lundi 23 mars 2026

Barthélemy Magron (1787-1855) [96], cordonnier à Prauthoy

Barthélemy Magron est né à Vexaincourt, dans les Vosges, le 15 mai 1787. Il est le fils de Valentin Magron et d'Odile Vigneron (voir l'article sur les origines de la famille Magron). Il tient son prénom de son parrain, Barthélemy Zabé, mais aussi du saint patron de la paroisse de Luvigny, saint Barthélemy, dont dépendait Vexaincourt et où il a été baptisé le jour de sa naissance. Comme cela était l'usage, de nombreux garçons portaient alors ce prénom en son honneur.

Luvigny et l'église Saint-Barthélemy, construite en 1779
Barthélemy Magron y a été baptisé le 15 mai 1787
(c) site de la commune de Luvigny

Il perd sa mère le 27 prairial an III [15 juin 1795], alors qu'il n'a que huit ans. Son père décède quelques années plus tard, le 24 floréal an IX  [14 mai 1801], la veille de ses quatorze ans. Son frère aîné Joseph est alors marié et vit à Vexaincourt. Sa sœur Marie est aussi mariée avec un meunier, Michel Pierville (Pierreville), à Belval. Sa belle-mère, Barbe Ducarme, habite avec son fils, à Raon-sur-Plaine. Où vit Barthélemy Magron après le décès de son père ? Chez son frère, à Vexaincourt ? Chez sa belle-mère, à Raon-sur-Plaine ? Nous ne le savons pas. De 1801, à sa présence attestée à la fin de l’année 1809, à Is-sur-Tille, il y a un « trou » dans l’histoire de sa vie que l’on ne sait pas combler actuellement. Deux cents kilomètres séparent les deux communes. Surtout, il n’y a pas de logique de migration entre ces deux lieux. Les migrations depuis les Vosges s’orientaient vers les capitales régionales de la Lorraine comme Nancy ou vers Paris. De plus, l’histoire personnelle de Barthélemy a nécessairement croisé celle du Premier Empire. Le sénatus-consulte du xx décembre 1806 appelle un contingent de quatre-vingt mille hommes de la classe 1807, celle à laquelle appartient Barthélemy Magron. Est-il appelé et intégré à un régiment ? Participe-t-il à une des campagnes des années 1807 et suivantes ? Est-il blessé et réformé ? Au contraire, est-il réformé dès le conseil de révision ? Nous ne le savons pas. La réponse à ces questions pourraient nous apporter des indices sur les raisons de sa présence à Is-sur-Tille dès 1809, à l’âge de vingt-deux ans.

Le 29 novembre 1810, à la mairie d'Is-sur-Tille, Barthélemy Magron épouse Louise Mathieu, une jeune fille du bourg, légèrement plus âgée que lui car née le 19 septembre 1786. On peut se demander si ce mariage n'est pas programmé depuis longtemps car, dès le mois de février 1810, Barthélemy Magron demande les actes de décès de ses parents. Pourquoi faut-il attendre neuf mois pour que le mariage soit célébré ? Il fallait d'abord l'autorisation de son curateur, Nicolas Magron, son oncle. Il lui est aussi demandé les actes de décès de ses grands-parents pour justifier qu'il n'a aucun ascendant vivant. Ces actes lui sont fournis le 30 octobre. On peut imaginer que Barthélemy Magron retourne alors dans son pays natal pour les récupérer ainsi que la procuration de son curateur (son tuteur était mort). Ces délais suffisent à expliquer que le mariage n'a lieu qu'en novembre, mais, visiblement, cela n'a pas empêché les futurs mariés d'anticiper la nuit de noces. En effet, trois mois après le mariage, le 21 février 1811, naît une fille à Is-sur-Tille, Jeanne Magron. C'est son grand-père, Louis Mathieu, qui déclare sa naissance, tout comme il déclarera son décès le lendemain 22 février.

Louise Mathieu est la fille de Louis Mathieu (1761-1839), cordonnier à Is-sur-Tille, et de Reine Gaudel (1758-1837). Lors du mariage, elle a un frère, Louis, né en 1789, aussi cordonnier, sûrement destiné à prendre la suite de son père à Is-sur-Tille. En 1809, il est qualifié de bottier. Elle a aussi une sœur sensiblement plus jeune, Jeanne, née en 1793.  Cordonnier lui-même, Barthélemy se marie dans une famille de cordonniers. Il ne voulait probablement pas empiéter sur la clientèle de son beau-père et de son beau-frère Louis, probable successeur de son père. On peut penser que c'est pour cela qu'en 1811 ou 1812, il part exercer son métier à Prauthoy, un chef-lieu de canton de la Haute-Marne sur la route de Dijon à Langres, à vingt-cinq kilomètres au nord d'Is-sur-Tille. Il devait probablement y avoir une place à prendre dans ce bourg, d'autant qu'il n'y avait sûrement pas assez de travail pour tous à Is-sur-Tille. 

Dès le 7 septembre 1812, soit moins de deux ans après leur mariage, Barthélemy Magron et Louise Mathieu achètent une maison à Prauthoy, une ancienne boulangerie, ainsi décrite dans l'acte de vente :

une maison située au lieu de Prauthoy, en la rue dite Sous la Barre, appartenant en propre à la vendeuse, consistant en : une cuisine au rez-de-chaussée, une petite boutique sur la route, une cave derrière la cuisine, une chambre et un cabinet au premier étage, une autre chambre sur la cave, des  greniers « régnants » sur les lieux ci-dessus, et une petite cour derrière les bâtiments ci-dessus.

Cette maison est située sur la rue principale de Prauthoy qui est aussi la route nationale qui traverse le village. La boutique lui sert d'atelier de cordonnier. C'est là qu'il passera sa vie de 1812 jusqu'à son décès en 1855. Comme souvent, c'est une vie faite de travail, de naissances et de décès, dont les seules traces sont les actes d'état civil et quelques actes notariés.

Signatures de Barthélemy Magron et de son épouse Louise Mathieu
lors de la vente du 7 septembre 1812

En 1817, il est fait un premier recensement nominatif de Prauthoy qui permet d'avoir une image très précise de l'activité de la commune. Depuis la réorganisation administrative de la Révolution, Prauthoy est le chef-lieu du canton du même nom qui regroupe dix-huit communes et, en 1851, au moment du maximum démographique, une population de 8 057 habitants. De ce fait, en tant que chef-lieu de canton, le bourg regroupe des activités administratives et artisanales qui servent l'ensemble du canton. De plus, Prauthoy est situé sur un axe important de circulation entre Dijon, Langres, Chaumont et le nord de la France. Cela devait amener un passage constant de voyageurs et de marchandises tout au long de l'année. Aussi surprenant que cela puisse paraître lorsque on se rend aujourd'hui à Prauthoy, l'activité principale de la commune est la culture de la vigne. En effet, la vigne a totalement disparu alors que, tout au long du XIXe siècle, est sûrement avant, la majorité des terrains étaient des vignobles. En 1861, le maire pouvait vanter « ses vins renommés et abondants [qui] s’exportent loin ». Ainsi, en 1817, 77 des 193 chefs de ménage sont vignerons, soit 40 %. Avec les propriétaires, les cultivateurs et les quelques domestiques, manœuvres et pâtres, l'agriculture occupe alors 109 chefs de ménage (56 %), ce qui est une proportion significativement faible par rapport aux autres villages de la Haute-Marne et, plus généralement, de la France, où cette proportion était de l'ordre de 90 %. Sinon, on trouve à Prauthoy les artisans nécessaires à la population du canton. Ce sont les métiers de l'alimentaire : boucher, boulanger, du bâtiment : charpentier, couvreur, maçon, menuisier, tailleur de pierres et tous les autres corps de métier : bourrelier, cordier, maréchal-ferrant, charron, cordonnier, couturière, chapelier, sabotier, teinturier et tixier (tisserand). Au total, ces activités artisanales représentent 43 chefs de ménage (22 %). Enfin, le bourg héberge les services administratifs, religieux, etc., dont certains sont spécifiques à un chef-lieu de canton : greffier du juge de paix, huissier, instituteur, prêtre, receveur de l'enregistrement, médecin, vétérinaire, chirurgien, barbier, à l'exception notable du notaire qui se trouve alors dans le village voisin de Vaux-sous-Aubigny. Enfin, les métiers de la route et du commerce sont représentés par un maître de poste, deux aubergistes, des cabaretiers, des cafetiers et enfin deux marchands. Pour finir, 22 chefs de ménage n'ont pas d'activité. Ce sont souvent des veuves ou des femmes seules, mais aussi un mendiant et des artisans ou commerçants retirés comme un ex-boucher ou un ex- marchand.

Même si l'activité artisanale représente une part importante au sein du bourg, on peut s'étonner qu'en 1817, il y ait six cordonniers, sans compter les deux sabotiers, ce qui semble bien supérieur au besoin du canton, alors que, hormis deux couturières, il n'y a aucun tailleur d'habits et un seul chapelier. Nous n'avons pas d'explication à cela. Parmi eux, le recensement distingue un cordonnier ambulant, ce qui veut dire qu'il trouve son activité au gré des foires et marchés qu'il fréquente, et un cordonnier-bottier, notre ancêtre Barthélemy Magron. Cette spécialisation doit lui permettre d'accéder à une clientèle différente de celle de ses concurrents. De plus, il doit alors pouvoir facturer plus chères les bottes qu'il fabrique, à la différence des chaussures plus standards que fournissent les autres cordonniers de Prauthoy. Au moment de son décès, en 1855, il y a encore quatre cordonniers à Prauthoy, en l'incluant. Dans ces conditions, sa clientèle ne peut se limiter au seul bourg de Prauthoy mais doit se  trouver dans les villages environnants. Lors de son inventaire après décès, dont nous reparlerons, le notaire identifie quarante-six clients qui lui doivent de l'argent à ce moment-là. Le montant moyen est de 9,50 francs et la dette la plus élevée est de 27,60 francs. Cela donne un ordre de grandeur du prix qu'il peut faire payer à ses « pratiques », pour utiliser un terme de l'époque. Surtout, comme leur domicile est indiqué, on constate que seulement un petit quart (onze) habite Prauthoy. Avec le village voisin de Montsaugeon (aujourd'hui, les deux communes sont regroupées), on arrive à presque la moitié (vingt-deux). Les autres clients se trouvent répartis dans les communes du canton, toutes situées à moins de dix kilomètres de Prauthoy. Avec dix clients, Leuchey est la seule commune qui se trouve hors du canton, mais à seulement dix kilomètres. Probablement que les habitants de ce village ont alors l'habitude de se rendre à Prauthoy pour les marchés et foires, plutôt qu'au chef-lieu de leur canton. Ils peuvent alors donner du travail à Barthélemy Magron.

