dimanche 27 juillet 2025

Léonie Escalle (1846-1886), épouse Auguste Servel et sa descendance

Le 4 octobre 1858, Hippolyte Escalle [56] meurt à La Motte-en-Champsaur, à l'âge de cinquante-quatre ans. Il laisse une veuve, Mélanie Robert, âgée de quarante-trois ans et quatre enfants, l'aîné et unique fils, Hippolyte [28], vingt ans, Malvina, seize ans, Léonie, onze ans et Pauline, neuf ans. Il laisse surtout une situation patrimoniale dégradée (voir l'article). Dès le mois de mars 1859, la fille aînée se marie à Marseille. Sa vie se passera désormais loin de La Motte-en-Champsaur. Léonie, la seconde fille n'a que onze ans. C'est son histoire  et celle de sa descendance que nous allons dérouler dans cet article.

Léonie Escalle (1846-1886), ép. Auguste Servel (1839-1889)

En 1861, lors du premier recensement de La Motte-en-Champsaur après le décès du père, Léonie Escalle n'habite plus chez sa mère. Âgée de quatorze ans, elle est probablement placée. Après le mariage de son frère Hippolyte, en 1862, devenu le chef de famille, Mélanie Robert, veuve Escalle et ses deux filles Pauline et Léonie ont quitté La Motte-en-Champsaur et la maison familiale. Elles sont absentes du recensement de 1866. Sont-elles allées à Marseille rejoindre Malvina, leur fille et sœur, qui vit désormais séparée de son mari Casimir Salignon parti pour Nice ? C'est probable, même si nous n'avons aucune preuve de cela. Deux ans plus tard, un événement va venir bouleverser ces arrangements familiaux, la mort du fils et frère Hippolyte Escalle le 3 mai 1868. Dès le mois de juin 1868, les deux veuves Escalle se partagent le domaine familial et même la maison de La Motte. Mélanie Robert, veuve Escalle se retrouve à la tête d'un petit domaine de 3 ha. 65 a., tout juste suffisant pour vivre. Elle a récupéré une partie de la maison, comprenant la moitié de l'écurie des vaches, l'écurie des moutons avec la partie correspondante de la cour, de la cave et du grenier. Elle peut alors envisager de marier sa deuxième fille à un homme qui, à défaut de toucher une dot, pourra disposer d'un petit domaine à cultiver. C'est ainsi que, un an plus tard, le 16 juin 1869, Léonie Escalle, âgée de vingt-deux ans, épouse à La Motte Auguste Servel, âgé de vingt-neuf ans, originaire de Lallée, à Saint-Jacques-en-Valgaudemar. Fils cadet d'un cultivateur, il est bien venu pour lui de trouver une situation alors que, selon les usages de l'époque, c'est son frère aîné, Joseph, qui assure la succession du père dans le domaine familial de Lallée. Auguste Servel portait le surnom familial de Turenne, probablement pour différencier les nombreuses familles Servel. Certains de ses fils seront recensés lors du service militaire avec ce surnom.

Lors de ce mariage, il y a tout de même un contrat qui est passé devant Me Désiré Ernest Joubert, notaire à Saint-Bonnet-en-Champsaur, le 9 juin 1869. Léonie Servel se constitue en dot son trousseau, estimé 300 francs, une somme de 1 500 francs, provenant de ses économies, et enfin, les « droits successifs mobiliers et immobiliers [...] dans la succession d’Hyppolite Escalle son père, encore indivis avec ses autres cohéritiers. » Cette dot est une preuve supplémentaire de la situation patrimoniale fort dégradée de la famille Escalle. Sa mère, Mélanie Robert, veuve Escalle, n'est même pas capable de lui donner la moindre somme d'argent, ni d'ailleurs le moindre bien. On peut comparer cette dot à celle de sa belle-sœur Zoé Gaignaire qui reçoit 4 000 francs de ses parents auxquels s'ajoutent des biens (trousseau, bijoux, armoire) évalués presque 800 francs. On voit la différence de situation. Heureusement que Léonie Escalle a pu épargner 1 500 francs, probablement sur ses gages comme domestique ou journalière jusqu'à son mariage. De son côté, Auguste Servel n'apporte rien en mariage. Il semble qu'on l'a un peu trompé lors du contrat de mariage en lui laissant penser qu'un héritage était encore possible du côté du père. En réalité, la succession d'Hippolyte Escalle est close depuis plus d'un an et Léonie Escalle a eu sa part. Au moment du mariage, il n'y a rien à espérer de plus de ce côté-là.

Après son mariage, Auguste Servel s'installe à la Motte où il assure l'exploitation des terres de sa belle-mère qui comprennent aussi les lots échus lors du partage à sa femme et à ses deux sœurs Malvina et Pauline, soit, comme on l'a dit, 3 hectares 65 ares. Le 9 juillet 1871, il achète à sa belle-sœur Pauline Escalle sa part dans la succession de son père, qu'il paye 800 francs. Il s'agit essentiellement d'une parcelle du domaine de Sarroutiou qui vient compléter celle que possède déjà sa femme. Pour cela, il est obligé d'emprunter 600 francs. Lui à qui on a laissé penser qu'il y aurait des espérances dans la succession de son beau-père, il se retrouve à devoir acheter la part de sa belle-sœur, en s'endettant. On peut se demander s'il n'a pas subi une pression forte de sa belle-mère ou de son épouse. Trois ans plus tard, il arrive tout de même à céder à son frère Joseph les droits qu'il a dans la succession de sa mère. Cela lui apporte un peu de répit financier grâce aux 1 000 francs qu'il reçoit de son frère, en attendant le complément de 200 francs.

Le 26 juillet 1876, Auguste Servel et Léonie Escalle achètent à Jean Pierre Espitallier et sa femme, Félicité Maron, ainsi qu'à Philomène Espitallier, épouse Isnard, leur fille, un domaine comprenant des terres (sept parcelles totalisant 45 ares) et une maison. Cet achat est conclu pour la somme de 1 300 francs, dont 800 francs proviennent de la dot de Léonie. 

La maison de Joseph Gaignaire, dit Guilhaumier, avec le 1er étage de la maison partagée
avec Paul Gaignaire, est celle que Félicité Maron, ép. Jean Pierre Espitallier, nièce par alliance
de Joseph Gaignaire et sa donataire, a vendu à Auguste Servel en 1876.

La maison qu'ils viennent d'acheter a appartenu à Joseph Gaignaire, dit Guilhaumier et forme la deuxième partie de l'ensemble partagé entre les héritiers Gaignaire comme nous l'avons expliqué dans l'article sur l'histoire de Paul Gaignaire. Elle comprend une partie principale, construite sur une surface de 190 m2, pour le bâtiment et la cour devant, et un étage, encastré dans la maison voisine, dont le niveau inférieur, une cave, appartient à Paul Gaignaire. La surface au sol du bâtiment est de l'ordre d'une centaine de mètres carrés. Dans l'acte de vente, elle est décrite comme « un corps de bâtiment, couvert en chaume, composé de deux pièces au rez-de-chaussée, une chambre au premier étage servant de cuisine, un grenier à foin au-dessus, avec cour au-devant ». Comme on le constate, il n'y a pas d'écurie.

La maison Servel, au centre de l'image, est en retrait,
en partie cachée. On distingue à droite la maison Paul Gaignaire.

L'achat de cette maison devenait d'autant plus nécessaire que la maison Escalle se révélait trop petite pour les deux ménages formés par Auguste Servel et Léonie Escalle avec leurs six enfants, Zoé Gaignaire, veuve Escalle, avec ses quatre enfants, et la belle-mère, Mélanie Robert, veuve Escalle, qui habite avec sa fille et son gendre. Lors du recensement de 1876, qui est clos en décembre, c'est désormais dans cette maison récemment acquise qu'ils habitent alors que Zoé Gaignaire et ses enfants sont restés dans la maison familiale Escalle. Ils sont peut-être un peu plus au large qu'auparavant, mais, au vu de la description de la maison, ils resteront à l'étroit avec leurs neuf enfants et leur activité d'aubergiste et cabaretier.

En septembre 1879, Auguste Servel et Léonie Escalle se résolvent à vendre les deux parcelles de Sarroutiou dont l'une est échue à Léonie lors de la succession de son père, en 1868, et l'autre a été acquise de Pauline Escalle en 1871. Il faut probablement y voir un besoin pressent d'argent, car la vente se fait au comptant pour un prix de 1 600 francs. Si l'on fait un bilan financier à cette date, les rentrées d'argent représentent 4 300 francs (1 500 francs de dot, 1 200 francs de cession des droits successifs et 1 600 francs de vente de ces deux parcelles) et les sorties 1 900 francs (800 francs de l'achat à Pauline et 1 300 francs de l'acquisition Espitallier), soit une balance positive de 2 200 francs. Même sans la vente à Jean Meyer, la balance aurait été positive de 600 francs. S'ils ont dû se résoudre à lui vendre ces parcelles, c'est que, dans les faits, cette balance devait être négative avant cette cession et que cette vente leur a servi à renflouer leurs finances. 

Après le décès de Mélanie Robert, veuve Escalle, le 2 octobre 1876, les héritiers, dispersés, ne veulent pas payer ses dettes. L'ensemble des biens est alors saisi et vendu aux enchères en mai 1880. Les terres de la grand-mère Escalle, qui étaient alors exploitées par les époux Servel, avec la moitié de maison, sont rachetés par Zoé Gaignaire, veuve Escalle et deux autres acheteurs. Auguste Servel a bien tenté de se rendre acquéreur d'une pâture de 36 ares en surenchérissant sur sa belle-sœur, mais elle ne s'est pas laissée faire et en est restée adjudicatrice. La seule part qu'ils reçoivent à la suite de ce partage forcé est la somme de 1 210 francs qui leur est attribuée après paiement de tous les créanciers. En définitive, cette vente sur saisie a encore diminué la surface disponible pour Auguste Servel et Léonie Escalle. Désormais, il ne leur reste plus que les terrains attribués à Léonie lors du partage de 1868, moins la parcelle vendue en 1879, soit cinq parcelles d'une contenance de 91 ares. Au total, en cette année 1880, avec leur acquisition de 1876, ils disposent de 1 hectare 38 ares et d'une maison, autrement dit une surface bien trop faible pour assurer la subsistance d'une famille qui continue de s'agrandir. On comprend mieux qu'ils aient cherché une autre activité comme source de revenu, même si tenir une auberge qui fait aussi cabaret, débit de tabacs et épicerie devait tout juste permettre à la famille de ne pas sombrer dans la grande pauvreté. 

Jusqu'en 1876, Auguste Servel et Léonie Escalle sont habituellement qualifiés de cultivateurs. C'est à partir de 1877, après l'achat de la maison Espitallier, qu'ils deviennent aubergistes à La Motte. Cela ne veut pas dire qu'ils ne gardent pas une activité de cultivateur. Lorsque Léonie Servel décède en 1886, la profession indiquée dans son acte de décès est aubergiste. Trois ans plus tard, c'est aussi la profession d'Auguste Servel au moment de son décès. Dans le recensement de 1886, il est aussi dit débitant de tabacs. Dans un acte de 1887, Léonie Escalle est qualifiée d'épicière. On trouve enfin la mention de cabaretier, mais de façon plus épisodique, comme dans le cadastre.

Auguste Servel et Léonie Escalle ont eu quatorze enfants, tous nés à La Motte-en-Champsaur, dont neuf atteindront l'âge adulte.

  • Marie Silvie, née le 17 mai 1870
  • Léonie Mélina, née le 30 août 1871
  • Joséphine Virginie, née le 22 septembre 1872, morte le 15 juin 1879
  • Auguste Hippolyte Elzéa, né le 4 novembre 1873
  • Marius Louis Ernest, né le 25 décembre 1874
  • Lucie Adrienne, née le 14 février 1876
  • Joanis Arthur Bénoni, né le 9 avril 1877
  • Élisabeth Annette, née le 18 septembre 1878, morte le 21 octobre 1878
  • Léon Joseph, né le 7 février 1880
  • Élixir Elzéa, né le 17 juillet 1881, mort le 25 juillet 1881
  • Céleste Noélie Joséphine, née le 9 mars 1883, habituellement prénommée Marie
  • Alfred Albert, né le 7 avril 1884
  • Lina Marthe, née le 19 décembre 1885, morte le 13 septembre 1886
  • Félix Noé Henri, né le 23 décembre 1886, mort le 15 mars 1887

On remarquera le très court intervalle entre chaque naissance qui est de quinze mois en moyenne. Un autre calcul montre que depuis son mariage jusqu'à son décès, soit dix-sept ans et demi, Léonie Escalle a été enceinte 126 mois, soit 60 % du temps. Probablement usée par les grossesses, Léonie Escalle décède le 28 décembre 1886, cinq jours après la naissance de son dernier fils, à quarante ans. Son mari ne lui survit que trois ans. Il décède à La Motte le 2 novembre 1889, à cinquante ans. Dans sa déclaration de succession, où il est qualifié de cafetier, on porte à l'actif les marchandises que contient son commerce : 100 litres de vin, 12,80 litres de spiritueux et 5,60 litres d’alcool. Autrement dit, il est plus débitant de vins et spiritueux que cafetier comme on pourrait l'entendre aujourd'hui… À son décès, il laisse neuf enfants dont l'aînée, Sylvie, a dix-neuf ans et le cadet, Alfred, cinq ans.

