy Magron, des scellés sont apposés sur les pièces qu'il habitait. Le 10 mai 1855, le notaire Pillenet, de Vaux-sous-Aubigny, se rend sur place pour faire l'inventaire de ses meubles. Ce jour-là, sont présents Jules Magron, qui habite la maison avec sa famille, la veuve de Pierre Magron, comme tutrice de ses trois enfants, héritiers de leur grand-père, et un représentant de Louis Magron qui a donné procuration devant un notaire parisien. Le notaire avec le greffier de la justice de paix, Antoine Billiard, qui assure la prisée des meubles parcourent les deux pièces dévolues à l'usage de Barthélemy Magron, la petite chambre sur la rue, au-dessus de la boutique du cordonnier, et la chambre à côté, au-dessus de la cuisine. La première chambre sert d'atelier de cordonnier et de chambre à coucher. On y trouve plusieurs tables, tous les outils du cordonnier : enclume, marteau, alènes, bisaigles, tranchets, limes, ciseaux, emporte-pièces, tenailles, etc. Il y a sept paires de souliers et deux paires de bottes, probablement des commandes de clients. Il y a une « couchette » en chêne, avec son matelas en crin et en laine, un traversin et un oreiller de plume, et une couverture piquée en laine. Enfin, seuls éléments de « luxe », une horloge avec sa boîte en chêne et un miroir. La pièce est chauffée par un fourneau en fonte. La chambre suivante devait aussi servir de cuisine et devait posséder une cheminée car on y trouve tous les ustensiles : pincettes, pelle, crémaillère, trépieds, etc. ainsi que des poêles et autres ustensiles de cuisine, ainsi que des récipients avec du sel, du beurre, etc. Il y a deux armoires dont l'une en chêne, qui contiennent aussi bien des vêtements que des fournitures de cordonnier : clous, pointes, fils, tresses, cordonnets, plus de soixante kilogrammes de cuir, des peaux, des débris de cuir, des avant-pieds et des tiges de botte. Dans cette pièce se trouvent aussi quelques outils (hache, merlin, coin, pelle) et une « mécanique à œillets » (probablement une machine qui permet de percer et garnir les œillets des chaussures). Comme souvent dans les inventaires, on a une impression de bric-à-brac, dans lequel un parapluie en coton voisine avec un panier à salade, deux cafetières, un arrosoir en fer blanc, des bouteilles en verre noir, des cruchons, de la vaisselle, des chandeliers et une lanterne, etc. Comme toutes les femmes de l'époque, Marie Mathieu devait filer la laine. Il y a encore son rouet et son dévidoir dans cette chambre. Notons que si, dans la première pièce, il y a quatre tables, il n'y a qu'une petite table en bois fruitier dans celle-ci. La garde-robe de Barthélemy Magron est particulièrement fournie. L'inventaire complet de ses habits et de ses effets personnels est : trois paires de bas de laine, trois autres paires en coton, neuf pantalons, trois casquettes, deux cravates, une paire de souliers, trois vestes, huit mouchoirs de poche, six gilets, vingt-cinq chemises d’hommes, vingt-trois essuie-mains, quatre tabliers de cuisine, six mauvais caleçons, un gilet de laine, douze draps, deux bonnets de coton, une paire de lunettes et un chapeau. Enfin, dans le grenier, se trouve sa réserve de bois et dans la cave, un saloir avec vingt kilogrammes de lard et une futaille contenant environ un hectolitre de vin rouge. En définitive, la valeur totale estimée de ses biens est de 620 francs. Parmi les objets les plus valorisés, on trouve l'ensemble du stock de cuirs et peaux, pour 160 francs, la garniture du lit (couverture, matelas, etc.) pour 64 francs, l'armoire en chêne pour 25 francs, l'habillement pour un peu plus de cent francs et, enfin, le lard et le vin pour 84 francs. Ces items représentent 70 % de l'estimation totale. En conséquence, l'estimation des outils et du matériel de cordonnier n'est pas particulièrement élevée, ni celle de tous les autres outils, des ustensiles de cuisine ou des divers meubles.