Vue aérienne de Prauthoy
C'est un village-rue qui s'organise le long de la route national 74 de Dijon à Langres

Le 25 février 1829, son voisin, Jean Pierre Déchanet, lui vend une « chambre », surmontée d'un grenier, qui lui appartient et qui, autrefois, servait de boutique de maréchal-ferrant. Elle se trouve adossée à la maison de Barthélemy Magron, au nord et donne sur la cour devant la maison de Jean Pierre Déchanet. Barthélémy Magron a le droit de fermer la porte qui servait d'entrée à la boutique et d'ouvrir une fenêtre sur la cour de son voisin. Sur le cadastre de 1829, on distingue très bien cette portion de maison, de forme grossièrement triangulaire. Le cadastre ayant été établi juste après la vente, cette « chambre » et le reste de la maison Magron ne constituent qu'une seule parcelle, la C145. Une flèche à double sens lie les deux parties.


La surface de la parcelle C145 est alors de 120 m². La matrice cadastrale porte la mention d'une nouvelle construction sur cette parcelle, vers 1840. Sans qu'on en connaisse les détails, on comprend donc que Barthélemy Magron a fait reconstruire ou rénover fortement les deux parties de maison qu'ils possèdent pour lui donner une plus grande unité et faire sur la rue une façade uniforme alors que le cadastre de 1829 montre bien un angle entre les deux parties. La maison telle qu'elle existe aujourd'hui est très probablement restée très proche de la forme que lui a donnée Barthélemy Magron.

Prauthoy, maison Barthélemy Magron, carte postale ancienne (1930 ?)


Prauthoy, maison Barthélemy Magron, vue actuelle (été 2025)

On distingue très bien la fenêtre ouverte par Barthélemy Magron, comme l'y autorisait l'acte de vente de 1829, qui donne sur la cour qui se trouve aujourd'hui devant le « Relais de Prauthoy ». Sur la rue principale, on distingue encore bien les deux boutiques, avec chacune une porte et une fenêtre. L'une des deux sert de boutique de cordonnier. Il s'agit probablement de celle de gauche en regardant la maison, qui correspond à la première partie de la maison acquise dès 1812. Les portes ont été converties en fenêtres en murant le bas. La seule porte d'entrée se trouve un peu en retrait de la grande rue comme on le voit sur la photo ci-dessous :

Prauthoy, maison Barthélemy Magron (février 2010 - Google Street)

Cette maison n'est pas la seule propriété de Barthélemy Magron à Prauthoy. En 1829, il possède aussi une autre petite maison, avec son jardin, sur la rue de la Ruotte [aujourd'hui, rue de la Gare] qu'il a achetée en 1812 en même temps que la maison principale. Elle sera démolie en 1842 et remplacée par une remise. Il possède aussi une terre de 29,70 ares dont il se séparera dès 1831. Surtout, il est propriétaire de quatre parcelles de vigne, réparties sur tout le territoire de la commune, d'une surface totale de 21,70 ares. Visiblement, les habitants de Prauthoy, même les plus modestes, possédaient alors tous leur petit coin de vigne. Barthélemy Magron ne déroge pas à la règle. Cela lui permet de faire son propre vin pour répondre à sa consommation. Lors de son décès, il dispose d'une réserve de cent litres de vin rouge. Lors de l'établissement du cadastre, la commission en charge d'évaluer la valeur foncière des parcelles sur la base d'une estimation de leur revenu annuel sélectionne une des parcelles de Barthélemy Magron. 

Délibérations municipales de Prauthoy, élaboration du cadastre, 20 septembre 1829

C'est la première mention officielle dans un document de la commune. Il restera un propriétaire foncier modeste, car il n'a probablement pas l'ambition de se constituer un patrimoine important, ni même les moyens pour cela. Il se portera acquéreur de trois autres parcelles après s'être dessaisi de deux parcelles. À son décès, il possède donc en tout et pour tout cinq parcelles de vigne pour une surface totale de 24,60 ares. Cela devait suffire à ses besoins et à ceux de sa famille. 

Barthélemy Magron et Louise Mathieu ont eu sept enfants, tous nés à Prauthoy, sauf la première, née et décédée à Is-sur-Tille :

  • Jeanne Marie, née le 21 février 1812 et morte le 22 février 1812.
  • Louis Valentin, né le 13 juillet 1812.
  • Nicole Justine, née le 1er avril 1814 et morte le 8 avril 1814.
  • Pierre, né le 8 juin 1815.
  • Claude André, né le 15 décembre 1818, habituellement prénommé Jules.
  • Catherine Louise, née le 31 décembre 1819, probablement morte enfant mais dont on ne connaît ni le lieu, ni la date du décès.
  • Victor Valentin, né le 25 juillet 1827 et mort le 25 octobre 1827.

Le fils aîné, Louis Valentin, qui porte les prénoms de ses deux grands-pères, suit les traces de son père en devenant cordonnier. On aurait pu imaginer qu'il lui succède à Prauthoy, mais, pour une raison que l'on ignore, il part s'installer à Longeau, un village à une dizaine de kilomètres au nord de Prauthoy, en direction de Langres. C'est là qu'il vit et travaille comme cordonnier lorsqu'il se marie le 8 février 1841 avec Antoinette Thirion, la fille d'un vigneron de Prauthoy. Peut-être y-a-t-il une mésentente entre le fils et les parents. Toujours est-il qu'après son mariage, Louis Magron part s'installer à Paris où on le retrouve dès 1844, toujours comme cordonnier-bottier. Il semble avoir eu une vie de misère et de déclassement social. Son émigration à Paris ne lui a visiblement pas permis d'accéder à une vie meilleure.

Ensuite, c'est le second fils, Pierre, qui se marie à Prauthoy le 21 avril 1844, avec Antoinette Donnot, dont le père, Antoine Donnot, n'a plus donné signe de vie depuis 1829. Antoinette vit alors seule avec sa mère. Pierre Magron va donc s'installer auprès de sa belle-mère où il est recensé avec sa femme et ses enfants en 1846 et 1851. Il décède prématurément le 16 mars 1852 à trente-six ans en laissant trois enfants : Virginie, née en 1845, Émile, né en 1848 et Edmond, né en 1850. Sa veuve se remarie à Prauthoy le 6 février 1859 avec le charpentier Nicolas Viard. Ils auront une fille. Virginie et Émile Magron décèdent avant leur mère, respectivement en 1879 et 1857. Antoinette Donnot meurt à Prauthoy le 14 septembre 1888, à soixante-cinq ans, en laissant un seul enfant de son premier mariage Edmond Magron, dont le destin d'éditeur en Suisse mérite un article dédié.

Un an après le mariage de Pierre, c'est au tour du fils cadet Jules de se mettre en ménage. Le 14 juillet 1845, il épouse Zélia Dargentolle, la fille d'un instituteur d'Isômes, un village à quelques quatre kilomètres au sud de Prauthoy. Jules Magron a alors abandonné le métier de cordonnier. Il est déjà marchand et buraliste à Prauthoy. Quelques mois plus tard, il trouve un arrangement avec ses parents qui lui vendent la maison qu'ils possèdent à Prauthoy. Le 28 avril 1846, devant le notaire Ecurel, de Chassigny, Barthelemy Magron, maître cordonnier, à Prauthoy, vend à Claude André Jules Magron, son fils, marchand et débitant de tabacs, à Prauthoy :

une maison et ses dépendances, à Prauthoy, rue Sous la Barre, à droite de la grande route de Langres à Dijon, composée au rez-de-chaussée de deux chambres longeant la route, et servant de boutiques, d’une cuisine à la suite de la boutique de cordonnier et d’une chambre ensuite de l’autre boutique, cave derrière ladite cuisine, au premier étage de trois chambres et un petit cabinet, chambre sur la cave, grenier régnant dessus, petite cour régnant derrière lesdits bâtiments ; le tout tient du levant à la route, du couchant à Jacques Pierre Clerc, du midi à une ruelle appartenant au même et où existe un jour d’une des chambres en haut et la chute d’eau d’une évier de ladite chambre et du nord à M. Badier-Mochot sur la cour duquel existe deux fenêtres vitrées.

C'est la maison que l'on a décrite précédemment avec les deux boutiques sur la rue. En plus de celles-ci, on comprend donc qu'elle contient au total cinq pièces, appelées alors « chambre », un petit cabinet, une cuisine et enfin une cave qui n'est pas en sous-sol mais sur l'arrière de la maison, le tout surmonté d'un grenier, « régnant », selon le mot utilisé par le notaire, sur toute la maison. Barthélemy Magron et son épouse se réservent l'usage « de la chambre régnant sur la cuisine, de celle régnant sur la boutique de cordonnier, le droit de placer son vin et ses marchandises à la cave, son bois au grenier, de prendre au jardin les légumes à leur usage, de placer leurs futailles dans la remise. » Par cette vente, les époux Barthélemy règlent, en quelque sorte, leur succession en permettant au cadet Jules de posséder désormais une maison à Prauthoy où il exerce son métier de marchand et buraliste dans l'une des deux boutiques du rez-de-chaussée. Il peut aussi loger sa famille (il est marié depuis 1845) et ses premiers enfants, dans les trois autres chambres restantes et user de la cuisine. Quant aux parents, ils se garantissent un logement jusqu'à leur décès. La même vente concerne aussi l'autre maison, devenue une « halle servant de remise pour placer le bois et les futailles », avec son jardin.

Signatures du père et du fils lors de la vente du 28 avril 1846

Louise Mathieu décède la première, le 3 juillet 1847, à soixante ans. Son mari lui survit quelques années et décède le 13 avril 1855, à soixante-sept ans. Il est l'un des premiers habitants de Prauthoy à être enterré dans le nouveau cimetière, là où il se trouve toujours. Lors d'une épidémie de choléra qui a frappé le village durant l'été 1854, l'ancien cimetière situé autour de l'église s'est montré insuffisant, ce qui a accéléré un projet de nouvelle localisation, dans un lieu plus sain et plus grand, plus en accord avec les normes d'hygiène et de respect des inhumations. Notons au passage que l'épidémie de choléra qui a touché la commune de Prauthoy du 12 mai au 21 août 1854 et a provoqué cinquante-quatre décès, n'a pas fait de victimes dans notre famille.