Peut-être que ses parents envisageaient un autre avenir pour la fille aînée Sylvie. En 1886, âgée de seize ans, elle travaille pour une de ses cousines, Léonie Boyer-Joly, receveuse des Postes, à Orpierre, comme « aide ». Leurs décès prématurés en ont décidé autrement. Elle est sûrement revenue à La Motte après le décès de sa mère cette même année pour aider son père et prendre en charge le ménage et l'éducation de ses jeunes frères et sœurs. Le décès de son père trois ans plus tard l'a confirmée dans ce rôle de mère de substitution et de chef de famille. En effet, après le décès des parents, certains des enfants sont restés à La Motte, auprès de leur sœur aînée Sylvie, tandis que d'autres semblent avoir rejoint leur tante Pauline Escalle, à Boufarik en Algérie. En 1891, lors du recensement, Sylvie Servel (vingt-et-un ans), devenue chef de famille, a pris la suite d'Auguste Servel et Léonie Escalle. Elle est désormais qualifiée de cabaretière. Ernest (seize ans), Adrienne (quinze ans) et le cadet Alfred (sept ans) vivent avec elleL'aîné des garçons, Auguste (dix-sept ans), est placé comme domestique chez ses cousins Jeanselme des Héritières. Léonie (dix-neuf ans) est déjà entrée en religion, à Nîmes. On ne sait pas où sont les trois autres : Arthur (treize ans), Léon (onze ans) et Marie (huit ans). Après cette date, le destin des enfants va suivre des voies très différentes. Seule la fille aînée, Sylvie, est restée à La Motte-en-Champsaur. Les trois autres filles sont entrées en religion, toutes les trois à Nîmes. Et les cinq garçons ont émigré aux États-Unis, après un passage par l'Algérie. Le très faible patrimoine laissé par les parents est en soi une explication suffisante pour cette dispersion. Aucun des enfants n'a la possibilité matérielle de rester au village car il faut imaginer que le patrimoine extrêmement faible laissé par les parents doit ensuite être divisé entre les neuf héritiers. Autrement dit, chacun ne peut espérer qu'une parcelle ridiculement petite, presque symbolique. Seule la fille aînée continue à bénéficier de la maison paternelle, mais pour peu de temps.

Généalogie simplifiée de la famille d'Auguste Servel et Léonie Escalle

Sylvie Servel (1870-1905), épouse Scipion Pérénon (1865-1908)

Comme il a été dit, elle est la seule des enfants Servel à être restée au village. À peine âgée de vingt ans, elle donne naissance à un fils, Sylvain Stanislas, le 26 décembre 1890. C'est Stanislas Nouguier, charpentier, âgé de trente-deux ans, qui déclare la naissance. Est-il le père ? Il est vrai que le second prénom de l'enfant nous conforte dans cette supposition. En définitive, si c'est le cas, il ne reconnaîtra jamais l'enfant, ni ne régularisera la situation Il s'est marié en mars 1893 avec une jeune fille des Infournas. Quant à Sylvie, après le décès de ce premier garçon, le 21 mai 1893 à l'âge de deux ans et demi, elle épouse le 25 octobre 1893 Scipion Pérénon, un forgeron ou maréchal-ferrant de La Motte. Ensemble, ils auront cinq enfants, la fille reproduisant la fertilité de sa mère :

  • Henriette Marie Madeleine Sylvie, née le 15 janvier 1894, morte le 15 mars 1901
  • Jean Marie Henri Joseph, né le 10 décembre 1894, mort le 7 janvier 1898
  • Joseph Auguste Alfred, né le 10 décembre 1895
  • Jean Louis, né le 20 juillet 1897, mort le 21 septembre 1897
  • Marcel Octave Henri, né le 27 avril 1899, mort le 14 août 1907

Comme on le constate, elle réussit l'« exploit » d'avoir un enfant en moyenne par an entre 1894 et 1899 et surtout deux enfants en 1894, séparés de onze mois, puis un enfant en 1895, exactement un an après le précédent. Ensuite, elle a juste « soufflé » un peu car le suivant arrive dix-sept mois plus tard. On peut aussi constater qu'elle était enceinte lors de son mariage, trois mois avant la naissance de sa première fille, et que seul un garçon a survécu et atteint l'âge adulte. Enfin, après une telle fertilité jusqu'en 1899, elle n'a plus eu aucun enfant jusqu'à son décès le 20 septembre 1905 à trente-cinq ans. Son mari ne lui survit que trois ans. Il décède à l'hospice de Gap le 20 octobre 1908 à quarante-trois ans en laissant un fils unique, Joseph Pérénon, âgé de douze ans. Comme on l'a dit, Sylvie Servel a pris la suite de ses parents comme aubergiste. C'est la profession indiquée dans son acte de décès en 1905. Il est aussi fait mention de cabaretière, dans le recensement de 1891, de buraliste, dans celui de 1896, mais aussi d'épicière, dans des actes de 1895 et 1901. Quant à son mari, Scipion Pérénon, il est forgeron, métier qui était aussi celui de son père quand il s'est installé à La Motte vers 1862. La dénomination deviendra maréchal-ferrant, vers 1898, mais ce changement n'est probablement pas révélateur d'une évolution de son activité, mais plutôt d'une nouvelle manière de nommer au village l'activité de l'homme qui bat le fer et ferre les animaux.

Scipion Pérénon avait hérité d'un petit patrimoine de son père, composé d'une maison dans le village et de neuf parcelles de terre totalisant moins d'un hectare. Il ne fait pas évoluer ce patrimoine qui passe en totalité à son fils Joseph.

Maison Pérénon (au centre de l'image), dans le village de la Motte

En 1911, tant la maison Pérénon, que la maison Servel de La Motte-en-Champsaur sont désormais déclarées inhabitées. Joseph Pérénon, le seul et dernier représentant de la famille Servel à La Motte, habite alors chez son oncle et tuteur Séraphin Robin, mari de sa tante Élisa Pérénon. Il va rapidement quitter le village car lors du recensement des jeunes gens de la classe 1915 à laquelle il appartient, il est garçon d'hôtel à Nîmes. Ce domicile est probablement à mettre en relation avec la présence de ses trois tantes, religieuses dans cette ville. En effet, la congrégation à laquelle elles appartiennent, les Petites Dominicaines de l'Eucharistie, avait, entre autres missions, celle d'être une association pour le placement des domestiques. Elles se sont peut-être chargées de trouver une place à leur neveu orphelin. 

Au moment de la Première Guerre mondiale, Joseph Pérénon est ajourné pour faiblesse et ne sera incorporé que le 28 août 1916 au 159e régiment d'Infanterie, mais ne partira sur le front qu'en juin 1917, au 55e régiment d'Infanterie. Après quelques passages par des hôpitaux militaires, en particulier à Fontainebleau, puis à Romans, pour une adénite cervicale gauche, il est démobilisé 18 septembre 1919. Il semble avoir toujours eu une santé défaillante. Grâce à sa fiche matricule, aux recensements et à des actes notariés, on le suit jusqu'à son décès. On le retrouve d'abord comme garçon d'hôtel, à Aix-en-Provence, en 1921. Ensuite, le 13 octobre 1922, il est garçon d'hôtel, à Grenoble, lorsqu'il vend la maison qu'il a héritée de son père à Joseph Freynet, pour le prix de 4 000 francs. Cette vente inclut les outils qui lui venaient aussi de son père  : un soufflet de forge, une enclume, une perceuse, un étau, une sangle, un marteau à frappes devant, un marteau à mains, deux varlopes de quatre-vingts cm. de longueur, un établi, un tour à tourner le bois, etc. Ensuite, on le retrouve à Carpentras, à l'Hôtel de l'Univers, place du Théâtre, en 1924 et enfin à Reims, d'abord 37, rue Libergier, en 1930, puis 35, rue Paul Adam, en 1933, toujours comme garçon d'hôtel. Il se fixe alors à cette dernière adresse car c'est là qu'il habite lorsqu'il décède le 12 mars 1965, à soixante-neuf ans. En 1931 et 1936, il cohabite avec une veuve et sa fille, Joséphine Marjollet, veuve Berliat (1800-1978) avec laquelle il a aussi une fille, Henriette, née à Reims en 1928. Selon les actes de vente de 1929, ils se sont mariés à Reims en juin 1926. En effet, le 18 août 1929, il se sépare des derniers biens qu'il possédait personnellement à La Motte-en-Champsaur. Lors d'une vente sur adjudication organisée ce jour, il cède six parcelles de terre, en deux lots, totalisant un peu plus de 82 ares, pour 8 840 francs. Cette même année 1929, avec ses oncles et tantes Servel, il se dessaisit aussi des biens indivis qu'il possédait à La Motte-en-Champsaur qui lui venait de sa mère. Nous en reparlerons plus bas.

La descendance de Joseph Pérénon est aujourd'hui représentée par un petit-fils, architecte à Paris, né en 1953 et une petite-fille, née en 1964, enfants de sa fille Henriette, et, à la génération suivante, par une arrière-petite-fille et trois arrière-petits-fils.

Les sœurs Servel, religieuses à Nîmes

Les trois autres sœurs Servel, Léonie, Adrienne et Marie, sont toutes les trois entrées en religion, dans la congrégation des Petites Dominicaines de l'Eucharistie, fondée à Nîmes en 1890, par l'abbé Couran. Le siège de la congrégation se trouvait dans le centre de la ville, 7, rue Sainte-Eugénie. Cette congrégation gérait deux établissements : une clinique sous le nom de Villa Saint-Jean, chemin bas d'Avignon, dans le quartier de Grézan, et une vaste propriété agricole et vinicole, le Mas Vianès, sur la commune de Redessan, à la limite de Jonquières-Saint-Vincent où, entre autres spécialités, la congrégation produisait du vin de messe.

Nîmes, Villa Saint-Jean, chemin bas d'Avignon (Grézan)

La première des trois sœurs installées à Nîmes est Léonie, dont la présence est attestée dès 1891, peu de temps après le décès de son père. Elle a pris le nom de sœur Fabia. À des dates inconnues, elle est rejointe par ses deux autres sœurs, Adrienne, avant 1896, et Marie, avant 1901, respectivement sœur Auréa et sœur Saint-Yves, en religion. Elles sont toutes les trois décédées à Nîmes, Léonie, le 25 mai 1946, au 7, rue Sainte-Eugénie, à soixante-quatorze ans, puis Adrienne, le 1er mars 1957, à la Villa Saint-Jean, chemin bas d'Avignon, à quatre-vingt-un ans et enfin, Marie, le 26 novembre 1958, aussi 7, rue Sainte-Eugénie, à soixante-quinze ans. Les sœurs Auréa et Saint-Yves sont toutes les deux inhumées au cimetière Saint-Baudile, de Nîmes, dans la tombe de la congrégation des Petites Dominicaines. Des trois sœurs, c'est Adrienne dont nous connaissons mieux l'activité, car, à la différence de Léonie et Marie, nous pouvons la suivre dans les recensements de Redessan, au Mas Vianès, de 1896 jusqu'en 1936. Elle travaille dans cette propriété agricole, soit comme ouvrière de ferme ou journalière (1896, 1901), soit comme caviste (1921) ou enfin comme lingère (1926, 1931, 1936). Lors du décès du fondateur, le chanoine Siméon Couran, en 1900, un article nécrologique rappelait en termes dithyrambiques l'impulsion qu'il avait donnée à ce domaine agricole 

Ce fut alors qu’il fonda les Petites Dominicaines de l’Eucharistie, et qu’il entreprit l’œuvre colossale de l’exploitation agricole. Cette œuvre réussit à merveille et remit en honneur les travaux des champs, si délaissés de nos jours. La vue de ces saintes filles, se livrant à tous les travaux des champs, produisit le meilleur effet. Qu’il suffise de rappeler les lignes écrites dans le journal l'Univers, par M. l’abbé Delfour, au lendemain de la mort de M. le chanoine Couran :

« Il était autrefois… ou plutôt non, il est un monastère qui occupe tout un plateau dominant le Rhône, là même où le Rhône se divise en plusieurs branches pour entrer dans la Méditerranée. Jadis, il y a une douzaine d’années environ, ce plateau était désert, triste, desséché par le mistral. Un saint, un saint prêtre le traversa un jour et il se dit : « Je ferai fleurir cette solitude. » En effet, il revint bientôt amenant des vierges chrétiennes, croyantes comme on croyait dans les Catacombes, pures comme le lis de la Vallée, vaillantes et dures au travail comme on l’est sur les « Causses » des Cévennes. Le saint dit aux vierges : « Vous allez planter des vignes, ici même, des vignes qui produiront un doux vin blanc délicat, et ce vin blanc sera destiné au Saint Sacrifice de la messe. » Les vierges se mirent au travail : elles labourèrent ce terrain inculte, elles plantèrent des ceps ; elles greffèrent sur ces ceps des sarments souples et vigoureux, plus forts que le phylloxéra ; elles virent des vignes opulentes se dresser où jadis n’apparaissaient que de rares buissons épineux. Le désert avait fleuri. » 

Adrienne, sœur Auréa, était l'une de ces « vierges chrétiennes». À la différence de leur sœur aînée et de leurs frères, les trois sœurs avaient gardé des liens avec la famille de leur tante Pauline Escalle, en Algérie. Elles sont citées dans son faire-part de décès, en 1919, et dans ceux de leur cousin germain par alliance, Maurice Fenet, en 1920 et de leur oncle par alliance, Henri Dupré, en 1932 :

Faire-part de décès de Pauline Escalle, ép. Dupré, La Dépêche algérienne, du 16 octobre 1919

Les frères Servel en Californie

Les cinq frères Servel, Auguste, Ernest, Arthur, Léon et Alfred sont tous partis en Californie. En cela, ils suivaient l'exemple des quelques 8 000 Champsaurins partis aux États-Unis. Le premier d'entre eux est le fils aîné, Auguste, né en 1873. En 1891, lors du premier recensement après le décès de ses parents, il est placé comme domestique chez sa cousine issue de germaine Noélie Escalle et son mari Léon Jeanselme, cultivateurs aux Héritières, à La Motte-en-Champsaur. Lors du recensement des jeunes gens de la classe 1893, il est toujours cultivateur à La Motte-en-Champsaur. Après un court service militaire au 99e régiment d'infanterie du 13 novembre 1894 au 24 septembre 1895, il prend rapidement la décision de tenter l'aventure aux États-Unis. Parti du Havre sur La Gascogne, il arrive à New York le 15 juin 1896, avec pour destination Delano, en Californie. Sa vie sera désormais américaine. Il sera plusieurs fois déclaré insoumis par l'autorité militaire en France.