Au moment de son décès, Barthélemy Magron ne dispose que de 66 francs en espèces. En revanche, il détient des créances clients pour 436,80 francs que lui doivent quarante-six personnes, dont son fils Jules. Cela illustre bien cette économie où les espèces sont rares et les échanges commerciaux se basent sur la dette. Dans son cas, il n'a pas de dette vis-à-vis de fournisseur, mais seulement des créances clients. Enfin, les seules sommes que doit la succession sont surtout en lien avec son décès : cercueil, frais funéraires, frais de maladie, sonneur, placard (avis de décès placardé), fossoyeurs, drap mortuaire. Il est dû un franc à la fille Cothenet, pour la veillée du mort. Enfin, au moment de son décès, Barthélemy Magron doit plus de 48 francs à son fils Jules pour des luminaires et des fournitures, ce qui représente 61 % de ses 78,95 francs de dettes. Ce que l'on peut en retenir est qu'il laisse une situation financière saine, sans réelle dette. Et qu'entre les parents et les enfants, les bons comptes font les bons amis.

Quatre jours après cet inventaire, l'ensemble des meubles est vendu aux enchères, le lundi 14 mai 1855. Il semble que ce soit un usage local, que nous n'avons pas rencontré dans d'autres régions. De la même façon, les meubles de sa belle-mère Reine Gaudel avaient été vendus par ses enfants après son décès à Is-sur-Tille, en 1837. Et, de la même façon, si les enfants sont intéressés par des meubles, ils les achètent lors de l'adjudication. En définitive, le contenu des deux chambres, de la cave et du grenier est vendu en cent-cinquante-quatre lots pour 692,50 francs. Tout y est passé même les caleçons. Jules Magron s'est rendu acquéreur de vingt-et-un lots pour 160,70 francs, dont les deux armoires, pour 45 francs, le vin et le bois, pour 76 francs, des chemises, des draps et quelques outils. La veuve Pierre Magron a aussi acheté des draps, le miroir et le rouet de sa belle-mère. Parmi les objets, qui n'apparaissent pas explicitement dans l'inventaire, il y a quelques livres dont le détail n'est malheureusement  pas donné et son uniforme de la garde nationale, avec le shako et les épaulettes. Comme tous les hommes valides, il a fait partie de cette institution à la frontière entre le militaire et la défense civile. Il a même eu trois voix lors de l'élection des officiers et sous-officiers le 3 juillet 1832, pour le grade de caporal.

Enfin, lors de cette vente des meubles, les trois autres cordonniers de Prauthoy se sont répartis ses stocks et ses outils. Les cordonniers Léon Mille et Antoine Rattet se sont rendus acquéreurs de lots de cuirs, fournitures et de quelques outils pour respectivement 162,55 et 54,65 francs. Le troisième, Jean Durringer, un cordonnier d'origine alsacienne qui avait été ouvrier chez Pierre Magron, en 1851, a acheté des outils pour la modeste somme de 1,75 franc.

En définitive, Barthélémy Magron et Marie Mathieu n'ont eu que trois garçons qui ont vécu, Louis, Pierre et Jules, dont les destins sont très différents. Comme on va le détailler, Louis semble avoir eu une vie modeste. Pierre est mort jeune, à trente-six ans, en laissant une fille et deux garçons. Enfin, le cadet, Jules, notre ancêtre, a réussi par le commerce à accéder à une certaine aisance qui permettra à ses enfants d'aspirer à des positions sociales plus élevées, ce qui les conduira tous à quitter Prauthoy.

Article sur les origines de la famille Magron et de Barthélemy Magron : Les origines de la famille Magron et les trois premières générations : Dominique, Joseph et Valentin.

Article sur la famille du fils aîné : Louis Magron (1812-1869), cordonnier-bottier, à Prauthoy, Longeau et Paris.

Article sur la famille du deuxième fils : Edmond Magron (1850-?), éditeur en Suisse (article à venir).

Article sur la famille du troisième fils : Jules Magron (1818-1892) [24], négociant, à Prauthoy et ses deux épouses.

Article sur la famille de Marie Mathieu : Louis Mathieu (1761-1839) [98], cordonnier à Is-sur-Tille.

Lien vers la généalogie de Barthélemy Magron : cliquez-ici.