Après le décès de Barthélemy Magron, des scellés sont apposés sur les pièces qu'il habitait. Le 10 mai 1855, le notaire Pillenet, de Vaux-sous-Aubigny, se rend sur place pour faire l'inventaire de ses meubles. Ce jour-là, sont présents Jules Magron, qui habite la maison avec sa famille, la veuve de Pierre Magron, comme tutrice de ses trois enfants, héritiers de leur grand-père, et un représentant de Louis Magron qui a donné procuration devant un notaire parisien. Le notaire avec le greffier de la justice de paix, Antoine Billiard, qui assure la prisée des meubles parcourent les deux pièces dévolues à l'usage de Barthélemy Magron, la petite chambre sur la rue, au-dessus de la boutique du cordonnier, et la chambre à côté, au-dessus de la cuisine. La première chambre sert d'atelier de cordonnier et de chambre à coucher. On y trouve plusieurs tables, tous les outils du cordonnier : enclume, marteau, alènes, bisaigles, tranchets, limes, ciseaux, emporte-pièces, tenailles, etc. Il y a sept paires de souliers et deux paires de bottes, probablement des commandes de clients. Il y a une « couchette » en chêne, avec son matelas en crin et en laine, un traversin et un oreiller de plume, et une couverture piquée en laine. Enfin, seuls éléments de « luxe », une horloge avec sa boîte en chêne et un miroir. La pièce est chauffée par un fourneau en fonte. La chambre suivante devait aussi servir de cuisine et devait posséder une cheminée car on y trouve tous les ustensiles : pincettes, pelle, crémaillère, trépieds, etc. ainsi que des poêles et autres ustensiles de cuisine, ainsi que des récipients avec du sel, du beurre, etc. Il y a deux armoires dont l'une en chêne, qui contiennent aussi bien des vêtements que des fournitures de cordonnier : clous, pointes, fils, tresses, cordonnets, plus de soixante kilogrammes de cuir, des peaux, des débris de cuir, des avant-pieds et des tiges de botte. Dans cette pièce se trouvent aussi quelques outils (hache, merlin, coin, pelle) et une « mécanique à œillets » (probablement une machine qui permet de percer et garnir les œillets des chaussures). Comme souvent dans les inventaires, on a une impression de bric-à-brac, dans lequel un parapluie en coton voisine avec un panier à salade, deux cafetières, un arrosoir en fer blanc, des bouteilles en verre noir, des cruchons, de la vaisselle, des chandeliers et une lanterne, etc. Comme toutes les femmes de l'époque, Louise Mathieu devait filer la laine. Il y a encore son rouet et son dévidoir dans cette chambre. Notons que si, dans la première pièce, il y a quatre tables, il n'y a qu'une petite table en bois fruitier dans celle-ci. La garde-robe de Barthélemy Magron est particulièrement fournie. L'inventaire complet de ses habits et de ses effets personnels est : trois paires de bas de laine, trois autres paires en coton, neuf pantalons, trois casquettes, deux cravates, une paire de souliers, trois vestes, huit mouchoirs de poche, six gilets, vingt-cinq chemises d’hommes, vingt-trois essuie-mains, quatre tabliers de cuisine, six mauvais caleçons, un gilet de laine, douze draps, deux bonnets de coton, une paire de lunettes et un chapeau. Enfin, dans le grenier, se trouve sa réserve de bois et dans la cave, un saloir avec vingt kilogrammes de lard et une futaille contenant environ un hectolitre de vin rouge. En définitive, la valeur totale estimée de ses biens est de 620 francs. Parmi les objets les plus valorisés, on trouve l'ensemble du stock de cuirs et peaux, pour 160 francs, la garniture du lit (couverture, matelas, etc.) pour 64 francs, l'armoire en chêne pour 25 francs, l'habillement pour un peu plus de cent francs et, enfin, le lard et le vin pour 84 francs. Ces items représentent 70 % de l'estimation totale. En conséquence, l'estimation des outils et du matériel de cordonnier n'est pas particulièrement élevée, ni celle de tous les autres outils, des ustensiles de cuisine ou des divers meubles.

Au moment de son décès, Barthélemy Magron ne dispose que de 66 francs en espèces. En revanche, il détient des créances clients pour 436,80 francs que lui doivent quarante-six personnes, dont son fils Jules. Cela illustre bien cette économie où les espèces sont rares et les échanges commerciaux se basent sur la dette. Dans son cas, il n'a pas de dette vis-à-vis de fournisseur, mais seulement des créances clients. Enfin, les seules sommes que doit la succession sont surtout en lien avec son décès : cercueil, frais funéraires, frais de maladie, sonneur, placard (avis de décès placardé), fossoyeurs, drap mortuaire. Il est dû un franc à la fille Cothenet, pour la veillée du mort. Enfin, au moment de son décès, Barthélemy Magron doit plus de 48 francs à son fils Jules pour des luminaires et des fournitures, ce qui représente 61 % de ses 78,95 francs de dettes. Ce que l'on peut en retenir est qu'il laisse une situation financière saine, sans réelle dette. Et qu'entre les parents et les enfants, les bons comptes font les bons amis.

Quatre jours après cet inventaire, l'ensemble des meubles est vendu aux enchères, le lundi 14 mai 1855. Il semble que ce soit un usage local, que nous n'avons pas rencontré dans d'autres régions. De la même façon, les meubles de sa belle-mère Reine Gaudel avaient été vendus par ses enfants après son décès à Is-sur-Tille, en 1837. Et, de la même façon, si les enfants sont intéressés par des meubles, ils les achètent lors de l'adjudication. En définitive, le contenu des deux chambres, de la cave et du grenier est vendu en cent-cinquante-quatre lots pour 692,50 francs. Tout y est passé même les caleçons. Jules Magron s'est rendu acquéreur de vingt-et-un lots pour 160,70 francs, dont les deux armoires, pour 45 francs, le vin et le bois, pour 76 francs, des chemises, des draps et quelques outils. La veuve Pierre Magron a aussi acheté des draps, le miroir et le rouet de sa belle-mère. Parmi les objets, qui n'apparaissent pas explicitement dans l'inventaire, il y a quelques livres dont le détail n'est malheureusement  pas donné et son uniforme de la garde nationale, avec le shako et les épaulettes. Comme tous les hommes valides, il a fait partie de cette institution à la frontière entre le militaire et la défense civile. Il a même eu trois voix lors de l'élection des officiers et sous-officiers le 3 juillet 1832, pour le grade de caporal.

Enfin, lors de cette vente des meubles, les trois autres cordonniers de Prauthoy se sont répartis ses stocks et ses outils. Les cordonniers Léon Mille et Antoine Rattet se sont rendus acquéreurs de lots de cuirs, fournitures et de quelques outils pour respectivement 162,55 et 54,65 francs. Le troisième, Jean Durringer, un cordonnier d'origine alsacienne qui avait été ouvrier chez Pierre Magron, en 1851, a acheté des outils pour la modeste somme de 1,75 franc.

En définitive, Barthélémy Magron et Louise Mathieu n'ont eu que trois garçons qui ont vécu, Louis, Pierre et Jules, dont les destins sont très différents. Comme on va le détailler, Louis semble avoir eu une vie modeste. Pierre est mort jeune, à trente-six ans, en laissant une fille et deux garçons. Enfin, le cadet, Jules, notre ancêtre, a réussi par le commerce à accéder à une certaine aisance qui permettra à ses enfants d'aspirer à des positions sociales plus élevées, ce qui les conduira tous à quitter Prauthoy.

Article sur les origines de la famille Magron et de Barthélemy Magron : Les origines de la famille Magron et les trois premières générations : Dominique, Joseph et Valentin.

Article sur la famille du fils aîné : Louis Magron (1812-1869), cordonnier-bottier, à Prauthoy, Longeau et Paris.

Article sur la famille du deuxième fils : Edmond Magron (1850-?), éditeur en Suisse (article à venir).

Article sur la famille du troisième fils : Jules Magron (1818-1892), négociant, à Prauthoy (article à venir).

Article sur la famille de Louise Mathieu : Louis Mathieu (1761-1839) [98], cordonnier à Is-sur-Tille.

Lien vers la généalogie de Barthélemy Magron : cliquez-ici.

vendredi 20 mars 2026

Louis Magron (1812-1869), cordonnier-bottier, à Prauthoy, Longeau et Paris

Louis Magron (1812-1869)

Louis Valentin Magron est né à Prauthoy le 13 juillet 1812, fis aîné de Barthélémy Magron (1787-1855) [96], cordonnier à Prauthoy, et de Marie Mathieu (1786-1847) [97]. Il porte les prénoms de ses deux grands-pères. Comme ses deux frères, il suit les traces de son père en devenant cordonnier. On aurait pu imaginer qu'il lui succède à Prauthoy, mais, pour une raison que l'on ignore, il part s'installer à Longeau, un village à une dizaine de kilomètres au nord de Prauthoy, en direction de Langres. C'est là qu'il vit et travaille comme cordonnier lorsqu'il se marie le 8 février 1841 avec Antoinette Thirion, la fille d'un vigneron de Prauthoy. On retrouve le couple à Paris dès 1844. Ils habitent alors au n° 23, rue Joubert, dans ce qui est actuellement le IXe arrondissement, dans le quartier de la Chaussée-d'Antin. Il exerce toujours son métier de cordonnier, plus précisément de bottier. Comme souvent, les généalogies parisiennes sont difficiles à établir, à cause de la destruction de l'état civil parisien en 1870.  À notre connaissance, ils ont eu trois enfants :

  • Annette Marie, née le 22 juillet 1844 et décédée à Montmartre, alors commune indépendante, le 28 décembre 1845, à dix-sept mois.
  • Louis Valentin, né le 13 mai 1846.
  • Élisabeth Ernestine, née le 8 juillet 1848 et décédée quelques jours plus tard, le 13 juillet.

Au moment de la reconstitution de l'état civil parisien, en 1876seul Louis fait la demande de rétablir son acte de naissance. S'il y a eu d'autres enfants, en plus de ceux-là, ils n'ont pas laissé de traces.

Les différentes adresses connues de Louis Magron sont :

  • Paris (IXe), 23, rue Joubert : 1844, 1848.
  • Paris (IXe), 89, rue Saint-Lazare : 1855, au moment du règlement de la succession de son père Barthélemy Magron.
  • Paris (XIVe), 13, rue du Maine : 1869, au moment de son décès.

Il est toujours qualifié de cordonnier, bottier ou ouvrier cordonnier, sauf en 1848 où il apparaît pour la seule fois comme concierge, ce qui n'est pas exclusif du métier d'ouvrier cordonnier.

Au moment du règlement de la succession de son père, en mai 1855, il ne se rend pas à Prauthoy. Il passe une procuration devant un notaire de la Chapelle-Saint-Denis (aujourd'hui à Paris, XVIIIe arr.), le 26 avril 1855.