On le retrouve à Temecula, en Californie en 1903. Cette petite ville au sud-est de Los Angeles, située dans le comté de Riverside, était alors habitée par des fermiers qui cultivaient des céréales ou élevaient des bovins. Un des pionniers de cette ville, Joseph Nicolas, né à Chabottonnes, dans le Champsaur, en 1849, est arrivé vers 1867 alors que la vallée était presque déserte. Il y avait tout a faire. En 1881, il se marie avec une jeune fille du Champsaur, venue probablement pour se marier avec lui, Zemima Rambaud, née à Buissard en 1859. Arrivée à vingt-et-un ans en Amérique, peut-être que, comme sa belle-sœur Marie Jaussaud, a-t-elle débarqué à New-York avec seulement un papier accroché à sa blouse, indiquant en anglais sa destination en Californie, elle qui ne parlait alors pas un mot de cette langue. Pionniers dans cette vallées, Joseph Nicolas et Zemima Rambaud ont probablement attiré à eux d'autres Champsaurins. Nous les retrouverons bientôt liés aux Servel.

Quant à Auguste Servel, en 1903, il est qualifié de « rural mail carrier », à Temecula, autrement dit de facteur rural. En avril 1904, il achète conjointement avec Louis Escallier un hôtel à Temecula, mais revend rapidement sa part à Hippolyte Escallier, en décembre de la même année. Comme l'indique leur nom, ce sont aussi des Hauts-Alpins venus s'installer dans cette vallée. D'ailleurs, une partie de la vallée au nord de Temecula s'appelle encore aujourd'hui The French Valley. Cette région a perdu en partie sa vocation agricole, sauf pour la culture de la vigne, qui n'existait pas à l'époque dont nous parlons. Elle appartient à la limite sud de la métropole de Los Angeles, le Greater Los Angeles. Sa population dépasse aujourd'hui les 100 000 habitants.

Temecula sur une carte de la Californie, avec Murrieta et The French Valley au nord.

C'est en 1903 que les trois autres frères Servel, Arthur, Léon et Alfred, respectivement nés en 1877, 1880 et 1884 partent rejoindre leur frère Auguste à Temecula. Ils vivaient alors en Algérie, à Boufarik. En 1896, Arthur est cocher et jardinier, à Boufarik, probablement chez sa tante Pauline Escalle et son oncle par alliance Henri Dupré, comme ses sœurs et ses frères. Après son service militaire, il habite la ferme Cabot, à Bouïra, en 1902, toujours en Algérie. En 1900, Léon est forgeron, aussi à Boufarik. Ils partent tous les trois d'Algérie, passent par la France et embarquent sur le Ryndam, à Boulogne-sur-Mer le 1er février 1903 et arrivent à New-York le 12 février 1903. Arthur et Leon (en arrivant aux États-Unis, il a perdu l'accent de son prénom) sont qualifiés de « farmehand » (ouvrier agricole) et Alfred qui n'a que dix-huit ans, de « gardener » (jardinier). À l'émigration à New-York, ils indiquent leur volonté de rejoindre leur frère Auguste à Temecula. Comme leur frère aîné, Arthur, Leon et Alfred Servel seront déclarés insoumis. Au moment de la Première Guerre mondiale, ils ne retourneront pas dans leur pays d'origine pour se battre. En revanche, ils se feront enregistrer dans leur pays d'adoption, lors de la vaste campagne de recensement des hommes mise en place aux États-Unis lors de la Première Guerre mondiale (« Draft Registration Cards  for World War I »).

Temecula, vers 1924

Temecula, en 1909

En 1910, les deux frères Leon et Alfred Servel habitent ensemble à Diamond, un peu au nord de Temecula, comme « rancher », ce qui peut laisser penser qu'ils sont propriétaires de leur ranch. Le recensement précise qu'il s'agit d'une exploitation de céréales (« grain ranch »). Le 15 septembre 1914, Leon épouse Clementine C. Nicolas, sa cadette de dix ans, fille de Joseph Nicolas et Zemima Rambaud, les pionniers champsaurins de la vallée dont nous avons parlé.

Clementine Nicolas et Leon Servel

À cette première génération d'immigrés, on retrouve un usage courant, mais pas systématique, de se marier dans sa communauté. Ils ont eu deux enfants. Leon Jr. est né le 20 novembre 1916. Il est décédé au Riverside Community Hospital, des suites d'une mastoïdite le 7 mars 1928, à onze ans.

Leon Servel (1916-1928)

Ils ont eu ensuite une fille, Leona J., née à Temecula le 18 septembre 1918.

Leona Servel (1918-2010)

Cette même année 1918, Leon s'est fait recenser par l'autorité militaire américaine. Il est fermier dans sa propre exploitation, toujours à Temecula. Il a aussi obtenu la nationalité américaine en novembre 1916, en même temps que son frère Arthur. À partir de 1920, Leon Servel et Clementine Nicolas habitent à Murrieta, la commune immédiatement au nord de Temecula, toujours comme fermiers dans leur propre ranch. Ils y seront encore recensés en 1940. Leon Servel est recensé en 1942 dans le cadre du recensement militaire de la Seconde Guerre mondiale, il est toujours fermier à Murrieta, En revanche, lors du recensement de 1950, bien qu'habitant encore à Murrieta, Leon Servel est désormais retiré des affaires et n'est plus fermier. À une date indéterminée, ils vont habiter dans la ville proche d'Indio une autre commune de Californie, dans la Coachella Valley où ils ont probablement rejoint leur fille. C'est là qu'ils sont tous les deux décédés. Clementine Nicolas, ép. Servel y est morte la première, le 16 août 1971, à quatre-vingt-un ans, suivie quelques années plus tard par son mari, le 15 février 1975, à quatre-vingt-quinze ans.

Leur fille unique survivante, Leona Servel, a épousé un texan, Carl A. Preece, né en 1913 et mort en 1982 à Indio. On comprend de la notice nécrologique de son épouse qu'ils n'ont pas eu d'enfants. Leona Servel est décédée le 12 mars 2010, à La Quinta, en Californie : 

Leona Preece, 91 ans, est décédée le 12 mars 2010 à La Quinta, Calif. Elle est née le 18 septembre 1918 à Temecula, en Californie, de Leon et Clementine Servel. Elle était mariée à Carl Preece, qui l'a précédée dans la mort. Sa mère, son père et son frère l'ont également précédée dans la mort. Leona a passé la majeure partie de sa vie dans la Coachella Valley, où elle a travaillé comme dépositaire légal (« escrow officer ») et plus tard comme secrétaire de direction pour les magasins Safeway. Elle était dévouée à son église, Our Lady of Perpetual Help à Indio, donnant de son temps à tous ceux qui en avaient besoin. Leona était membre du Indio Women's Club et des Coachella Valley Women for Agriculture. Elle a également donné de son temps à Martha's Kitchen et à la Coachella Valley Rescue Mission. Elle sera enterrée auprès de sa famille à Temecula. (cliquez-ici)

Leona Servel, ép. Preece (1918-2010)

Il est curieux de penser que cette femme qui est née et n'a vécu qu'aux États-Unis était une « pure » champsaurine, tant par son père, né à La Motte-en-Champsaur, que par sa mère, elle-même née aux États-Unis de parents champsaurins.

Leon Servel paraît être celui des quatre frères qui a le mieux réussi. C'est pour lui que travaille son frère aîné Auguste en 1918, comme « farm laborer  ». C'est aussi chez lui que celui-ci est recensé en 1920, à Murrieta. Auguste Servel, parfois prénommé August ou Augustin décède le 16 septembre 1923 d'une indigestion aiguë, à l'âge de quarante-neuf ans.

Arthur, le troisième frère Servel, s'est aussi installé à Temecula où il habite en 1918. Il travaille alors pour Joseph Nicolas, comme « farmer ». Il a aussi obtenu la nationalité américaine en novembre 1916, en même temps que son frère Leon. Lorsqu'en avril 1929, il donne procuration pour vendre les biens indivis à La Motte-en-Champsaur, il est qualifié d'ouvrier de ferme, à Murietta Springs. En 1930, 1935 et 1940, il est recensé à Murrieta comme « farmer » (fermier). En 1940, il travaille à Murrieta Hot Springs. Il s'est marié en 1926 avec Emma Labance, originaire de Louisiane qui avait une fille d'un premier mariage. Après le décès de son épouse le 2 octobre 1942 à Arlington, il est parti s'installer à Indio où il est recensé en 1950. Il décède à San Diego le 26 mai 1950, à soixante-treize ans, sans descendance.


Enfin, le cadet des frères Servel, Alfred, arrivé aux États-Unis à dix-huit ans, a vécu avec son frère Leon à Diamond comme « rancher » où il est recensé en 1910. En avril 1909, tout juste âgé de vingt-cinq ans, il dépose une demande de brevet pour une « Adjustable, Reversible Right and Left Hand Plow » (charrue réglable et réversible pour droitier et gaucher). On peut induire de cette invention qu'il était gaucher. Cela montre aussi qu'avec son frère, il se consacrait à la culture des céréales. Il obtient un brevet en novembre 1912. Parmi ses autres talents, il avait le don des langues puisqu'à son décès, il en parlait plusieurs couramment, comme le précise une notice nécrologique. Il s'agissait bien évidemment du français, de l'anglais, du haut-alpin (mais est-ce que ce « patois » comptait ?) et probablement de l'espagnol : « Alfred Servel was quite popular hero, being a lad of about 25 years. He had traveled extensively and was an accomplished linguist, speaking several languages fluently. »

Il est mort des suites d'un accident. Il est tombé d'un chariot de grain qui lui est passé dessus. Transporté au Riverside Community Hospital, il y est décédé le lendemain. Il habitait alors Winchester, une autre commune au nord de la French Valley où il possédait un ranch. C'est son frère Leon qui est nommé administrateur de ses biens après son décès.