Signatures de Louis Magron et Antoinette Thirion
 au bas de la procuration du 26 avril 1855

Ensuite, on ne retrouve la trace de Louis Magron que quinze ans plus tard. Le 30 juin 1869, malade, il est refusé à l'hôpital Necker. Le 3 juillet, il est admis à l'Hôtel-Dieu de Paris pour fièvre et décède le même jour d'une « apoplexie pulmonaire », ce qui semble être une hémorragie pulmonaire selon la terminologie de l'époque. Il a alors cinquante-six ans. Dans le registre des entrées de l'hôpital, puis dans son acte de décès, il est dit veuf d'Antoinette Thirion. En 1890, lorsque son fils se marie, elle est dite « absente », ce qui peut laisser penser qu'en 1869, elle n'est pas décédée, mais que son mari ne sait pas où elle est. Il est donc probable que Louis Magron et Antoinette Thirion se soient séparés et que leur fils ne sait pas non plus ce qu'elle est devenue en 1890. En définitive, les recherches menées dans l'état civil parisien nous ont mis sur la piste d'un acte de décès qui pourrait être le sien. En effet, le 5 décembre 1882, à la mairie du XVIIe arr., deux personnes déclarent le décès d'une certaine Antoinette Vve Magrond [sic], avec cette formulation : « acte de décès de (nom inconnu) Antoinette, âgée de soixante-sept ans, sans profession, née à (sans renseignement), décédée en son domicile rue de Tocqueville, 87, le quatre décembre courant à dix heures du soir, fille de père et de mère dont les noms et prénoms ne sont pas connus, veuve de (prénoms inconnus) Magrond ». L'âge inscrit dans l'acte ne diffère que de deux ans de l'âge réel d'Antoinette Thirion à cette date. Malgré ces nombreuses imprécisions, nous faisons l'hypothèse qu'il s'agit d'elle, mais il reste une incertitude qui ne sera pas levée, sauf à trouver un autre acte ou document. Le 87, rue de Tocqueville abritait une institution charitable tenue, à un moment donné, par les sœurs de Saint-François de Sales.

Louis Magron (1846-1916)

Leur seul fils connu, Louis, a d'abord été militaire au 4e régiment de ligne, dont il semble avoir été congédié en janvier 1874, probablement au terme de ses six ans de service militaire. En février 1876, lors de la reconstitution de l'état civil parisien, il habite dans le VIIIe arr., au 38, rue du Rocher. Il est ornemaniste, le métier qu'il exercera toute sa vie.

Le 20 septembre 1890, il épouse à la mairie du XVIe arr. Zoé Baudoin, une domestique qui habite alors 12, avenue Victor-Hugo. Il a déjà quarante-quatre ans et elle trente-quatre. Ils légitiment une fille, Marie, née neuf ans plus tôt, alors que sa mère était domestique 5, rue Pigalle. Il est fort probable que Louis Magron ait accepté, en se mariant, de reconnaître une fille qui n'est pas de lui. C'était un usage courant. Parmi les témoins du mariage, on note Edmond Vouriot, quarante-et-un ans, qui habite le XIVe arr., au 77bis, rue de la Voie Verte. On retrouvera plusieurs fois son nom, d'abord en 1891, lors de la naissance du seul fils de Louis Magron et Zoé Baudoin, Edmond Magron, né le 25 mars 1891, six mois après leur mariage. Edmond Vouriot sera aussi témoin lors du mariage de la fille Marie, en 1904. En définitive, une recherche dans les annuaires commerciaux parisiens permet de l'identifier :

Annuaire du bâtiment, des travaux publics et des arts industriels, 1903

Edmond Vouriot (1849-1926) est le fils d'un sculpteur ornemaniste installé au 45, quai des Grands-Augustins, à Paris. Après avoir succédé à son père, il se marie en mai 1890, puis s'installe au 77bis, rue de la Voie-Verte, aujourd'hui rue du Père-Corentin, presque à la limite sud de Paris, près du boulevard Jourdan. Il y est référencé dans des annuaires commerciaux jusqu'en 1914. Il est donc fort probable qu'Edmond Vouriot est l'employeur de Louis Magron. Celui-ci n'a pas hésité à lui demander d'être témoin à son mariage, à la naissance de son fils qui porte le même prénom (est-ce son parrain ?) et au mariage de sa fille. C'est le signe d'une relation de confiance entre les deux hommes, voire de reconnaissance de Louis Magron à l'égard d'Edmond Vouriot qui l'a peut-être aidé dans des situations difficiles.

Comme leur nom l'indique, les ornemanistes fournissaient tous les ornements des bâtiments, aussi bien à l'extérieur que dans les parties communes et les appartements. Les immeubles et plus généralement les bâtiments de ces années-là étaient très richement ornés. Il suffit de se promener dans Paris pour voir de très nombreuses façades avec des sculptures, des encadrements ornés de porte et de fenêtre, des corniches, des colonnes, des consoles, des balcons, etc. et plus généralement ce que l'on appelle la modénature.

Cet immeuble de 1901, typiquement parisien,
à l'angle des rues Damrémont et Tourlaque (XVIIIe arr.)
illustre la richesse des ornements de cette époque

De même, les parties communes et les appartements comportaient des moulures, des corniches, des rosaces de plafond, etc. comme l'illustre cette image :


Au vu de la courte description commerciale de l'Annuaire du bâtiment, Edmond Vouriot pouvait intervenir sur tous les types et tous les matériaux possibles, avec ses employés. Peut-être que certains avaient des spécialités, mais cela n'est pas précisé.

Au moment de son mariage et lors de la naissance de son seul fils, Louis Magron habite au 138, avenue d'Orléans, aujourd'hui avenue du Général-Leclerc, dans le XIVe arr., très près des ateliers de son patron Edmond Vouriot. Dans le courant de l'année 1892 ou au début de l'année suivante, son épouse, qui jusqu'alors est généralement qualifiée de domestique, devient concierge d'un bel immeuble du XVIe arr., au 27, rue Galilée. Son employeur est le propriétaire de l'immeuble, « La Foncière lyonnaise ». Elle y restera au moins jusqu'en 1926. En août 1925, elle obtient une médaille d'argent du travail, pour trente-deux ans de bons et loyaux services.

La fille aînée de Louis Magron et Zoé Baudoin, Marie, se marie le 9 août 1904, avec Eugène Vallée, un garçon marchand de vin, habitant à Paris (Ve), 299, rue Saint-Jacques, originaire de Bretagne. Le mariage ne dure guère car il est dissous par un jugement de divorce rendu par le tribunal de la Seine le 2 décembre 1909, au profit de l'épouse. Elle retourne vivre chez ses parents, rue Galilée, où elle meurt peu après le 14 août 1910, à vingt-huit ans.

Louis Magron décède chez lui, toujours rue Galilée, le 12 juin 1926, à soixante-dix ans. Il est toujours qualifié d'ornemaniste. Comme on l'a vu, sa veuve reste concierge de cet immeuble. Elle y est encore recensée seule, en 1926. Elle va ensuite habiter à Boran-sur-Oise, une commune à la limite entre l'Oise et le Val-d'Oise, à une trentaine de kilomètres au nord de Paris. Son fils Edmond y possède un pavillon de villégiature rue du Four [aujourd'hui, rue de la Comté]. Elle y est recensée seule en 1931 et 1936 et y décède le 16 août 1936 à quatre-vingts ans.

Boran-sur-Oise, rue du Four (photo prise au niveau de l'actuel 26, rue de la Comté)

Edmond Magron (1891-1963)

Le seul fils, Edmond, suit les traces de son père comme ornemaniste. C'est le métier qu'il déclare lors du recensement des jeunes gens de la classe 1911. C'est aussi celui qui figure dans son acte de mariage le 16 mars 1912 à la mairie du XVe arr., avec Marcelle Invernizzi, une jeune couturière qui est la fille d'un coiffeur de l'avenue des Ternes. Le marié n'est qu'à quelques jours de son vingt-et-unième anniversaire. La mariée, plus jeune de quelques mois, n'a encore que vingt ans. Mariage précipité comme on le comprend vite lorsque la jeune épouse accouche d'un garçon deux mois après le mariage, André, qui naît à l'hôpital Beaujon le 22 mai 1912. Il ne vit que deux jours. Ce sera le seul enfant du couple. Après le mariage, Edmond Magron et Marcelle Invernizzi emménagent au 41bis, rue de Chaillot, à quelques centaines de mètres du domicile des parents d'Edmond. 

Très peu de temps après son mariage et cette naissance, Edmond Magron est obligé de faire son service militaire. Il est incorporé le 9 octobre 1912, au 24e régiment d’infanterie. Il devient caporal le 9 novembre 1913. Avant que son service ne se termine, se déclenche la Première Guerre mondiale. Il l'a fait d'abord dans ce même régiment où il est promu sergent le 4 août 1914. Il est ensuite versé au 1er groupe d'aviation le 30 octobre 1915, au dépôt de Bernay, dans l'Eure, et est breveté pilote le 13 mars 1916, sur des avions Farman. Il passe ensuite au 2e groupe d'aviation, le 24 juin 1916, et termine la guerre comme adjudant (nomination du 25 août 1917). Il est démobilisé le 19 août 1919 et se retire chez sa mère, rue Galilée, avec son épouse. Lorsqu'il est témoin au mariage de sa belle-sœur Irma Invernizzi, il est encore qualifié d'aviateur.

Un article très complet et très illustré sur l'escadrille 1 à laquelle Edmond Magron a appartenu est disponible à cette adresse : albindenis.free.fr/Site_escadrille/escadrille001.htm. Son nom apparaît dans le cadre contenant la liste du personnel.

En se mariant avec Marcelle Inverzinni, Edmond Magron entre dans une famille entièrement consacrée à la coiffure. Son beau-père est coiffeur à Paris et cette même année 1912, le 27 mai, il crée l'Académie des Coiffeurs de France, une école permanente pour l'enseignement de la coiffure et de toutes les branches qui s'y rattachent, installée à Paris (XVIIe), 34, avenue des Ternes, où se trouve aussi son domicile. Il se fait appeler Émile Nazaire, qui est un nom commercial qui s'inspire beaucoup du nom de son épouse, Nazari. Ses trois filles qui se consacrent aussi à la coiffure se font respectivement appeler Irma Nazaire, Marcelle Nazaire et Marthe Nazaire. 

Emilio Invernizzi, dit Émile Nazaire (1855-1935)

Revenu dans la vie civile, Edmond Magron aurait pu poursuivre son activité d'ornemaniste. Peut-être n'a-t-il fait ce métier que pour satisfaire son père et, celui-ci décédé, il ne se sent plus obligé. De plus, l'architecture des immeubles parisiens évolue vers une plus grande sobriété d'ornements qui culminera quelques années plus tard dans le style Art déco. Le besoin en ornemanistes a dû alors baisser drastiquement. Pour toutes ces raisons, et peut-être pour d'autres que l'on ne connaîtra jamais, Edmond Magron se reconvertit dans la coiffure. Il a sûrement été l'élève de son beau-père.

Dès sa démobilisation, en août 1919, il achète un fonds de commerce de coiffeur, à Paris (XVIIe), 65, rue Laugier, dans un immeuble qui fait l'angle avec la rue Galvani, où il porte le n° 1. Il revend ce fonds en février 1929. Ensuite, il semble être l'éphémère propriétaire d'un autre salon, à Paris (XIe), 263, boulevard Voltaire, acquis en juin 1930 et cédé dès le mois de novembre suivant. Il doit être trop excentré par rapport à ses quartiers de prédilection et à la clientèle qu'il recherche. Edmond Magron est un coiffeur de l'Ouest parisien. En 1931, il est recensé comme coiffeur avec son épouse, au 10, rue Leriche, dans le XVe arr. Puis, il s'installe ensuite au 82, rue de Breteuil, toujours dans le XVe arr. où il est présent dès 1932 et encore en 1935. C'est ainsi que l'on apprend qu'il a gagné un concours de pêche organisé en juin 1935, au profit de l'œuvre de la Maison de Retraite des Vieux Coiffeurs, en pêchant vingt-et-un poissons ! Il existe toujours un salon de coiffure à cette adresse. Edmond Magron ne doit pas habiter là où se trouve son salon, comme c'était le cas rue Laugier. En 1936-1937, avec son épouse, ils habitent 9, rue Lecourbe, toujours dans le XVe, à seulement deux-cents mètres du salon de l'avenue de Breteuil.

La Seconde Guerre mondiale est probablement la cause ou l'accélérateur d'une séparation dans le couple. Au retour de la guerre, en 1946, Marcelle Magron est recensée seule à Paris (XVe), 18, rue Valentin-Haüy, toujours dans le même quartier de l'avenue de Breteuil et de la rue Lecourbe. Elle décède le 28 juillet 1949 au 7, rue Pergolèse, dans le XVIe arr., chez sa sœur Irma Nazaire et son beau-frère Julien Fayollet, tous les deux coiffeurs pour dames et, pour ce dernier, président de l'Institut des Coiffeurs de dames en 1931. Les articles nécrologiques parus dans le Capilartiste, du 1er juillet 1949 (elle est appelée Macron !), et La Coiffure de Paris, du 1er septembre 1949, ne citent pas son mari :

Le Capilartiste, du 1er juillet 1949
 
La Coiffure de Paris, du 1er septembre 1949

Au moins jusqu'à la guerre, Edmond Magron est proche de la famille Nazaire. Il est témoin du mariage de Julien Fayollet et Irma Nazaire, en 1919, puis du mariage d'Henri Boursat et Marthe Nazaire, en 1923. C'est d'ailleurs son beau-frère Henri Boursat qui nous a mis sur la piste de Boran-sur-Oise où est décédée Zoé Baudoin, veuve Magron, sa mère. Un article, relayé par plusieurs quotidiens, relate la tentative de suicide d'Henri Boursat, avec, comme c'était alors l'usage, des informations très précises sur les protagonistes :

Paris-soir, du 10 mai 1927

Edmond Magron doit aimer cette région. Lors du IIIe Salon de l'Union des Associations Artistiques corporatives, en mai 1937, il expose trois toiles peintes à Boran et dans les alentours : « Cour de Ferme », « Environs de Boran » et « Place du Marché à Pontoise ».

La fin de la vie d'Edmond Magron est bordelaise. Le 18 octobre 1949, moins de trois mois après le décès de sa première épouse, il se marie à Bordeaux avec Marie Airault, veuve Vallet. Il est fort probable qu'ils cohabitent déjà depuis un certain temps et qu'Edmond Magron, qui ne souhaitait ou ne pouvait pas divorcer, régularise la situation dès le décès connu.

À Bordeaux, Edmond Magron tient un café avec sa seconde épouse, situé au n° 3, quai de la Monnaie et appelé La Route. Après son décès, il sera exploité par sa veuve puis, par son neveu, Roger Airault, que le couple, sans enfants, a adopté. Edmond Magron est mort à Yvrac, une commune au nord-est de Bordeaux, le 17 novembre 1963, à soixante-douze ans. Il a conservé toute sa vie l'amour des avions. En 1962, il est président d'honneur de l'aéro-club béglais. Cette même année, il passe une annonce dans Les Ailes pour vendre deux avions de tourisme :

Les Ailes, du 2 février 1962

Avec le décès d'Edmond Magron, s'éteint cette branche Magron issue de Louis, fils aîné de Barthélemy Magron et Louise Mathieu. Le nom survit un peu grâce à Roger Airault (1926-1984) qui a porté le nom d'Airault-Magron après son adoption. Il existe encore dans la région bordelaise des descendants de Roger Airault-Magron qui, à la suite d'une série de migrations depuis les Vosges, en passant par la Haute-Marne, Paris et Bordeaux, puis d'une adoption, portent le nom de Magron.

Lien vers l'article consacré aux parents de Louis Magron : Barthélemy Magron (1787-1855) [96], cordonnier à Prauthoy.

Lien vers la généalogie de Louis Magron : cliquez-ici.

lundi 2 mars 2026

Les origines de la famille Magron et les trois premières générations : Dominique, Joseph et Valentin

Origine géographique, extension et signification du patronyme Magron 

Si l'on se fonde sur les données de Geneanet, sur la période 1600-1800, il y a deux grandes aires d'extension du nom de famille Magron. La première et la plus importante se trouve dans une zone à cheval sur les actuels départements des Vosges et de Meurthe-et-Moselle. Les villages les plus cités sont la Croix-aux-Mines, Luvigny et Vexaincourt, dans les Vosges, et Neufmaisons, Ancerviller et Pexonne, en Meurthe-et-Moselle. Sur la carte ci-dessous, cette zone est surlignée par un ovale vert, avec Ancerviller à l'extrémité nord et la Croix-aux-Mines à l'extrémité sud, ce qui représente une cinquantaine de kilomètres dans sa plus grande longueur. Comme on le voit, ce nom est porté sur la partie ouest du massif des Vosges, le long de la vallée de la Meurthe et de son affluent, la Plaine.

La carte ci-dessous détaille la zone encadrée en noir dans la carte précédente. Les villages comportant le plus de Magron sont entourés en rouge (la Croix-aux-Mines, trop au sud, n'apparaît pas). Les cadres noirs correspondent aux villages cités dans la première partie de cette histoire de la famille Magron.

Il existe une deuxième aire d'extension, autour de Bar-le-Duc et Revigny-sur-Ornain, dans la Meuse, à plus de 150 kilomètres à l'ouest de la première. Il est probable qu'il n'y ait pas de liens entre les deux. L'origine du nom est une forme locale de « maigre », que l'on peut aussi rapprocher de la forme Magrot que l'on trouve parfois utiliser en lieu et place de la forme Magron, comme dans l'acte de naissance de notre ancêtre Valentin Magron en 1748. 

L'INSEE met à disposition le nombre de naissances par patronyme sur la période 1891-1990. Pour les Magron, ce nombre est de 806. La carte de répartition des naissances par département sur la période 1891-1915 montre la forte présence de ce nom dans les départements des Vosges et de Meurthe-et-Moselle :

Même relativement atténuée à la suite des migrations vers d'autres régions de France au cours du XXe siècle, cette concentration reste encore très visible sur la période 1966-1990 :

Pour situer la fréquence de ce nom par rapport à d'autres patronymes de notre ascendance, avec 806 naissances, il se situe bien au-dessus des Barféty (133), Quiney (48), Gaignaire (91). Il appartient à cette catégorie de patronymes rares au niveau national, mais relativement fréquents dans leur zone d'extension, comme Escalle (509), dans les Hautes-Alpes, Duthu (1 105) dans la Côte-d'Or ou Folliet (726), en Savoie.

Dominique Magron [384]

Le 14 janvier 1710, à Schirmeck, Dominique Magron épouse Barbe Flach. C’est l’acte le plus ancien qui nous permet d’établir une filiation Magron de façon certaine jusqu’à nous. Dans cet acte, Dominique Magron est dit fils de Nicolas Magron et Catherine Clavelin. Malheursement, nous ne savons rien de plus sur eux. Certains, sans preuve ni source, rattachent ce Nicolas à une famille Magron de la  Croix-aux-Mines, au sud de Saint-Dié, dans les Vosges. Lors de son mariage, Dominique Magron est dit originaire de Colroy. Il y a un doute sur son village d’origine puisqu’il existe deux communes proches de Schirmeck qui portent ce nom :  Colroy-la-Roche, dans le Bas-Rhin et Colroy-la-Grande, dans les Vosges. Nous penchons pour la première, qui se trouve à une douzaine de kilomètres de Schirmeck et surtout appartient à la même vallée de la Bruche. Quant à Barbe Flach, dont le nom est orthographié aussi Flac, Flaque ou Flaxe, elle est originaire de Russ, une commune limitrophe de Schirmeck, où elle est née le 30 janvier 1684. Les trois communes de Schirmeck, Russ et Colroy-la-Roche appartiennent à la vallée de la Bruche ou ses affluents, une rivière qui prend sa source dans les contreforts orientaux des Vosges et, après un parcours de 76 kilomètres dans une direction nord-est, se jette dans l’Ill à Strasbourg. 

Jusqu’en 1870, ces communes appartenaient au département des Vosges qui englobait alors le revers est du massif, au-delà de la ligne de crête. À la suite de l’annexion de l’Alsace à l’Allemagne en 1870, la frontière a été tracée sur la ligne de crête. Lors du retour de ces territoires à la France en 1918, ces trois communes sont restées rattachées au Bas-Rhin.