Les quatre frères Servel sont enterrés au cimetière de Temecula, autour d'un monument qui porte simplement le nom Servel :

Chacun des frères a une plaque à son nom :

Comme la famille de Leon Servel :

Ces quatre photos de la French Valley, contemporaines de l'installation des frères Servel dans cette région, illustrent le changement d'échelle dans l'agriculture entre ce qu'ils ont pu connaître à La Motte-en-Champsaur et ce qu'ils ont trouvé en arrivant aux États-Unis :

(source : Greater French Valley, de William J. McBurney et Marie Rice Milholland)    

Après les quatre frères Servel réunis en émigration dans la région de Temecula, le dernier des frères encore en Algérie, mais le second en rang de naissance, Ernest Servel, se décide à les rejoindre en 1904. En 1891, alors âgé de seize ans, il habite toujours avec sa sœur Sylvie à La Motte-en-Champsaur. Au moment du recensement des jeunes gens de la classe 1894, il est jardinier, en Algérie, où il a probablement rejoint certains de ses frères et sœurs, auprès de leur tante Pauline Escalle, à Boufarik. Il fait son service militaire au 75e régiment d'infanterie du 16 novembre 1895 au 17 septembre 1898, puis, à l'issue de ces trois ans, il retourne en Algérie. En octobre 1898, son adresse est celle d'Henri Dupré, horticulteur-pépiniériste, à Boufarik, rue Kleber, qui épousera Pauline Escalle. En mai 1900, il habite désormais dans un quartier d'Alger, Bouzaréah, au Frais-Vallon, puis en août 1901, dans un autre quartier d'Alger, Mustapha, rue Clauzel. Sa fiche militaire porte la mention d'un travail d'homme d'équipe à la Compagnie P.L.M, du 25 janvier 1901 au 19 juillet 1904, probablement en Algérie. En cette année 1904, qui est celle de ses trente ans, il est le dernier des Servel à être resté en Algérie. Sa sœur aînée vit toujours à La Motte, ses trois autres sœurs sont religieuses à Nîmes, ses quatre frères vivent désormais aux États-Unis, autour de Temecula. C'est alors qu'il part pour les rejoindre. Après un passage à La Motte où il est arrivé en juillet 1904, toujours selon sa fiche matricule, il embarque au Havre sur La Bretagne, le 20 août 1904. Arrivé à New York le 28 août, il annonce son intention de rejoindre son frère Arthur en Californie où il arrive le 11 septembre. Il est qualifié de « gardener » (jardinier) dans les registres de l'immigration. Cependant, à la différence de ses frères qui resteront toujours dans la région de Temecula, dans le comté de Riverside, il préfère s'installer à Los Angeles. C'est là que le 21 février 1916 il dépose une « Declaration of intention » devant la District Court de Los Angeles pour devenir citoyen américain. Il est toujours jardinier et habite Hyde Park, une ville au sud de Los Angeles à laquelle elle sera intégrée en 1923. Il obtient la nationalité américaine le 19 décembre 1918. Il est accompagné par deux témoins, Leon Escallier, « banker » (banquier) et Clovis Escallier, « farmer » (fermier), à Los Angeles. Comme l'indique leur nom, ce sont des compatriotes champsaurins. Entre temps, le 12 septembre 1918, il s'est fait enregistrer lors de la vaste campagne de recensement des hommes mise en place aux États-Unis lors de la Première Guerre mondiale (« Draft Registration Cards  for World War I »). Il habite toujours Hyde Park. En revanche il se déclare comme « silo builder » (constructeur de silos) pour le compte de la Western Cement and Silo Company, installée à Los Angeles, 47 South Central Avenue. Il doit donner le nom du plus proche parent (« Nearest relative »). Il désigne son frère Leon, à Temecula, qui, comme on l'a vu, semble avoir été le chef de famille en émigration.

En 1929, Ernest Servel fait un voyage en France. Le 2 septembre 1929, il est chez le notaire Me Jules Aubert, de Saint-Julien-en-Champsaur, pour vendre pour lui-même, ses frères et sœurs survivants et son neveu Joseph Pérénon, tous les biens qu'ils possèdent encore à La Motte-en-Champsaur qui leur viennent de leurs parents. En quatre actes de vente, ils cèdent à différents acheteurs la maison familiale et un ensemble de parcelles d'une surface totale de 1,32 ha. pour la somme de 11 150 francs. Le lien des enfants Servel avec La Motte-en-Champsaur est désormais définitivement rompu. Notons que la procuration donnée par les frères Servel des Etats-Unis a été passée devant un notaire de Temecula nommé Escallier, encore un nom bien champsaurin..., ce qui explique aussi que cette procuration soit écrite en français.

Signatures au bas de la procuration passée à Temecula, devant le notaire Escallier.
On notera l'usage américain d'intercaler les initiales des prénoms dans la signature :
Arthur J. B. Servel, Leon J. Servel

La procuration date d'avril 1928, soit plus d'un an avant les signatures d'acte, ce qui veut dire qu'entre l'intention de vendre et la finalisation, un délai a été nécessaire. C'est aussi peut-être pour cela qu'Ernest, qui a donné procuration, s'est en définitive déplacé jusqu'en France.

Leur cousine germaine Léonie Escalle écrit à son frère Hippolyte Escalle, le 22 septembre 1929 :

Lettre de Léonie Escalle à son frère Hippolyte Escalle, du dimanche 22 septembre 1929 :
« Ernest [Servel] et la sœur [une des trois sœurs religieuses] ne sont partis que la semaine
 passée, cela leur faisait peine et moi j’en suis toute désorientée. Ils sont si gentils. »

Ces affaires étant réglées, Ernest Servel repart du Havre le 9 octobre 1929 et arrive à New York le 15 octobre 1929. À ce moment-là, il habite toujours à Hyde Park, devenu un quartier de Los Angeles, au 3473 W 71st Street. À cette adresse, il existe encore une maison construite en 1923, selon les sites d'agences immobilières américaines. D'une surface de 873 sq ft [81 m2], sur un terrain de 3 842 sq ft [357 m2], elle comporte trois pièces et deux salles de bains.

Maison d'Ernest Servel, à Los Angeles, 3473 W 71st Street (Hyde Park)

C'est toujours là qu'il habite en 1942, où son nom apparaît dans un annuaire de la ville. C'est probablement parce qu'il est malade qu'il va rejoindre son frère Leon, à Murietta. Le 17 janvier 1947, il entre au French Hospital, de Los Angeles où il se fait opérer le 6 février d'un « Carcinoma of rectum » (tumeur au rectum). Il décède quelques jours plus tard, le 12 février 1947, à soixante-douze ans. Son acte de décès, rédigé sur la déclaration de son frère Leon, le qualifie de « retired gardener » (jardinier retraité). Hormis l'unique mention de « silo builder » en 1918,  il aura été jardinier toute sa vie. Il est inhumé le 17 février au Inglewood Park Cemetery, un des principaux cimetières de Los Angeles qui se trouve à un kilomètre de chez lui, Une plaque rappelle son souvenir dans le Mausoleum of the Golden West. Il n'a pas souhaité être enterré auprès de ses frères au cimetière de Temecula. Il ne s'est jamais marié. De tous les frères Servel, il est le seul qui est cité dans l'avis de décès de son oncle par alliance Henri Dupré, en 1932, probablement parce qu'il est resté le plus longtemps en Algérie et qu'il a appris le métier de jardinier auprès de lui.

Plaque au Mausoleum of the Golden West (Sanctuary Of Rest/A/236)

En définitive, des neufs frères et sœurs Servel, sont issus seulement huit petits-enfants dont seulement deux, Joseph Pérénon (1895-1965) et Leona Servel (1918-2010) ont atteint l'âge adulte. À la génération suivante, une seule arrière-petite-fille, Henriette Pérénon, née en 1928, représente toute la descendance d'Auguste Servel et Léonie Escalle.

Le destin des enfants Servel illustre parfaitement les difficultés auxquelles faisaient face les habitants des campagnes des Hautes-Alpes à la fin du XIXe siècle. Par le jeu des successions, les patrimoines se divisaient. Si, dans le même temps, des mauvaises affaires, des revers de fortune, voire la maladie ou la mort, ne permettaient pas d'agrandir ce faible patrimoine de début de vie, la situation allait en empirant comme on l'a vu pour Auguste Servel et Léonie Escalle. Ils n'ont laissé qu'une maison et quelques parcelles à leur neuf enfants, moins que ce dont il disposait, mais ne possédait pas, au moment de leur mariage. D'autant qu'à la différence d'autres régions et d'autres couples, ils n'ont pas choisi d'adapter la taille de leur famille à leurs ressources, autrement dit, ils n'ont pas choisi de réguler les naissances. Ils se sont laissés porter par la fécondité naturelle qui fait naître quatorze enfants en dix-sept ans… Dans ces conditions, les frères et sœurs Servel n'avaient guère le choix. Ils devaient quitter leur village. Ils auraient pu émigrer vers Gap, Grenoble ou Marseille, comme beaucoup de leurs compatriotes. La présence d'une tante en Algérie a été une première opportunité pour la majorité d'entre eux. Ensuite, les garçons, probablement inspirés par l'exemple de nombreux Champsaurins, ont choisi les États-Unis en bénéficiant ainsi des réseaux de solidarités qui se créaient entre expatriés. Même si on ne fait que l'entrevoir, le rôle de Joseph Nicolas a probablement été important pour les frères Servel. Autant que l'on puisse en juger, les frères Servel, à des degrés différents, ont réussi dans leur patrie d'adoption où ils ont mené leur vie visiblement sans intention de retour. Contrairement à un mythe tenace qui veut que les Champsaurins émigrés aient choisi de revenir en France au moment de la Première Guerre mondiale pour défendre la mère-patrie, aucun des cinq frères n'a fait ce choix, préférant au contraire rester dans le pays qui les avait accueillis. La personnalité d'Alfred, le polyglotte, qualifié de « popular hero » dans une notice nécrologique, illustre ce que cette émigration permettait. Lorsqu'il dépose une demande de brevet en 1909, à peine âgé de vingt-cinq ans, on ne peut s'empêcher de penser que cela ne lui aurait pas été possible en France, lui qui n'avait fait aucune étude sérieuse, ni n'avait aucun appui au sein des bourgeoisies locales des Hautes-Alpes. S'il n'était pas mort accidentellement à trente-et-un ans, peut-être aurait-il eu une vie brillante dans le comté de Riverside.

Pourtant, malgré ce départ sans retour de La Motte-en-Champsaur, dans la première moitié des années 1890, avant même qu'ils aient atteint les vingt ans, les différents frères et sœurs ont gardé le modeste patrimoine indivis de leurs parents jusqu'à ce qu'ils se décident à le vendre en 1929, alors que chacun a déjà fait sa vie, soit en France, soit en Californie et que certains d'entre eux sont déjà décédés. Symbole d'un attachement au pays natal malgré la distance ? Difficulté matérielle pour se mettre d'accord entre eux et gérer la cession, à cause de l'éclatement de la famille ? En 1929, une page est définitivement tournée.

mardi 3 juin 2025

Malvina Escalle (1841-1872), épouse Casimir Salignon et sa descendance

Le 4 octobre 1858, Hippolyte Escalle [56] meurt à La Motte-en-Champsaur, à l'âge de cinquante-quatre ans. Il laisse une veuve, Mélanie Robert, âgée de quarante-trois ans et quatre enfants, l'aîné et unique fils, Hippolyte [28], vingt ans, Malvina, seize ans, Léonie, onze ans et Pauline, neuf ans. Il laisse surtout une situation patrimoniale dégradée (voir l'article). Cinq mois plus tard, la fille aînée, Malvina, se marie à Marseille. C'est son histoire  et celle de sa descendance que nous allons dérouler dans cet article.

Malvina Escalle (1841-1872), épouse Casimir Salignon (1826-1883)

Marie Malvina Escalle est née à La Motte-en-Champsaur le 10 novembre 1841. La première question qui vient à l'esprit est de savoir d'où ses parents ont pris l'idée de lui donner ce prénom rare et surtout inhabituel dans ces régions. Une recherche dans la base des relevés de l'Association Généalogique des Hautes-Alpes montre qu'elle est la troisième fille à recevoir ce prénom dans le département, après Césarine Julie Malvina Dumas, en avril 1824, à Aspres-lès-Corps et Madeleine Adèle Malvina Audibert, en janvier 1836, à Orpierre. Par quel cheminement ce prénom, généralement associé au roman du même nom de Mme Cottin, paru en 1800, est-il arrivé jusqu'à La Motte-en-Champsaur en 1841 ? Question aujourd'hui sans réponse.

La deuxième (et ce n'est pas la dernière) question à propos de Malvina Escalle est la raison de cette union hâtive et loin du village natal. Avant de poser quelques hypothèses, revenons à ce mariage. Le 5 mars 1859, Malvina Escalle, dix-sept ans, épouse en la mairie de Marseille Casimir Salignon, de quinze ans son aîné. Si elle n'a probablement jamais quitté son village, à l'opposé, Casimir Salignon a déjà eu une vie bien remplie. Il est né à Nîmes le 7 juin 1826, fils de Barthélemy Salignon et Marie Lascour. Son père est un homme de la route. Il est tour à tour qualifié de voiturier, en 1826, lors de la naissance de son fils – il est d'ailleurs absent à ce moment-là –, facteur de diligences, en 1856, puis ancien conducteur de diligences, en 1859, toujours à Nîmes. Son fils a suivi sa voie en devenant aussi conducteur de diligences. On trouve une première mention en 1856, lorsqu'il se marie à Cannes avec Nathalie Bezaudun. Cette jeune fille de Volonne, dans les Alpes-de-Haute-Provence, née de parents inconnus en 1836, vit à Nice depuis 1851. Casimir Salignon vit aussi à Nice. Ils se marient à Cannes probablement pour que le mariage soit enregistré dans l'état civil français, car les deux époux sont de fait domiciliés à Nice qui est alors une possession du royaume de Piémont-Sardaigne. C'est d'ailleurs dans cette ville que Nathalie Bezaudun décède après un an et demi de mariage, le 2 juin 1858, sans avoir eu d'enfant. C'est donc un veuf récent qui épouse Malvina Escalle. Casimir Salignon habite alors à Marseille, au n° 32 du cours Belsunce où il est toujours conducteur de diligences. Le premier témoin, Jean Louis Gallissian, est une première clé pour comprendre ce mariage. La deuxième clé est qu'il n'a pas été fait de contrat de mariage.