Ce qu'il faut retenir est donc que le premier Magron identifié venait de cette vallée du versant aujourd’hui alsacien des Vosges. L'état très lacunaire des registres paroissiaux vosgiens ne nous permet pas de reconstituer de façon complète et fiable la descendance de Dominique Magron et Barbe Flach. Ce que l'on sait est que le couple a franchi le col du Donon, qui domine la vallée de la Bruche, pour s'installer dans la vallée de la Plaine, une rivière qui descend des Vosges et de ce col en direction de l'ouest. On les retrouve à Allarmont, en 1713, où naît leur seul fils connu, notre ancêtre Joseph Magron (1713-1790). Plus tard, ils habitent Raon-sur-Plaine, en 1716 et 1718. Ce village, aujourd'hui commune indépendante, appartenait alors à la paroisse de Luvigny, avec le village de Luvigny lui-même et Vexaincourt. Il est probable que Dominique Magron est mort à Raon-sur-Plaine, entre 1718 et 1734. Joseph, le fils aîné, est resté dans la vallée de la Plaine où il a fait souche. Certains des descendants de sa très nombreuse postérité habitent toujours dans cette vallée. En revanche, son unique sœur connue, Marie, est retournée à Russ, probablement avec sa mère, Barbe Flach, de l'autre côté du col du Donon, où elle s'est mariée en 1740 avec un jeune homme de Lutzelhouse, Antoine Violon. Ils ont ensuite vécu à Wishes, toujours dans cette vallée de la Bruche. Ces existences qui se partagent entre les deux versants du col du Donon font songer, dans une autre région, aux liens très forts qui existaient parmi la population des deux côtés du col du Montgenèvre, entre les habitants de la vallée de la Durance et ceux de la vallée de la Doire. Jusqu’en 1713, ces deux vallées appartenaient aux Briançonnais, jusqu’à la cession des vallées au royaume de Piémont par le traité d’Utrecht. Aujourd’hui, Briançon est en France et Oulx en Italie. En revanche, jusqu’au XIXe siècle, les relations entre les deux vallées cédées ont été continues. De même, on perçoit que les habitants proches du col du Donon allaient d’un versant à l’autre, d’autant plus qu’ils parlaient des variantes de la même langue, le vosgien, qui est un dialecte du lorrain.  Dans la partie haute de la vallée de la Bruche, cette variante du vosgien s’appelle le Welsh. De plus, à une époque où les déplacements se faisaient essentiellement à pied, le trajet de Raon-sur-Plaine à Schirmeck, d’une douzaine de kilomètre, représentait moins de trois heures de marche. Enfin, dernière preuve de ce lien très fort entre les deux versants du col du Donon, le village de Raon-sur-Plaine est resté attaché au canton de Schirmeck jusqu'à l'annexion de 1870.

Le Val d'Allarmont : Allarmont, Vexaincourt, Luvigny et Raon-sur-Plaine

Trois générations de nos ancêtres Magron : Dominique, Joseph et Valentin ont vécu dans ces villages des Vosges qui appartenaient à la vallée de la Plaine. Cette rivière prend sa source sur les pentes ouest du Donon et, après un parcours de 34 kilomètres vers l'ouest, se jette dans la Meurthe à Raon-l’Étape. Aujourd'hui, la rive gauche appartient aux Vosges avec cinq villages que l'on retrouvera tous dans l'histoire de la famille : Raon-sur-Plaine, Luvigny, Vexaincourt, Allarmont, Celles-sur-Plaine et Raon-l’Étape, d'amont en aval. La rive gauche appartient à la Meurthe-et-Moselle avec trois villages : Raon-lès-Leau, Bionville et Pierre-Percée, toujours d'amont en aval.

Cours de la Plaine (source : Wikipédia)

Au XVIIIe siècle, Allarmont, avec Vexaincourt, Luvigny et Raon-sur-Plaine formaient une seule communauté appelée Val d'Allarmont et une paroisse située à Luvigny, avec un vicariat à Allarmont. Cette communauté dépendait des princes de Salm et donc n'était pas en France. Il semble que cette tutelle ait été assez légère car les habitants ne devaient quasiment pas de droits seigneuriaux aux princes de Salm. Seul un droit de bienvenue de cinq livres était dû par les nouveaux habitants, qu'à sûrement payé notre ancêtre Dominique Magron lorsqu'il s'est installé à Allarmont après son mariage en 1710. Le four banal, à fréquentation obligatoire au village, requiert dix gros par année et par feu (famille ou foyer fiscal).

Les habitants étaient propriétaires de leurs terres. Seules les forêts, qui étaient la seule richesse de cette région, étaient la propriété des princes de Salm. Pourtant, les villageois bénéficiaient de nombreux droits d'usage en vertu d'un règlement donné le 12 décembre 1596 par les deux princes de Salm pour l'administration des forêts dont ils étaient alors copropriétaires. Les habitants disposaient gratuitement  de tous les bois nécessaires à la construction et à la réparation de leurs maisons (charpentes, cloisons, couvertures, etc.), ainsi que leur bois de chauffage et de cuisine (affouage). Ils avaient un droit de vaine pâture qui les autorisait à envoyer trois porcs par ménage à la glandée.

En définitive, à la différence d'autre régions, la pression seigneuriale était faible, voire inexistante. Il ne faut malheureusement pas y voir une particulière bienveillance de ces seigneurs lointains - aucun noble n'habitait la vallée de la Plaine -, mais plutôt le signe d'une vallée pauvre et de faible rendement agricole. Une autre raison avancée de cette faible pression seigneuriale est que cette vallée a été ravagée lors de la Guerre de Trente ans (1618-1648) et qu'en 1664, le prieur de l'abbaye de Saint Pierre de Senones n'a trouvé que six habitants à Allarmont lors d'une visite. Même s'il faut comprendre « habitant » plutôt dans le sens de foyer, cela fait peu de monde. Les princes seigneurs de ces terres ont dû se montrer conciliants pour attirer de nouvelles populations dans cette vallée déshéritée.

Dans des monographies rédigées par les instituteurs de ces quatre villages dans les années 1880, le tableau qu'il restitue de la vie au XVIIIe siècle est édifiant :

Les habitants étaient dans la misère, réduits à se nourrir pour ainsi dire comme des animaux, n’ayant pour vêtements que de la toile grossière, marchant nu-pieds la plupart du temps, mettant seulement des sabots dans les grands froids de l’hiver. (Raon-sur-Plaine)

Ils prenaient une nourriture grossière, ne mangeaient que du pain de seigle, des pommes de terre mouillées d’un peu de lait caillé et ne buvaient jamais de vin. (Luvigny).

Avant 1789, on cultivait surtout la pomme de terre qui était la principale nourriture des habitants, puis quelques champs de seigle. Comme les terres étaient mal entretenues, peu ou point fumées, faute de bétail, le rendement n’était que médiocre et jamais les récoltes ne pouvaient suffire à la nourriture des habitants qui se procuraient le déficit sur le marché de Raon-l’Étape. (Raon-sur-Plaine)

La pomme de terre a été introduite dans la principauté de Salm bien avant sa propagation en France. [première mention en 1693 lors d'un conflit avec le curé de La Broque.]

Il y a probablement du misérabilisme dans ces descriptions faites par ces instituteurs. Si les habitants pouvaient posséder des porcs qui se nourrissaient dans la forêt, on imagine qu'ils devaient les manger ! Le seul point sur lequel ils s'entendent avec les auteurs du XIXe est le peu d'importance de l'agriculture dans cette vallée et l'absence d'élevage. Il n'y avait pas non plus d'industrie ni de commerce à cause de la médiocrité des voies de communication.

En définitive, la seule richesse pour les habitants était la forêt. Presque tous les hommes y trouvaient leur travail comme bûcheron, sagard (ouvrier qui débite le bois en planches, dans les scieries des Vosges) ou voiturier de troncs, comme le dit le rédacteur de la monographie de Vexaincourt. Les seules industries étaient la transformation du bois des forêts en planches, ou en pièces de charpente. Les salaires reflétaient cet état de fait : les hommes qui travaillaient dans les forêts gagnaient quinez à vingt sols par jour, alors que ceux qui travaillaient dans les champs gagnaient la moitie, soit de huit à dix sols. En 1845, à Raon-sur-Plaine, il y avait trois scieries domaniales produisant environ 160 000 planches et deux scieries particulières fabriquant 45 000 planches qui sont flottées sur la Plaine.

Comme on l'a dit, ces quatre villages appartenaient aux princes de Salm. Le 2 mars 1793, la principauté est réunie à la France, par un décret de la Convention, rendu à la demande des habitants réunis à Senones. Ces villages étaient administrés par des maires dont on ne connait pas les modalités de nomination. À la différence du consul des communautés des Hautes-Alpes élu par l'assemblée des habitants, il ne semble pas avoir existé de telles assemblées dans ces communautés des Vosges. Au XVIIIe siècle, il existait des écoles à Allarmont et Luvigny à laquelle de rendaient les enfants du village de Vexaincourt qui ne disposait pas d'une école. Ceux de Raon-sur-Plaine traversaient la rivière pour aller à Raon-lès-Leau. Particularité locale, les registres paroissiaux notent l'élection de la sage-femme des villages par la communauté des habitants.

Enfin, en termes de populations, les nombres d'habitants en 1793 étaient les suivants, avec, entre parenthèses, les chiffres de population en 2023 : Allarmont : 488 (214), Vexaincourt : 358 (146), Luvigny : 348 (123) et Raon-sur-Plaine : 520 (135).


Vue actuelle de Vexaincourt
(c) Région Grand Est - Inventaire général
Vue ancienne de Vexaincourt.

Le village a été partiellement détruit lors de la Première Guerre mondiale. Il subsiste peu de fermes anciennes qui permettent de se faire une idée de l'habitation de nos ancêtres. Il reste celle-ci :

Ferme du XVIIIe siècle, rue de la Malgrange, à Vexaincourt
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Ferme à Raon-sur-Plaine
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Les recherches généalogiques dans ces différents villages sont difficiles à cause des nombreuses lacunes dans la conservation des registres paroissiaux et de l'état civil. En effet, zone frontalière au moment de la Première Guerre mondiale, la vallée de la Plaine a été une zone de combats particulièrement meurtrie. Le village de Vexaincourt a été détruit le 23 août 1914 à la suite des représailles d'une unité badoise ayant perdu un officier par un tir près de l'église. Il a encore dû souffrir de destructions lors de la Seconde Guerre mondiale.

Par suite du regroupement de Luvigny, Vexaincourt et Raon-sur-Plaine en une seule paroisse, les registres paroissiaux de Luvigny comportent donc les actes de baptêmes, mariages et sépultures de ces trois villages. Malheureusement, à cause des vicissitudes de l'histoire, la conservation de ces registres est très lacunaire. Hormis quelques années éparses (1682, 1686-1697, 1736, 1739, 1748, 1758-1760), ne sont conservées de façon continue que les années 1778 à 1793. En effet, les registres paroissiaux ont disparu au cours de la Première Guerre mondiale. Comble de malchance pour notre famille qui, après la Révolution, a surtout vécu à Vexaincourt, les registres d'état civil de cette commune ont en partie disparu lors de la Seconde Guerre mondiale. Il manque donc les années de l'an IX (1801) à 1842. Dans ces conditions, les recherches généalogiques en sont d'autant plus difficiles.

Joseph Magron (1713-1790) [192] et ses fils

Généalogie simplifiée de la famille Magron

Les deux premières générations, Dominique Magron et son fils Joseph Magron (1713-1790), étaient illettrées. On a aucune information sur l'activité du premier. Le second est qualifié de manœuvre dans son acte de décès en 1790. Ce terme, que l’on retrouvera souvent par la suite, correspond à celui de journalier qui est utilisé dans d’autres régions. Il recouvre probablement une pluriactivité comme cultivateur et, surtout dans cette région, comme bûcheron, sagard ou ségard (ouvrier qui débite le bois en planches) ou marnageur (ouvrier qui équarrit les bois de charpente).

Joseph Magron s'est marié le 10 mai 1734 à Celles-sur-Plaine avec Françoise Caillet (1712-1791). On ne leur connaît que deux fils de façon certaine et un troisième de façon plus hypothétique. Le premier, Joseph, est né vers 1734. Le second est Valentin Magron, baptisé à Raon-lès-Leau le 30 mai 1748. Il est probablement né à Raon-sur-Plaine le même jour, là où habitaient ses parents. Les deux villages se trouvent de part et d’autre de la rivière la Plaine, donc dans la même vallée, mais, pour des raisons liées à l'histoire, le premier appartient au département de Meurthe-et-Moselle et le second aux Vosges. Enfin, le troisième fils, Nicolas, né vers 1751, a essentiellement vécu à Raon-lès-Leau où il a fait souche.

Leur père, Joseph Magron, est mort à Raon-sur-Plaine le 29 mars 1790, à l’âge de soixante-dix-sept ans. Son fils aîné Joseph signe l’acte de décès :

Son épouse, François Caillet, ne lui survit qu’un an et demi. Elle est aussi morte à Raon-sur-Plaine le 18 septembre 1791, à soixante-dix-huit ans. C’est son autre fils, Valentin, qui signe l’acte de décès :

Notons au passage que Joseph Magron et Françoise Caillet sont restés mariés cinquante-six ans, ce qui, à l’époque, était particulièrement exceptionnel.

L’aîné, Joseph, entame une ascension sociale. En plus d’appartenir à la première génération qui sait écrire et signer son nom, il est qualifié de marchand, en 1789 et de négociant, en 1794, dans les actes d’état civil. Hormis une mention de domicile à Allarmont, en 1794, lors de son second mariage, tous les actes connus depuis 1759 le disent habitant à Vexaincourt, qui est le village d’origine de sa première épouse, Jeanne Receveur. Entre 1778 et 1785, il est maire de Vexaincourt (en 1787, il est qualifié d'ancien maire). On connaît sept enfants de Joseph Magron et Jeanne Receveur, nés entre 1759 et 1779, qui leur ont donné une importante descendance dont une grande partie est restée à Vexaincourt, au XIXe siècle. Le dernier porteur du nom Magon au village, Louis, descendant à la 6e génération, y est né en 1890, puis est parti s’installer à Paris. Nous n’avons fait qu’esquisser leur descendance que l’on peut consulter en suivant ce lien : descendance de Joseph Magron et Jeanne Receveur. Leur fils aîné, Jean Baptiste Magron, né en 1759, a été le premier maire de Vexaincourt après la Révolution, lorsque cette fonction est rétablie en 1800, sous le Consulat. Auparavant, il a été agent municipal, parfois en alternance avec son oncle Valentin Magron. Ses professions sont à l'image de l'activité économique principale de Vexaincourt : voiturier (1786, 1789), marchand de planches (1792), négociant (1794, 1796, 1800). En revanche, son fils Jean Baptiste et son petit-fils Émile seront propriétaires cultivateurs. C'est cette branche qui est restée le plus longtemps enracinée à Vexaincourt puisqu'un descendant, Paul Zabé, y est décédé en 1967. Un autre fils de Joseph Magron et Jeanne Receveur, Pierre, né en 1776, est mort rentier, à Vexaincourt en 1857. Un de ses fils, Pierre (1800-1862), était aubergiste, à Vexaincourt, au moins depuis 1843, jusqu'à son décès. Enfin, au gré de cette descendance, on croise des bûcherons : les trois frères Léonard, Nicolas (1827-ap. 1901), Michel (1830-ap. 1901) et Louis (1838-1883), un menuisier : Jean Joseph Vauthier (1820-1855), des brigadiers forestiers : Jean Baptiste Gerardin (1800-1871), Jean Baptiste Vauthier (1798-1867), etc. qui montrent la prégnance des métiers du bois et de la forêt dans cette région.

La filiation du troisième fils, Nicolas (1751-1817), reste hypothétique en l'absence d'actes pouvant la confirmer. Il y a cependant un faisceau d'indices. Nicolas Magron est le curateur de Barthélemy Magron, fils de Valentin Magron, en 1810, qui serait donc son neveu. Jean Baptiste Magron, de Vexaincourt, petit-fils de Joseph Magron, est témoin de la naissance de Marie Odile Baret, petite-fille de Nicolas Magron, en 1816. Un autre Nicolas Magron, de Raon-sur-Plaine, fils de Valentin Magron, est témoin de la naissance de Jean Baptiste Genatio, petit-fils de Nicolas Magron, en 1820. Enfin, sans ce que ce soit une preuve, si Nicolas Magron n'appartient pas à cette famille, il n'y a aucune autre famille Magron dans la paroisse de Luvigny, au XVIIIe siècle, autre que celle de Joseph Magron et Françoise Caillet, auquel le rattacher.

Nicolas Magron a d'abord vécu à Raon-sur-Plaine, avant la Révolution, où sont nés ses huit enfants connus de son mariage avec Jeanne Barbier (1747-1829). Il serait donc le seul fils de Joseph Magron et Françoise Caillet à être resté dans le village de leurs parents quand ses deux autres frères sont partis habiter à Vexaincourt. Il s'est ensuite installé à Raon-lès-Leau, la commune en rive droite de la Plaine qui fait face à Raon-sur-Plaine, mais qui se trouve en Meurthe-et-Moselle. Nous n'avons fait qu'esquisser sa descendance : descendance de Nicolas Magron. Hormis une mention comme bûcheron à la Foussotte, un lieu-dit de la commune de Raon-lès-Leau dans les forêts qui dominent la Plaine, il est uniquement qualifié de manœuvre, jusqu'à son décès dans cette commune, en 1817. Peu à peu, les descendants de ses trois filles et de son fils ont quitté le village. À la fin du XIXe siècle, seule la famille de Jean Baptiste Kester (1824-1907), époux de Marie Steiner (1825-1912), petite-fille de Nicolas Magron, représente encore sa descendance à Raon-lès-Leau. Les Kester, Batlot et Dony de cette famille sont tous bûcherons. Le seul fils de Nicolas Magron, Jean Pierre Magron (1786-1844), n'ayant eu que des filles, il n'y a pas de descendance de cette branche qui porte encore le nom Magron. Ce fils Jean Pierre est qualifié alternativement de manœuvre, charpentier ou bûcheron, à Raon-lès-Leau. Les gendres de Nicolas Magron, François Receveur, Sébastien Genatio, les frères Jean et Jean Baptiste Baret/Barret et Jean Georges Steiner sont aussi manœuvres, tissiers (tisserands), sagards (ouvriers du bois) et, pour le dernier, cordonnier, autrement dit des positions sociales qui restent modestes en regard des évolutions que l'on constate chez leurs cousins, enfants et petits-enfants de Joseph et Valentin Magron.

Valentin Magron (1748-1801) [96]

On connaît mieux la vie du second fils de Joseph Magron et Françoise Caillet, Valentin, notre ancêtre. Vers 1770, il épouse Odile Vigneron, de Vexaincourt. Est-ce pour cela qu’il quitte Raon-sur-Plaine pour ce village où il a vécu jusque vers 1798 ? De leur mariage, nous connaissons huit enfants, tous nés à Vexaincourt, dont seulement trois ont atteint l’âge adulte : Joseph, né le 6 décembre 1771, Marie, née vers 1776 et Barthélemy, né le 15 mai 1787, notre ancêtre. Odile Vigneron meurt à Vexaincourt le 27 prairial an III [15 juin 1795], à quarante-huit ans. Valentin se remarie deux ans plus tard avec Barbe Ducarme, de Raon-sur-Plaine, elle-même veuve de Nicolas Bandsapt. Ils n’ont eu qu’un seul fils, Nicolas, né à Vexaincourt le 1er floréal an VI [20 avril 1798]. Il est vrai qu’au moment de sa naissance, sa mère est âgée de quarante-quatre ans.

Les nombreux actes d’état civil permettent de mieux connaître les activités de Valentin Magron. Il est le plus souvent qualifié de manœuvre, depuis la première mention en 1785. Ce n’est qu’en 1792-1794 qu’il est aussi qualifié de voiturier. Vers 1800, il s’installe à Raon-sur-Plaine, dans la commune de sa seconde épouse, où il meurt peu après le 24 floréal an IX  [14 mai 1801], à l’âge de cinquante-deux ans. Au moment de son décès, il est qualifié de manœuvre. À cette date, les deux enfants aînés, Joseph et Marie, sont déjà mariés. En revanche, le cadet du premier mariage, Barthélemy, n’a que quatorze ans, et le fils unique du second mariage, Nicolas, trois ans.

Comme son frère Joseph qui a été maire de Vexaincourt avant la Révolution, Valentin a exercé quelques responsabilités dans son village. Il est officier public de la commune de Vexaincourt de messidor an III [juin 1795] à frimaire an IV [décembre 1795]. Il est remplacé par son neveu Jean Baptiste Magron. Il est de nouveau agent municipal faisant fonction d'officier de l'état civil, toujours à Vexaincourt, de thermidor an V [juillet 1797] à ventôse an VI [mars 1798].

Des quatre enfants de Valentin Magron, trois ont fait souche à Vexaincourt ou dans sa région, là-aussi avec un enracinement local fort dans les Vosges ou en Meurthe-et-Moselle proche. Seul Barthélemy a quitté sa région natale pour faire souche dans la Haute-Marne.

Vue aérienne de Vexaincourt, en direction de Luvigny, Raon-sur-Plaine et le col du Donon

Lien vers l'article sur les descendances de Joseph Magron (1771-1817), Marie Magron (1776-1828), ép. Pierville et Nicolas Magron (1798-1876), enfants de Valentin Magron : (article à rédiger)

Lien vers l'article sur Barthélemy Magron (1787-1855) [48] et sa descendance : (article à rédiger)

Ascendance de Barthélemy Magron
(généalogie sur Geneanet : Barthélemy Magron)

Pour finir, nous allons maintenant étudier les différentes branches de l'ascendance de Barthélemy Magron, dont nous n'avons pas encore parlées, d'abord celle de sa mère Odile Vigneron, puis celle de sa grand-mère Françoise Caillet.