Jean Louis Gallissian (1801-1867), dont nous avons déjà retracé la vie (cliquez-ici), est l'oncle par alliance de Malvina Escalle, par son épouse Virginie Escalle (1808-1879), sœur d'Hippolyte Escalle. De 1852 à 1866, il est responsable du bureau de Marseille des messageries Aubert père et fils, qui assurent les liaisons entre Marseille et Gap. 

Indicateur marseillais, 1859

Le point de départ était l'Hôtel des Deux-Pommes, au n° 32, cours Belsunce, adresse où s'est domicilié Casimir Salignon au moment de son mariage. En effet, en homme de la route, il est fort probable qu'il n'a alors pas de domicile fixe. Jean Louis Gallissian habite tout près, au 1, rue du Relais :

Indicateur marseillais, 1859

Tout cela pour arriver à quelques hypothèses sur ce mariage. En 1859, Casimir Salignon est probablement conducteur de diligences pour les messageries Aubert et c'est Jean Louis Gallissian, le correspondant de ces mêmes messageries, et son épouse Virginie Escalle qui font le lien entre le veuf, qui souhaite probablement se marier et se fixer, et Malvina Escalle. Quant à elle, souhaite-elle se marier ? On ne sait pas et probablement que son avis ne compte guère. En effet, tout laisse à penser que sa mère souhaite la marier. Se retrouvant en charge de quatre enfants, dans une situation difficile, il n'est guère étonnant qu'elle ait alors cherché à caser la première fille en âge de convoler. Aurait-elle pu trouver un mari pour sa fille à La Motte-en-Champsaur ou dans un autre village voisin ? Probablement pas, car l'usage à l'époque est de doter les filles. Et visiblement, elle ne peut pas le faire comme le prouve l'absence de contrat de mariage. Cela explique alors qu'elle ait cherché un mari grâce à son réseau familial étendu et que « naturellement », un mariage à Marseille, loin de La Motte-en-Champsaur, a représenté une opportunité qu'il ne fallait pas manquer. C'est ainsi que je reconstitue les conditions du mariage. Un esprit plus romantique pourrait imaginer une histoire d'amour entre le conducteur de diligences et la jeune Malvina venue à Marseille rendre visite à ses oncle et tante et, que, de ce coup de foudre sous le soleil de Marseille, aurait résulté ce mariage loin du village natal. Pourquoi pas ? Cette hypothèse n'est d'ailleurs pas en contradiction avec la précédente. Joignant l'utile à l'agréable, la mère aurait alors trouvé une belle occasion de caser cette fille aînée, qu'elle n'aurait pas pu marier au village comme on l'a vu. Il faut enfin dire que la famille Escalle était une des familles notables du Champsaur, par sa position sociale, par ses alliances avec les familles Gauthier et Para, autres familles notables, respectivement au Noyer et à Chabottes. Un oncle de Malvina, Joseph Escalle, est alors libraire à Lons-le-Saunier et a épousé une petite-fille du botaniste Dominique Villars, un autre oncle, Auguste Escalle, venait de décéder à Gap, où il a été longtemps notaire et conseiller général. Enfin, sa tante Rose Escalle est alors l'épouse d'un cousin, Joseph Escalle, des Héritières, un des plus gros propriétaires fonciers de La Motte. Dans l'esprit du temps, le mariage de Malvina est clairement une mésalliance, rendue inévitable par le mauvais état de fortune de ses parents. Si mésalliance il doit y avoir, autant qu'elle ait lieu loin du village natal. Pour finir, le jour de ses noces, Malvine n'est pas accompagnée de sa mère qui a donné son consentement par un acte notarié devant Me Imbert, de Saint-Bonnet-en-Champsaur.

L'Hôtel des Deux-Pommes, qui a ensuite été rebaptisé en Hôtel des Deux-Mondes,
situé au n° 46, cours Belsunce (anciennement n° 32) se trouve à gauche sur la photo
et l'immeuble du 1, rue du Relais fait l'angle avec le cours, à droite sur la photo.

Après son mariage, Casimir Salignon abandonne le dur métier de conducteur de diligences et devient limonadier, ou cafetier, d'abord au n° 1, Grand Chemin de Rome, au moment de la naissance de leur première fille Marie Mélanie, le 30 mai 1860, morte le 10 juin, puis au 107, rue de Rome, où naissent leur deuxième et troisième filles, Marie Mélanie, le 18 mai 1861 et Clémence, le 23 décembre 1862. Nous savons qu'à cette adresse, Casimir Salignon est propriétaire de son fonds de commerce. En mars 1863, il le vend à un sieur « Escalle », pour la somme de 9 000 francs et celui-ci, quelques jours plus tard, le revend, pour la somme de 8 000 francs, à Picard et Chaix. Un litige sur cette vente, motivé par l'absence d'autorisation administrative d'exploiter ce café jusqu'au terme de la Saint-Michel 1868, a fait l'objet d'un jugement devant le tribunal de Marseille le 11 septembre 1863 (pour consulter ce jugement, cliquez-ici). Le sieur Escalle est peut-être son beau-frère Hippolyte Escalle qui a voulu lui rendre service en se prêtant à cette opération d'achat-revente. Ce peut être un autre cousin Escalle, comme Marius Escalle.

À partir de 1863 jusque en 1872, la vie de Casimir Salignon et de son épouse Malvina Escalle n'est connue que de façon lacunaire. Le 3 septembre 1872, deux employés de l'hôpital civil de Bône en Algérie se rendent à la mairie pour déclarer le décès, le matin du même jour, à trois heures, de Malvina Escale [sic], âgée de vingt-neuf ans, née à La Motte-en-Champsaur, fille d'Hippolyte et de Mélanie Robert « sans autres renseignements ». Autrement dit, au moment de son admission à l'hôpital, l'administration n'a eu aucune information ni sur son domicile, ni sur sa profession, ni non plus sur son statut marital. Seul son état civil est connu avec quelques erreurs sur l'orthographe de son nom de famille et son âge exact qui est alors de trente ans. Quant à Casimir Salignon, sa présence est encore attestée à Marseille le 5 juin 1863, lorsqu'il est témoin d'une naissance. Il est alors limonadier, 31, rue Montée-de-Lodi [rue Berlioz]. On le retrouve de façon certaine à Nice, comme limonadier, rue du Temple, en juin 1868, lors du règlement des successions de son beau-père Hippolyte Escalle et de son beau-frère, aussi Hippolyte Escalle. En 1870, il apparaît dans l'Annuaire des Alpes-Maritimes, comme brasseur ou limonadier, à la Brasserie de Strasbourg, 7, rue du Temple (1870-1872), puis maison Donati, rue du Temple [aujourd'hui, 1, rue de la Liberté] (1872-1879), dans les nouveaux quartiers de la ville, alors en plein développement près de la place Masséna. Lors du recensement de 1872, il est seul à cette adresse de la maison Donati, sans sa femme et ses filles, dans un ménage où l'on trouve aussi bien un cuisinier et sa femme, lui-même, et deux garçons de café d’origine italienne.

Maison Donati, rue du Temple, sur un plan de Nice de 1872

Les recensements et les annuaires permettent d'affirmer qu'il a géré cette Brasserie de Strasbourg, entre 1870 et 1879, rue du Temple (voir note). En 1876, il y est aussi recensé seul, comme cafetier, toujours avec le cuisinier, qualifié de gérant, et quatre garçons de café. Sachant cela, cette information trouvée dans les inventaires des archives de Nice : « Demande de Salignon pour placer une tente et une enseigne, rue du Temple », en 1864 permet de penser qu'il s'agit de lui, revenu vivre dans cette ville dès cette année-là. Une mention dans une « réclame » de 1869, précisant : « bière brune importée à Nice par M. Salignon » renforce la conviction qu'il a quitté Marseille pour Nice vers 1863 ou 1864 pour s'y installer comme limonadier ou cafetier. 

Nice-Artistique, du 19 novembre 1881

Entre 1879 et 1883, mais plus probablement en 1880 ou 1881, il cède son fonds de commerce à Honoré Tordo. En 1881, ce dernier est désormais recensé rue du Temple comme limonadier. En revanche, à cette même date, Casimir Salignon n'habite plus à cette adresse, même si, trois ans plus tard, dans une annuaire de 1884, il est qualifié de rentier, au 1, rue du Temple.

Maison Donati, 1, rue de la Liberté [anciennement rue du Temple], à l'angle du passage Émile Négrin

En juin 1868, Casimir Salignon et Malvina Escalle ne vivent plus ensemble. Dans l'acte de succession du père de Malvina, finalisé à cette date, il est dit qu'elle habite à Marseille, sans profession, alors que lui habite à Nice. L'acte de partage précise classiquement que Malvina, présente seule lors de la signature, s'engage à « faire ratifier les présentes par son mari ». Ce qui est plus inhabituel est que le rédacteur de l'acte à ajouter : « se faire autoriser par le tribunal à la ratifier elle-même dans le délai de trois mois ». Nous pouvons y voir la preuve tangible de la séparation effective des conjoints et de l'incertitude d'obtenir de Casimir Salignon qu'il valide le partage concernant son épouse. Dans les faits, il le fera le 23 juillet 1868 devant un notaire de Nice. En 1872, il habite seul à Nice, alors que sa femme est désormais en Algérie, à Bône ou sa région. Depuis quand ? Là aussi, nous en sommes réduits à des hypothèses, mais tout nous laisse penser qu'ils se sont séparés dès 1863 ou 1864, lorsque Casimir Salignon part pour Nice et qu'elle reste à Marseille. Elle y est encore en juin 1868. Son départ pour l'Algérie se situe entre cette date et celle de son décès en septembre 1872. Comme la présence de sa sœur cadette, Pauline, née en 1849, est attestée à Constantine en 1870, on peut supposer que les deux sœurs ont rejoint ensemble l'autre côté de la Méditerranée vers cette époque. Malvina peut aussi y avoir retrouvé d'autres Champsaurins, car ils étaient alors nombreux dans cette colonie. C'est aussi probablement en Algérie qu'est décédée sa seconde fille, Clémence, née en 1862. En effet, on ne trouve pas son décès à Marseille. Elle serait morte en Algérie à une date inconnue que la conservation souvent lacunaire de l'état civil algérien ne nous permet pas de trouver. Dans tous les cas, en 1879, lors du règlement judiciaire de la succession de sa grand-mère Mélanie Robert, veuve Escalle, seule la fille aînée Marie Salignon, née en 1861, est appelée pour représenter leur mère. Clémence est donc décédée à cette date et probablement même avant 1875.

Lors du partage des biens de son père, en juin 1868, Malvina Escalle reçoit quelques parcelles de terre pour un montant évalué à 1 061 francs. Cette fort modeste valeur souligne bien la situation patrimoniale très dégradée d'Hippolyte Escalle. Au total, elle devient propriétaire de neuf parcelles totalisant 77 ares, autrement dit rien. D'ailleurs, dès 1875, après son décès, sa belle-sœur, Zoé Gaignaire, veuve d'Hippolyte Escalle, souhaite se mettre d'accord avec Casimir Salignon pour lui racheter ce lot, d'autant plus que Malvina Escalle, et donc maintenant sa fille Marie, a toujours une dette de 200 francs envers elle et ses enfants. Cette transaction n'a pas abouti. C'est d'ailleurs à propos de cette affaire qu'une lettre de Paul Gaignaire, notaire à Gap, le frère de Zoé, apporte quelques informations sur la situation de Marie Salignon après le décès de sa mère à Bône, en septembre 1872. En effet, le 27 mars 1875, il écrit :

J’apprends avec le plus grand plaisir qu’on lui [Casimir Salignon] a rendu sa petite, qu’il est regrettable qu’on ne l’ait pas fait plutôt [sic] comme je l’avais conseillé ; cela aurait mieux valu que d’avoir des misères dont j’ai vu quelque chose par une correspondance avec un ancien notaire de Nice. Mieux vaut tard que jamais dans l’intérêt du père et de l’enfant. Je m’en réjouis sincèrement.

Malheureusement, on ne sait pas qui est derrière le « on » dans les propos de Paul Gaignaire, ce « on » semblant s'être opposé à confier Marie Salignon à son père après le décès de sa mère. Est-ce Pauline Escalle, ép. Bornaque, la tante de Marie Salignon, qui l'aurait prise en charge après le décès de sa mère ? Est-ce une autre personne qui accompagnait Malvina en Algérie et se serait chargée de sa fille ? Il peut s'agir aussi de la grand-mère, Mélanie Robert, veuve Escalle qui se serait opposée à ce que l'on rende sa petite-fille à son père. Comme souvent dans les séparations, la belle-mère n'est probablement pas très encline à se montrer favorable à l'égard de son ex-gendre, surtout si la séparation a été particulièrement conflictuelle.

Quelques années plus tard, après le décès de Malvina, c'est la succession de la grand-mère Escalle, Mélanie Robert, qui se règle judiciairement par une saisie immobilière et des ventes aux enchères à Gap en mai et juin 1880. Après paiements des créanciers et des nombreux frais de justice, d'huissiers et d'avoués, la part revenant à Marie Salignon est de 1 210 francs que son père, en tant que tuteur, touche pour elle en mai 1882.