Odile Vigneron (1747-1795) [97], ép. Valentin Magron

Comme souvent pour nos ancêtres féminines, nous ne savons quasiment rien de la vie d'Odile Vigneron, hormis son mariage, ses enfants et sa mort. Nous savons seulement qu'elle savait signer, ce qui est notable à Vexaincourt au XVIIIe siècle. L'orthographe Odille, plutôt qu'Odile, qu'elle utilise pour écrire son prénom par ailleurs très courant dans cette région, ne lui est pas propre.

Signature du 29 juillet 1783

Elle est la fille de Joseph Vigneron et Marie Lévêque, de Vexaincourt. Il est très probable que Joseph Vigneron ne soit pas originaire de Vexaincourt ni des autres villages de la vallée de la Plaine car on ne trouve pas d'autres Vigneron dans ces communes au XVIIIe siècle. Les lacunes des registres paroissiaux de Luvigny n'en permettent pas une identification certaine. Une exploitation des archives notariales devrait permettre d'explorer la piste de l'origine à Val-de-Châtillon, une commune de Meurthe-et-Moselle à une douzaine de kilomètres au nord de Vexaincourt. Quant à Marie Lévêque, son ascendance est tout aussi difficile à établir, même si son origine à Vexaincourt ne fait pas de doute. En effet, les registres paroissiaux conservés contiennent de très nombreux actes de personnes portant ce nom, ce qui veut dire qu'il existait une ou plusieurs familles Lévêque à Vexaincourt au XVIIIe siècle. En revanche, il n'est pas possible, avec les archives disponibles en ligne, d'identifier ses parents, même si de très nombreuses généalogies sur Geneanet établissent des filiations, malheureusement sans sources.

Heureusement que l'acte de mariage de leur petit-fils Barthélemy Magron comporte les dates de décès de ses grands-parents, en plus de celles de ses parents. Nous savons ainsi que Joseph Vigneron et Marie Lévêque sont décédés sur la paroisse de Luvigny, probablement à Vexaincourt, respectivement le 25 juillet 1771 et le 21 janvier 1771. Ils devaient l'un et l'autre être relativement jeunes. Si l'on situe leurs naissances vers 1720-1725, ils avaient probablement entre quarante-cinq et cinquante ans. 

Extrait de l'acte de mariage de Barthélemy Magron, à Is-sur-Tille, le 29 novembre 1810

Joseph Vigneron et Marie Levêque ont eu cinq enfants vivants :

  • Nicolas, né vers 1744, époux de Marie Baret. 
  • Odile Vigneron, née vers 1747, épouse de Valentin Magron.
  • Marie Vigneron, qui épouse Nicolas Receveur, le 15 septembre 1778, à Luvigny.
  • Jean Baptiste Vigneron, qui épouse Jeanne Durand, le 4 mai 1773, à Allarmont.
  • Joseph Vigneron, qui épouse Agathe Receveur, le 27 septembre 1785, à Allarmont.

Nous avons esquissé les descendances des quatre enfants, hormis celle d'Odile, à laquelle nous appartenons, qui fait l'objet d'un développement spécifique. En l'état, il y a peu de choses à en dire. Comme seules les descendances à Vexaincourt ont été établies, on retrouve, comme pour les branches Magron dont  nous avons parlé, les mêmes métiers au XIXe siècle : cultivateurs, propriétaires, aubergistes, négociants et les métiers de la forêt : sagards, marnageurs, bûcherons, etc. Un descendant du fils aîné, Valentin Vigneron, maréchal-ferrant, est maire de Vexaincourt sous le Second Empire, entre août 1852 et le 2 avril 1870, jour de son décès. Il est en particulier l'artisan de la construction de l'église Saint-Michel vers 1850 qui a été détruite par les Allemands le 23 août 1914. Sur une des deux pierres de part et d'autre du porche, au premier niveau de la tour de l'ancien bâtiment qui a été conservé, il y a cette mention concernant l'ancien édifice : « En 1850, cette tour a été construite par les soins de V(alen)tin Vigneron Maire de la commune ».

Françoise Caillet (1712-1791) [193], ép. Joseph Magron

L'ascendance de Françoise Caillet est mieux connue car elle est originaire de Celles-sur-Plaine dont les registres paroissiaux ont été mieux conservés. Celles-sur-Plaine est la première commune de la vallée de la Plaine, après Raon-l'Étape qui se trouve à la confluence de la Plaine et de la Meurthe. Après Celles, on trouve les quatre communes d'Allarmont, Vexaincourt, Luvigny et Raon-sur-Plaine dont nous avons parlé. Elle est sensiblement plus importante car elle abrite 1 080 habitants en 1793 (737, en 2023).

Le 10 novembre 1711, Joseph Caillet épouse Anne Flon à Celles-sur-Plaine. Fils orphelin de Nicolas Caillet et Catherine Batnaye, lui aussi est d'origine inconnue. Comme pour les autres cas que nous avons rencontrés dans cette région, tout indique qu'il n'est pas de Celles. Il serait peut-être originaire de Badonviller, en Meurthe-et-Moselle, et, plus précisément, du hameau d'Allencombe, à quelques cinq kilomètres au nord de Celles, par le col de la Chapelotte.

Même l'orthographe du nom de sa mère pose question :

Dans l'acte de mariage de son fils, son patronyme semble être Batnaye, ou peut-être Batnage. Aucun de ces deux noms de famille n'existe. Il est probable qu'il s'agisse d'une mauvaise transcription du nom de la mère par le curé lors de la rédaction de l'acte. Notons au passage que ces difficultés d'identification, que ce soit ici Joseph Caillet ou auparavant Joseph Vigneron, s'expliquent certes par la piètre qualité de conservation des registres, mais aussi par une grande mobilité des hommes entre villages. Pour donner un autre exemple, les Magron, originaires de Colroy-le-Roche et peut-être d'ailleurs, sont passés par Allarmont, Raon-sur-Plaine et Vexaincourt. Cette mobilité locale, sensiblement plus importante que dans les Hautes-Alpes ou l'Isère, pour parler de régions que nous avons étudiées par ailleurs, s'expliquent probablement par le fait que ce ne sont pas des propriétaires cultivateurs. Pour la plupart, leur activité principale est liée à la forêt, ce qui veut dire qu'ils ne sont pas attachés à une maison, des terres, un domaine, mais plutôt guidés par la recherche du meilleur lieu pour exercer leurs activités. Il n'y a pas cet enracinement, parfois pluriséculaire, dans une maison et son domaine qui représente comme l'âme et la fondation de la famille, presque une notion de lignage, même si ce ne sont pas des familles nobles. Le meilleur exemple en est la famille Bardin et son domaine de Louisias, à Charavines (Isère). Enfin, le dernier point commun entre Dominique Magron, Joseph Vigneron et Joseph Caillet est que leurs migrations locales ne s'organisent pas par vallée. Ils n'hésitent pas à changer de vallées par les cols qui les relient, respectivement le col du Donon et le col de la Chapelotte.

Joseph Caillet et Anne Flon ont eu cinq enfants, tous nés à Celles-sur-Plaine, dont l'aînée, Françoise, née le 4 décembre 1712 est notre ancêtre et dont le cadet est né posthume. En effet, Joseph Caillet est décédé le 1er mai 1721, « agé d’une quarantaine dannée [sic] », ce qui situe sa naissance aux alentours de 1675-1680. Son fils Joseph est né six mois plus tard le 7 novembre 1711.

Quant à Anne Flon, elle est née à Celles-sur-Plaine le 18 avril 1688. Elle est issue du mariage d'un Autrichien du Tyrol et d'une native de Celles-sur-Plaine. Par un mystère qui reste à éclaircir, le registre des mariages de Celles en 1679 n'est pas accessible sur le site des Archives départementales de Vosges et ne semble même pas y être conservé. Un sympathique membre Geneanet m'a envoyé la photo, sans pouvoir me dire où  était localisé le registre (il tenait lui-même cette photo d'une certaine Babeth...).

La transcription est la suivante :

1679
Le dix-septième janvier, fut célébré le mariage
entre Jean Chrestien Flong, fils de Jean Chrestien Flong
et d'Elizabeth [illisible], bourgeois du bourg de Matibois
de Tirolle [Tyrol], et Catherine d'Humbert Rose, de Celles

Il existe de nombreuses généalogies de Jean Flon, dont l'un des plus complètes est celle-ci. Le bourg de Matibois est identifié comme Matreiwald, un « Ortschaft » [localité] de Matrei am Brenner, une ville autrichienne au sud d'Innsbruck, sur la route du col du Brenner. D'autres l'identifient comme Matrei in Osttirol, une autre ville du Tyrol autrichien, plus à l'est. En l'état des sources que nous pouvons consulter, nous n'avons pas la possibilité de vérifier ces informations. Dans tous les cas, il y a plus de cinq-cents kilomètres entre Celles-sur-Plaine et ces villes du Tyrol autrichien. Comment et pourquoi Jean Flon a-t-il émigré en France ? Mystère. Il n'est pas un cas isolé. Il existe deux autres personnes originaires du Tyrol dans les registres paroissiaux de Celles-sur-Plaine : Martin Zauter, décédé le 9 novembre 1673 et Jean Storch qui se marie le 16 novembre 1717.

Pour finir, même son nom de famille d'origine se prête à interprétation. Il signe les actes de baptême de ses enfants, comme celui de sa fille Anne :

Dans sa signature, il conserve l'orthographe allemande du prénom Jean : Joanneß. Quant à son nom, si le début est clairement Flun, la fin est plus difficilement interprétable. Certains lisent Flunckh, d'autres Flunsch. Nous ne trancherons pas. Les transcriptions en français sont variables car,  dans les registres paroissiaux, le nom s'écrit aussi bien Flon, Flons, Flong que Flond. En définitive, il s'est est figé avec l'orthographe Flon. Le plus célèbre représentant de ce nom est l'actrice Suzanne Flon, dont le père, Henri Flon, est né à Celles-sur-Plaine le 22 décembre 1874, descendant à la huitième génération de Jean Flon (généalogie de Suzanne Flon : cliquez-ici).

Suzanne Flon (1918-2005)

Décidément, ce Jean Flon reste entouré de mystères. Même ses lieu et date de décès sont inconnus. Dans ce cas, on ne peut pas incriminer les lacunes des registres paroissiaux car ceux de Celles-sur-Plaine sont particulièrement bien conservés. Lorsque son fils aîné, Humbert, se marie le 14 novembre 1702,  il semble encore vivant. En revanche, l'acte de mariage de sa fille Elisabeth Flon, le 10 janvier 1708, indique bien qu'il est décédé. Son acte de décès ne se trouve pas dans les registres de Celles-sur-Plaine.

Cette vue ancienne de Celles-sur-Plaine semble résumer une des principales activités de la vallée de la Plaine.
Un convoi, conduit par un voiturier, transporte des planches, découpées dans la  vallées par des sagards.