Casimir Salignon est mort à Nice, le 12 décembre 1883, à son dernier domicile, au 25, rue d'Angleterre, à l'âge de cinquante-sept ans. Un court avis de décès a paru dans la presse :

Le Petit Niçois, du 13 décembre 1883


Il est enterré au cimetière du Château, à Nice, dans une tombe qui existe toujours :
Tombe Chardonnet-Salignon, Nice
(Je remercie chaleureusement la personne qui m'a sympathiquement communiqué ces photos)

Plus tard, il sera rejoint par ses deux petites filles mortes enfants et, plus inhabituellement, par un beau-frère de son gendre, Antoine Féraud, qui n'appartenait pas directement à sa famille. Enfin, beaucoup plus tard, y seront enterrés une autre de ses petites-filles et son mari.

Marie Salignon (1861-1927), épouse Fernand Chardonnet (1858-1935)

Dans le premier Annuaire des Alpes maritimes, de 1870, qui cite Casimir Salignon, on trouve la mention à la même adresse, 7, rue du Temple, d'un photographe du nom de Chardonnet. Alors que Marie Salignon n'a que neuf ans, le lien entre les familles Salignon et Chardonnet est établi d'abord comme un lien de voisinage. Quelques quinze ans plus tard, quatre mois après le décès de Casimir Salignon, sa fille Marie épouse à Nice, le 15 avril 1884, Fernand Chardonnet, alors photographe à Vichy. Il faut retracer brièvement l'histoire des photographes Chardonnet père et fils pour comprendre ce mariage.

Le père, Jean Baptiste Chardonnet, est né à Rouvres-en-Plaine, en Côte-d'Or, en 1833, fils d'un manouvrier. Son premier métier est coiffeur qu'il exerce à Marseille en 1857, lorsqu'il se marie à Vidauban, dans le Var, où il s'installe ensuite. C'est dans ce village que naît Théodore Fernand Chardonnet le 4 septembre 1858. Ensuite toute la famille s'installe à Nice, rue Masséna où il exerce toujours son métier de coiffeur. Il a alors abandonné son prénom pour se faire appeler Ferdinand. Très vite, il profite du développement rapide de la photographie pour s'installer comme photographe, à Nice, rue du Temple, maison Vespa, en 1864, puis 7, rue du Temple, de 1868 à 1872, là ou vivait au même moment Casimir Salignon, et enfin, 9, quai Masséna de 1872 à 1877.  Probablement pour s'adapter à sa clientèle qui aime faire des cures dans la station thermale de Vichy qui est alors en pleine expansion, il annonce la création d'une succursale de sa maison de Nice, à Vichy, où il s'installe boulevard Victoria.

L'Avenir de Vichy, du 20 juin 1875

Il semble se partager entre les deux villes, en passant la saison d'été, à partir de mai, à Vichy, comme l'indique des annonces dans la presse. Le 7 mai 1876, dans L'Avenir de Vichy, il est obligé d'annoncer que, « vu ses nombreuses occupations à Nice, il ne pourra ouvrir son établissement de Vichy que dans la première quinzaine de mai. ». En octobre 1876, au moment de repartir pour Nice, il annonce qu'il transfèrera son atelier au 1er mai 1877 à la maison Wasmer, en face de la chapelle de l'Hôpital Civil, place Rosalie. La saison d'hiver 1876-1877 à Nice est probablement la dernière pour la famille Chardonnet qui s'installe  définitivement à Vichy. En 1881, il y fait construire son habitation et son atelier au 7, rue Sornin (actuel musée Boucheix) au moment du percement de la rue. Il y transfère son atelier en mai 1881 (annonce dans Le Journal de Vichy, du 24 mai 1881). 

Projet de façade pour la maison de M. Chardonnet, 7, rue Sornin, à Vichy
(source :  Médiathèque Valéry Larbaud, Vichy)

Signe de sa réussite, il est aussi propriétaire du bâtiment du n° 5 de la rue qui abritait une brasserie qui sera vendue par la famille en 1898. Fait curieux, on apprend qu'en 1886, elle se dénommait Brasserie de Strasbourg ! Transformée, ce sera la Grande Brasserie de l'Alhambra, au style mauresque (voir ce message FB).

Musée surréaliste François Boucheix, 7, rue Sornin, à Vichy
(source : site du musée)

Probablement dès qu'il est en âge de le faire, Fernand Chardonnet seconde son père Ferdinand comme photographe. Pourtant, malgré l'installation de la famille à Vichy dès 1877, loin de Nice, les liens se sont maintenus avec la famille Salignon. Lorsque  vers 1875, Marie Salignon, encore toute jeune fille, est revenue d'Algérie à Nice pour vivre auprès de son père, elle a ainsi pu faire la connaissance de son futur mari, Fernand, de trois ans son aîné, avant son départ pour Vichy. Nous savons par ailleurs que, bien qu'installés à Vichy, les Chardonnet se rendaient régulièrement à Nice, comme lors du carnaval de 1878. Se retrouvant seule en décembre 1883, après le décès de son père, Marie Salignon épouse à Nice Fernand Chardonnet, le 15 avril 1884, unissant ainsi les deux familles qui se connaissent depuis près de vingt ans lorsque Casimir Salignon s'était installé rue du Temple vers 1864. On pressent que les liens entre ces deux familles étaient déjà forts avant le décès de Casimir Salignon et que ce mariage n'a fait que les renforcer. Peut-être que Casimir Salignon, avant de mourir, avait déjà projeté cette union, probablement avec l'accord de sa fille, car elle allait effectivement se retrouver seule à vingt-deux ans, ce qui expliquerait le délai particulièrement court entre le décès du père et le mariage de la fille. Une autre preuve, plus inhabituelle, des liens entre les deux familles est l'inhumation d'Antoine Féraud (1859-1906), pharmacien à Nice, époux de la sœur de Fernand Chardonnet, dans la concession  acquise au moment du décès de Casimir Salignon, au cimetière du Château, à Nice, comme si cette concession était commune entre les deux familles.

Tout de suite après le mariage célébré à Nice, Marie Salignon, devenue Mme Chardonnet, suit alors son mari à Vichy où naît leur premier fils, Gaston Jean Casimir, le 27 janvier 1885.  Quelques mois plus tard, Fernand Chardonnet ouvre un atelier à Lyon, au 6, place Bellecour. Dans Lyon s'amuse, du 28 mars 1886, il publie un avis : « Le photographe F. Chardonnet a l'honneur de vous annoncer qu'à l'occasion de l'ouverture de son établissement photographique, 6, place Bellecour, rez-de-chaussée, il opérera le samedi 27 courant au profit des œuvres de bienfaisance. » Le journal Lyon s'amuse fera souvent l'éloge du photographe comme dans cet article du 7 avril 1887 sur l'art photographique à Lyon :

Notre attention est aujourd'hui frappée par celle d'un nouveau photographe, nous avons nommé Ferdinand Chardonnet de la place Bellecour. Cet établissement photographique qui faisait une brillante ouverture, il y a aujourd'hui un an, jouit déjà dans notre ville d'une grande et légitime réputation, on avait pu tout d'abord admirer dans ses montres de superbes albumines traitées de main de maître, puis vinrent de grandes et petites épreuves au charbon, noires et en couleurs, mais voilà qu'aujourd'hui tous ces procédés déjà anciens, connus de tous et mis en pratique par le photographe Chardonnet, depuis vingt-cinq années, dans ses maisons de Nice et Vichy, ont fait place à un genre nouveau qui l'emporte en art, en finesse et en solidité sur un tout ce qui était genre connu jusqu'à ce jour.

Ce procédé que M. Ferdinand Chardonnet est le seul à pratiquer à Lyon est connu sous le nom de photo-crayon, et les spécimens qu'il en a exposés dans ses montres, place Bellecour, 6, sont admirables et fort goûtés par tous ceux qui possèdent quelque sentiment artistique.

Notons que dans cet article, le prénom est celui du père, même si dans d'autres, le photographe Chardonnet est bien prénommé Fernand. Pendant six ans, Fernand Chardonnet et sa femme se partageront entre Lyon et Vichy, avec la saison d'hiver dans la première ville et l'été dans la station thermale, pour être auprès de la clientèle de curistes. C'est ainsi que le Journal de Vichy annonce le 10 avril 1887 : « Nous portons à la connaissance de nos lecteurs que le photographe F. Chardonnet est de retour à Vichy. » C'est pourquoi leur deuxième enfant, Suzanne, naît à Vichy, le 14 septembre 1887, mais décède quelques mois plus tard à Lyon, le 7 mars 1888. L'enfant suivante, Yvonne, naît aussi à Lyon, place Bellecour, le 29 décembre 1890, mais lorsqu'elle décède dans la même ville le 11 janvier 1892, son père est sur le point de céder son atelier à Jules Héron. C'est probablement pour cela qu'ils habitent non loin, 4, rue des Marronniers. Son avis de décès dans Le Progrès, de Lyon, la qualifie de photographe ! 

Le Progrès, du 12 janvier 1892

Cette fille d'un an est enterrée à Nice auprès de son grand-père Casimir Salignon comme sa sœur Suzanne l'a été quatre ans plus tôt. Nous pouvons y voir le signe que, malgré l'installation des Chardonnet à Vichy et Lyon, ils se sentent encore suffisamment attachés à Nice pour y faire inhumer leurs petites filles décédée prématurément. Peut-être ont-ils encore en projet d'y retourner vivre un jour, ce qui ne s'est jamais fait.

Dos d'une photo au format carte de visite avec les adresses à Lyon et Vichy
(source : blog Artplastoc)

Le Journal de Vichy, du 15 mai 1892, annonce son retour à Vichy. Son père Ferdinand n'a jamais quitté la ville et quand son fils revient définitivement de Lyon pour la saison d'été, en 1892, il lui passe la main et se retire comme rentier. Dans cette annonce de mai 1892, c'est maintenant le fils qui fait sa publicité :

Le Journal de Vichy, du 15 mai 1892

Le Journal de Vichy, du 22 avril 1894

Le père Ferdinand se retire avec son épouse à Vichy, route de Creuzier où il décède le 6 juin 1899, à l'âge de soixante-six ans. Que de chemin parcouru pour le fils de manouvrier de Rouvres-sur-Plaine jusqu'à Vichy !

Marie Salignon n'a pas oublié qu'elle possède encore quelques parcelle de terres à La Motte-en-Champsaur, même si tout cela doit lui paraître très lointain. Alors qu'ils habitent encore à Lyon, elle missionne un notaire de Gap, Me Léon Bertrand, pour établir un cahier des charges et organiser l'adjudication. Proposé en quatre lots pour une mise à prix totale de 510 francs, l'ensemble est adjugé le 17 janvier 1891 à Zoé Gaignaire, veuve Escalle, sa tante, pour 550 francs, auxquels il faut retirer les 200 francs de la dette de sa mère jamais soldée. Modeste gain pour lequel il aurait peut-être mieux valu se mettre d'accord directement, d'autant que Zoé Escalle est la seule enchérisseuse. Au passage, cela permet à cette dernière de réunir des parcelles qui avaient été divisées lors du partage de 1868.

De son côté, après son retour à Vichy à l'été 1892, Fernand Chardonnet se tourne rapidement vers d'autres occupations professionnelles puisqu'il abandonne la photographie en 1896. Si l'on se fie aux annonces qu'il passe dans la presse locale, il cesse son activité en juin 1896 lorsqu'il fait pour la dernière fois de la publicité dans Le Moniteur de l'Allier, du 28 juin 1896.

Pour terminer sur les Chardonnet photographes, signalons cette annonce parue en mai 1885, pour un ouvrage de pratique professionnelle :

Vichy journal, du 31 mai 1885

Nous n'avons trouvé aucune trace de cet ouvrage qui semble pourtant avoir paru, comme le laisser penser le Journal de Vichy, du 26 juin 1892 qui annonce « l’ouvrage à sensation que vient de publier [Fernand] Chardonnet, le peintre-photographe de la rue Sornin. » Sur les Chardonnet photographes, cet article de blog est une mine d'informations : cliquez-ici. Signalons pour finir sur ce sujet que la sœur de Fernand Chardonnet, Léonie (1864-1949), a épousé Gaston Rousseau, le fils du photographe Chéri-Rousseau de Saint-Étienne, lui-même photographe sous le nom de Gaston Chéri-Rousseau (1856-1927).

Fernand Chardonnet semble avoir été un homme actif. Mettant à profit son implantation locale et probablement la vaste clientèle qu'il s'est constitué, il fonde en mars 1894 une agence de ventes, locations, gérances, voyages et assurances, sous le nom de « L'Intermédiaire ». Cette annonce est une des premières parues : 

Le Journal de Vichy, du 5 juin 1894

Les activités de cette agence sont multiples. À l'origine, il s'agit d'une classique agence immobilière, même si l'expression n'existait pas à l'époque. Il est aussi agent général d'assurances-incendie pour la compagnie « L'Urbaine » en 1899, mais aussi agence de tourisme comme représentant des compagnies des wagons-lits et d'une société d'excursions. En 1910, de nombreuses publicités pour le chemin de fer de Clermont-Ferrand au sommet du Puy-de-Dôme renvoient les clients intéressés à son agence. Il est même agent de publicité, comme il l'annonce en juin 1897. C'est pour cela que la qualification la plus courante dans l'état civil ou les recensements est l'expression assez général d'agent d'affaires.

Officiel-Vichy, du 24 juin 1897

Comme on le constate, en juin 1897, Fernand Chardonnet vit et travaille toujours dans la maison construite par son père au 7, rue Sornin. C'est à cette adresse qu'il est recensé avec sa famille en 1896, comme agent de publicité. À cette date, signe de leur réussite sociale, Fernand Chardonnet et son épouse Marie Salignon ont alors deux domestiques à leur service. Peu de temps après, probablement en fin 1897 ou tout début 1898, ils s'installent au 36, rue de Ballore [aujourd'hui rue Jean-Jaurès] à Vichy et Fernand Chardonnet ouvre des locaux pour son agence au 176, rue de Nîmes. Le 31 mars 1905, il crée avec M. Morel-Jouanet une société en nom collectif ayant pour but l’assurance contre le bris des glaces. Cette société ne semble pas avoir duré longtemps, ni avoir été très active.

Vichy Thermal, du 8 janvier 1898

La presse de Vichy, aujourd'hui numérisée et accessible depuis Gallica, regorge de ces petits encarts publicitaires qui permettent de suivre l'activité de Fernand Chardonnet à travers le temps. C'est ainsi que l'on note le changement de nom pour une dénomination commerciale plus personnelle. Fini « L'Intermédiaire », ce sera désormais tout simplement l'« Agence Chardonnet », vers 1908, peut-être en lien avec le changement d'adresse cette année-là. En effet, après la rue Sornin, de 1894 à 1897, l'agence occupe le nouvel emplacement de la rue de Nîmes jusqu'en 1908, date à laquelle il revient rue Sornin, au n° 17 cette fois-ci.

Vichy Thermal, du 28 juin 1910

En février 1927, alors âgé de soixante-neuf ans, il cède cette agence à M. Paziaud, son premier employé, et ne garde que l'activité d'agent général de « L'Urbaine » qu'il continuera d'exercer depuis son domicile personnel de la rue Jean-Jaurès. La dernière mention de cette activité est en 1932. 

La Semaine de Cusset-Vichy, du 26 février 1927


Vichy, arts, mondanités, sports, du 3 septembre 1928

Par décision du 19 Juin 1929, le ministre du Travail lui accorde la médaille d'honneur des Syndicats professionnels, comme ancien président du syndicat des agents généraux d'assurances des arrondissements de Lapalisse et Gannat de 1910 à 1925, soit quinze ans de services syndicaux.

À partir de 1898, il publie toutes les années un Guide Annuaire de Vichy ou Annuaire de Vichy-Cusset qui sera poursuivi après son décès.

Tout cela ne devait pas suffire à son besoin d'activité, car il s'engage aussi dans la politique locale. Il se présente une première fois en 1896, sur une liste conduite par le Dr Champagnat. Un de ses adversaires fustige « M. Chardonnet, photographe, qui ne cache pas, et il fait bien puisque c’est sa manière de voir, ses opinions ultra-cléricales. » Il est pour la première fois élu conseiller municipal de Vichy, en 1900, sur la « Liste de concentration républicaine » ! Il siégera jusqu'en 1904. Huit ans plus tard, il est de nouveau élu lors des élections municipales des 5 et 12 mai 1912 et devient alors le premier adjoint du maire Armand Bernard. Il est membre de la commission des finances et des jeux et de la commission des fêtes. En 1912, il intervient dans le débat sur la construction du nouvel l'hôtel de ville en publiant une brochure de huit pages : Où doit-on construire le nouvel Hôtel-de-Ville ? Au décès d'Armand Bernard, en novembre 1919, il fait fonction de maire de Vichy, jusqu'à l'installation de la nouvelle municipalité le 13 décembre 1919 dans laquelle il n'a pas été élu. Il ne briguera plus de mandat.

La violence des luttes politique locales n'est pas d'aujourd'hui. Cet article du 27 décembre 1900, du Petit Vichyssois, s'attaque violemment à Fernand Chardonnet qu'il surnomme « Monsieur le 23me ou M. Chardonnet Fernand dit Trompe-la-Mort » car il a été élu au conseil municipal en vingt-troisième position. Parmi les quelques amabilités, on peut relever celles-ci (lien vers l'article complet) :

L'ancien photographe pour petites femmes friandes de poses pornographiques, ne s’est donc jamais regardé dans une glace.

N’incarne-t-il pas Rodin avec un réalisme parfait ? Il en a, n’est-il pas vrai ? toute la cagoterie frileuse, la démarche hésitante et louche, et sa tête d’oiseau de proie n’est-elle pas la résultante du personnage qu’elle complète. N’a-t-il pas l'allure du Monsieur duquel on doit toujours se méfier ? Ses lèvres minces et sans vie ne sont-elles pas ainsi pour distiller le venin qu’il expectore ?

Certes, M. Chardonnet est trop pieux  ô le saint homme ! – trop intègre agent d’affaires pour tirer un bénéfice personnel de sa situation [de conseiller municipal].

Le même journal le traite de « calotin » et l'appelle « le grassouillet Chardonnet », en 1901. Quelques années plus tard, en 1912, Louis Lasteyras, ancien maire de Vichy de 1900 à 1912, poursuit Fernand Chardonnet de sa vindicte qui semble plus personnelle que politique, dans des articles parus dans Le Moniteur de l'Allier. Celui-ci, du 19 mai 1912, donne le ton : « Je n’ai donc à lui dire qu’une chose, c’est que s’il apporte au Conseil municipal des idées aussi fausses que celles qu’il a exposées dans son journal [La Vérité du Centre] et des chiffres aussi inexacts que ceux qu’il a publiés, il sera pour la Ville de Vichy un aussi piètre administrateur que celui dont il avait esquissé les lignes de 1900 à 1904. » Dans cet autre article du 7 décembre 1913, toujours dans le même journal, il revient sur le différend qui les oppose même si, dans le passé, ils ont eu de bonnes relations quand les bureaux du Moniteur de l'Allier, dirigé par L. Lasteyras se trouvaient en face des ateliers du photographe Chardonnet, rue Sornin :

Il y a quelque vingt ans, je n’étais pas en mauvais termes avec M. Chardonnet (Fernand) ; mais non, pas du tout ! Souventes fois, c’est sa main experte qui a découvert l’objectif devant ma bobine et son organe enchanteur qui m’a dit « – Ne bougeons plus ! » Depuis, vers 1896, je crois, c’est lui qui a bougé… et moi aussi. Alors, comme nous bougions tous les deux, nous nous sommes mutuellement envoyés faire fo… non : pho…tographier ailleurs. […] Tandis que M. Chardonnet (Fernand) et moi, nous ne nous sommes jamais présentés sur la même liste – et je ne pense pas que nous soyons prêts à le faire, n’est-ce pas, M. Fernand ? – ce qui nous donne le droit de nous dire mutuellement les choses les plus agréables, sans que personne puisse nous le reprocher.

Enfin, il est aussi président de la Société musicale de Vichy de 1898 à 1925. Il succède au Dr Champagnat dont on verra les liens qui uniront les deux familles. Parmi ses autres responsabilités, on peut noter secrétaire-adjoint du Syndicat d'initiative de Vichy (1927, 1928) et vice-président d'honneur du Syndicat des Commerçants et Industriels de Vichy (1928).

Depuis 1898, la famille Chardonnet habite au 36, rue de Ballore [rue Jean-Jaurès], au moins jusqu'en 1913. En 1920, on les retrouve au 65, rue Jean Jaurès où il possédait probablement une villa disparue depuis. Après le décès de son épouse en 1927, Fernand Chardonnet y est encore recensé en 1931 avec sa sœur Léonie, veuve Gaston Chéri-Rousseau.

Le dimanche 23 octobre 1927, Fernand Chardonnet et son épouse Marie Salignon sont victimes d'un accident. Vers 18 heures, une violente collision a lieu à l'angle de l'avenue Victoria et de la rue de l'Établissement thermal [aujourd'hui avenue Thermale], au carrefour de la Pastillerie, entre la voiture dans laquelle ils ont pris place, une 7 CV Salmson, conduite par leur gendre Silvio Ansaldi, et un autre véhicule, conduit par M. Ducroix, propriétaire de l'hôtel de Séville. Si l'on en croit les comptes rendus de la presse locale, tous les torts doivent être attribués à ce dernier même si un journal affirme que M. Ansaldi n'est pas dégagé de toute responsabilité. Si son gendre et son mari s'en tirent avec des contusions, Marie Salignon est grièvement blessée à la tête et à la poitrine. Elle est conduite à la clinique « La Pergola »8, rue du Golf, comme son mari et une passante, blessée par la voiture qui a été projetée par la violence du choc. Marie Salignon décède le lendemain matin, à cinq heures. Elle a alors soixante-six ans. Ses obsèques qui ont eu lieu le mercredi 26 octobre auraient été suivies par plus de quatre mille personnes. Cet accident qui semble avoir marqué les esprits dans la ville a fait l'objet de nombreux articles, dont ceux-ci qui sont les plus circonstanciés : La Semaine de Cusset-Vichy, du 29 octobre 1927 et L'Avenir de Vichy, du 29 octobre 1927. Quelques semaines plus tard, le procès a lieu devant le tribunal correctionnel de Vichy, le 30 décembre 1927, se concluant par une condamnation du conducteur responsable à quinze jours de prison et à des dommages et intérêts, dont 40 000 francs pour les héritiers de Marie Salignon. (Le Journal de Vichy, du 1er janvier 1928 et du 8 janvier 1928).

Fernand Chardonnet survivra huit ans à son épouse. Il décède le 1er septembre 1935 à Vichy, 10, rue Roovère, où il habite alors, probablement toujours avec sa sœur Léonie Chardonnet, veuve Gaston Chéri-Rousseau. Cet article nécrologique nous rappelle que, s'il a alors abandonné toutes ses autres activités, il continue à se consacrer à son annuaire.

Le Journal de Vichy, du 4 septembre 1935

Une assistance très nombreuse a participé à ses obsèques où étaient présents Albert Peyronnet, sénateur de l'Allier, Lucien Lamoureux, député, et Pierre-Victor Léger, maire de Vichy. Ce dernier, dans son discours, « tint à rendre un hommage particulier au défunt, dont les fonctions d’adjoint pendant la guerre avaient été particulièrement lourdes. » 

Fernand Chardonnet et Marie Salignon ont eu six enfants, dont seulement trois ont atteint l'âge adulte :

  • Gaston Jean Casimir, né à Vichy le 27 janvier 1885.
  • Suzanne Marie Thérèse, née à Vichy le 14 septembre 1887 et morte à Lyon (IIe) le 7 mars 1888.
  • Yvonne Léonie Thérèse, née à Lyon (IIe) le 29 décembre 1890 et morte à Lyon (IIe) le 11 janvier 1892.
  • Andrée Jeanne Léonie, née à Vichy le 13 août 1893.
  • Marcelle Marie Antoinette, née à Vichy le 8 mai 1895.
  • Jeanne Louise Fernande, née à Vichy le 30 août 1898 et morte dans la même ville le 21 octobre 1899.

On remarquera que si le seul garçon porte les prénoms de ses grands-pères, aucune des cinq filles ne porte le prénom de leur grand-mère maternelle, Malvina, alors que la grand-mère paternelle, Thérèse, certes encore vivante, donne son prénom à ses deux premières petites-filles. Sans vouloir donner trop de signification à cette omission, on peut tout de même penser que Marie Salignon n'a pas jugé bon de rendre hommage à sa mère au moment de choisir un prénom à ses filles, ce qu'elle a fait en revanche pour son père avec son fils aîné.


Gaston Chardonnet (1885-1965)

Gaston Chardonnet est d'abord élève au collège de Cusset où en 1893 il fait partie des élèves les plus souvent nommés, puis du pensionnat Saint-Louis, à Saint-Étienne où il réussit les deux parties du baccalauréat en 1901 et 1902, dans la filière de l'enseignement moderne, lettres-mathématiques. Cependant, malgré cette réussite, il passe en 1903 celui de la filière classique comme le rapporte cet article :

La Semaine de Cusset-Vichy, du 24 octobre 1903

Il s'engage dans des études de droit qui le mènent à la licence qu'il obtient devant la Faculté de Dijon, en juillet 1907. Il se destine d'abord à la carrière d'avocat. Le 12 janvier 1911, il prête le serment prescrit pour les avocats et commence à exercer à Vichy. Maintenant doté d'une situation professionnelle, il se marie en avril 1911 avec Marguerite Champagnat, la fille d'un médecin de Vichy dont nous avons déjà vu le nom. En effet, président de la Société musicale de Vichy, il est remplacé par Fernand Chardonnet, le père de Gaston, en 1898. Il a aussi accueilli Fernand Chardonnet sur la liste qu'il a constituée pour les élections municipales de 1896. Et surtout, preuve des liens existant entre les deux familles, après le décès du docteur Champagnat, en 1900, Fernand Chardonnet est nommé subrogé-tuteur de Marguerite Champagnat, alors âgée de quatorze ans, qui deviendra sa belle-fille onze ans plus tard. Le mariage a lieu à Bellerive-sur-Allier, où la future épouse vit avec sa mère, d'abord le 20 avril 1911 à la mairie puis le samedi 22 à l'église (lien vers un compte-rendu). Après les noces, le jeune ménage s'installe à Vichy, 2, rue Couturier. Tout en exerçant son métier d'avocat, Gaston Chardonnet poursuit ses études et devient docteur en droit, toujours devant la Faculté de Dijon, en 1913.

Gaston Chardonnet a été exempté du service militaire pour « faiblesse ». Lors de la Première Guerre mondiale, il est maintenu exempté par le conseil de révision de l’Allier du 4 décembre 1914. Il s'engage pourtant pour la durée de la guerre devant le chef de bataillon Rol, commandant le bureau de recrutement de Roanne, le 18 novembre 1916, comme secrétaire dans la 13e section de Commis et Ouvriers militaires d’administration, à Clermont-Ferrand. Il y fera tout le reste de la guerre jusqu'à sa démobilisation le 25 mai 1919. Cette guerre à l'arrière lui vaudra le qualificatif d'« embusqué » lors de campagnes électorales municipales de Vichy en 1929.

En 1926 et 1930, Gaston Chardonnet et Marguerite Champagnat habitent désormais 57, avenue de la Gare, à Vichy. En 1931, il change de métier, tout en restant un professionnel du droit. Après avoir réussi les examens requis en octobre 1930, il est nommé notaire à Cusset, en remplacement de M. Lacoste, démissionnaire en sa faveur, par décret du 3 février 1931. La famille déménage alors et va habiter au 34, cours Tracy, à Cusset. Ce sera leur adresse jusque vers 1961. Il est notaire à Cusset au moins jusqu'en 1954, où il est président de la chambre départementale des notaires de l'Allier. Il sera remplacé par son fils cadet Lucien. Toujours dans le domaine du droit, il devient suppléant du juge de Paix de Cusset, en décembre 1932. En 1961, devenu notaire honoraire, il revient vivre à Vichy, là où avait habité son père à la fin de sa vie et où il était décédé, au 10, rue Roovère. Il y est lui-même décédé le 3 août 1965, à quatre-vingts ans. Son épouse était morte depuis longtemps. Elle est décédée le 19 janvier 1948 à Vichy, 10, quai d'Allier, probablement à la clinique « La Pergola » qui se trouvait à cette adresse. Elle n'avait alors que soixante-et-un ans.

La Montagne, du 20 janvier 1948

Dans la continuité de son père, Gaston Chardonnet s'est aussi engagé dans la politique locale. Il est élu conseiller municipal de Vichy, lors des élections de mai 1929 (maire : Pierre-Victor Léger). Puis, il se présente à nouveau en 1935, sur la liste du maire sortant Léger : « Liste de défense républicaine et d’action municipale et thermale ». Réélu, il devient deuxième adjoint au maire de Vichy en mai 1935, avec comme délégations : instruction publique, inspection médicale scolaire, orientation professionnelle, œuvres scolaires et postscolaires et service des eaux. Au moment de la Second Guerre mondiale, il est nommé adjoint au maire de Vichy, par arrêté du 14 mai 1941. Il est alors en captivité, mais sera de retour en octobre 1941. Il assurera cette fonction pendant toute la durée de la guerre, dans une ville où l'Occupation avait une signification particulière. Dans cette position délicate, dans une période troublée, son attitude et son action semblent ne pas avoir fait l'objet de critiques et encore moins de poursuites après la Libération. Parmi ses actions, il est souvent rappelé qu'il aurait sauvé de l’envoi à la fonte la statue d’Albert Ier, roi-soldat des Belges, en 1942. Il ne briguera plus de mandat municipal après la révocation du conseil municipal en août 1944. S'il ne s'est plus représenté, c'est peut-être qu'à soixante ans, il aspirait à une vie plus en retrait, après des années probablement difficiles.

Enfin, dans un domaine plus léger, il n'hésite pas en 1929 à écrire le texte d'une revue, sous le nom de Jean Darlier, avec la collaboration du musicien Elie, qui est donnée le 9 mars 1929 à l'Élysée-Palace, à Vichy, au profit des colonies scolaires de vacances. Le journal qui rapporte cela précise que ce n'est pas la première fois qu'il prend la plume pour ce type de travail. Cette même année 1929, il est secrétaire général de la Société amicale des Vichyssois et Vichyssoises de Vichy qui souhaite rassembler les natifs de Vichy parmi les habitants de la ville. Certes, Gaston Chardonnet est né à Vichy – il aurait pu naître à Lyon comme certaines de ses sœurs – , mais son enracinement vichyssois n'était guère ancien puisqu'aucun de ses ancêtres ne venait de cette région. Enfin, Gaston Chardonnet était un ami d'enfance d'Albert Londres, le journaliste et grand reporter, né à Vichy le 1er novembre 1884 (ils avaient seulement trois mois d'écart). Il existe aussi une lettre de lui à Valéry Larbaud, en 1932.

Gaston Chardonnet et Marguerite Champagnat ont eu deux fils, nés à Vichy :

  • Roger Charles Fernand, né le 27 octobre 1912.
  • Lucien Marie Philippe, né le 20 septembre 1920.

Roger Chardonnet est entré dans les ordres. Il a été élève de l'Institut catholique de Paris (mentions en 1933-1937). La presse rapporte sa première messe à la paroisse de Cusset le 4 avril 1937 (La Semaine de Vichy-Cusset et du Centre, du 10 avril 1937).

Première messe. — La première messe de M. l’Abbé Chardonnet a laissé à toute la paroisse de Cusset une impression profonde. C’est dimanche dernier qu’eut lieu cette émouvante cérémonie. Le jeune célébrant était assisté de ses amis du grand séminaire de Moulins qui s’acquittèrent avec la piété et l’exactitude la plus grande des fonctions liturgiques qui leur avaient été confiées. [...] Au Clergé paroissial s’étaient joints MM. les curés de St-Blaise et de St-Louis, de Vichy. M. le curé-doyen fut le président plein de charme, de piété et d’émotion de cette cérémonie.

Il est d'abord nommé vicaire à la cathédrale de Moulins, en 1937. On le retrouve directeur spirituel à l'école Saint-Dominique, de Vichy, en 1946, avant d'être nommé curé de Désertines, dans l'Allier, de 1951 à 1954, puis curé de la paroisse Saint-Hippolyte à Jaligny-sur-Besbre, toujours dans l'Allier, de 1954 jusqu'à son décès (1993). C'est alors qu'il est doyen de Désertines qu'il reçoit Mgr Georges Jacquin, évêque de Moulins, évêque de Moulins, de 1942 à 1956, comme nous le montre cette photo :

L'abbé Roger Chardonnet, doyen de Désertines, reçoit l'évêque à la porte de l'église Saint-Georges.
Mgr Jacquin est assisté de Mgr Jean Chacaton, vicaire général et doyen du
chapitre cathédral de Notre-Dame de Moulins. (source : Wikipédia)

Son frère Lucien a suivi la voie paternelle en devenant notaire. Au moment de son mariage (1944), avec Marie-Louise Labarthe (1924-2015), fille d'un général (Pierre Labarthe), il est clerc de notaire et habite chez ses parents, à Cusset, 34, cours Tracy. En 1946, il est clerc de notaire, à Vichy, 9, rue Bargoing. À une date inconnue, probablement vers 1955, il succède à son père comme notaire à Cusset. En 1979, il s'associe à Marc Carrier de Boissy, toujours à Cusset. Il semble avoir exercé jusqu'en 1987, lorsqu'il accède à l'honorariat. À la différence de son père, il ne s'est jamais engagé en politique. Une des rares mentions d'un engagement public est la présidence de l'harmonie municipale de Cusset, « La Semeuse », de 1952 à début 1965, fidèle en cela à ses grands-pères Chardonnet et Champagnat qui s'étaient aussi investis dans les musiques municipales de Vichy. La descendance de Lucien Chardonnet et Marie-Louise Labarthe n'est connue que de façon partielle. Nous avons identifié au moins trois filles, mais peut-être que le nombre d'enfants est plus élevé. Dans son avis de décès, en 2010, il est fait mention d'enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants.

Andrée Chardonnet (1893-1970), épouse Silvio Ansaldi (1886-?)

Andrée Chardonnet se marie à Vichy le 4 février 1920 avec un Italien, Silvio Ansaldi, né à Rovato (province de Brescia, Lombardie), le 1er décembre 1886. En janvier 1908, lorsqu'il se marie pour la première fois à Paris, il est pâtissier et habite 13, rue du Montparnasse. Son épouse, Daria Boneri, une modiste aussi d'origine italienne, décède le 14 mai 1909 à l'hôpital Tenon, dans le 20e arrondissement. Ensuite, on ne sait rien de sa vie entre 1909 et 1920 où il se marie pour la seconde fois avec Andrée Chardonnet. Il est alors industriel, à Paris (15e), 62, rue de Javel. Derrière cette dénomination très générale, il faut comprendre qu'il a probablement déjà une activité de fabrication industrielle de biscuits et de pain. Après son mariage, il s'installe à Vichy, où il crée avec son épouse une biscuiterie qui vend ses produits sous la marque Ansaldi-Vichy qu'il annoncera régulièrement dans La Semaine de Cusset-Vichy, de mars 1921 à mars 1928. Ils sont installés à Vichy, 17, place du Champ de Foire [place Jean Épinat], où ils sont recensés en 1921 et 1926.

La Semaine de Cusset, du 14 février 1925

Le 3 octobre 1927, il dépose la marque « La Biscotte de Vichy  » fabriquée par leur entreprise « La Panification Moderne », située 17-18, place du Champ de Foire [place Jean Épinat]. Le 5 mai 1928, ils vendent le fonds de commerce de boulangerie qui en faisait partie, mais conservent celui de fabrique de biscuiterie et de pain de régime leur appartenant. 

Carte postale de la biscuiterie Ansaldi, sans date (vers 1930 ?)

En 1929 et 1930, ils habitent chez le père d'Andrée Chardonnet, Fernand Chardonnet, veuf depuis 1927, à Vichy, 65, rue Jean Jaurès. C'est alors qu'il est naturalisé français par décret du 27 septembre 1930. On trouve encore son nom dans des annuaires de l'alimentation en 1935 et 1938 comme fabricant de pains pour régimes et biscottes, à Vichy, 12, rue Sornin. En novembre 1937, il achète une pâtisserie-confiserie, à Paris (7e), 63, rue de Grenelle où son activité est connue jusqu'en décembre 1954. Un article du Pâtissier moderne signale un événement chez lui pour la création d'une nouvelle friandise :

Le Pâtissier moderne, de décembre 1954

Silvio Ansaldi et Andrée Chardonnet n'ont pas eu d'enfants. Il est décédé, probablement à Nice, le 13 mars 1969, à quatre-vingt-deux ans. Elle ne lui survit guère car elle décède à Nice le 1er septembre 1970, à soixante-dix-sept ans, renouant avec cette ville qui a été si importante dans l'histoire de ses parents et grands-parents. Ils sont tous les deux enterrés dans la concession Chardonnet-Salignon, auprès de son grand-père Casimir Salignon qu'elle n'a jamais connu.

Plaque sur la tombe Chardonnet-Salignon
Cimetière du Château, à Nice

Marcelle Chardonnet (1895-1966), épouse Georges Chêneau (1885-1961)

La fille cadette de Fernand Chardonnet et Marie Salignon, Marcelle Chardonnet, épouse Georges Chêneau à Vichy, le 16 décembre 1923. Né à Dax le 24 février 1885 où son père était à ce moment-là directeur des Thermes, celui-ci vit alors à la Bourboule où il est hôtelier. Quant à l'épouse, bien qu'officiellement domiciliée à Vichy, chez ses parents, au 65, rue Jean-Jaurès, elle réside elle-aussi dans la station thermale, au Grand-hôtel de Paris. C'est d'ailleurs là qu'ils vivront jusqu'en 1929, comme hôteliers, probablement comme gérants, car l'hôtel appartient alors à Frédéric Lequime, maire de La Bourboule de 1919 à 1922, qui a été témoin de leur mariage.

Grand-Hôtel de Paris, boulevard Louis Choussy, La Bourboule

En 1929, Georges Chêneau et son épouse Marcelle Chardonnet décident de devenir eux-mêmes propriétaires d'un hôtel. Le 29 décembre 1929, ils achètent l'Hôtel Friedland, à Paris (VIIIe), 35, avenue de Friedland dont ils prennent possession dès le 1er janvier 1930. Ils ont probablement dû s'endetter fortement car ils sont mis en liquidation judiciaire le 6 février 1934, mais ils trouvent un accord avec leurs créanciers grâce à un concordat homologué le 24 octobre 1934. Pour cela, Fernand Chardonnet, Gaston Chardonnet et Léonie Chéri-Rousseau, respectivement le père, le frère et la tante de Marcelle renoncent à réclamer toutes sommes devant leur revenir tant que les autres créanciers n'auront pas reçu l'intégralité des sommes promises. Cette solidarité familiale a probablement suffi pour permettre de continuer l'exploitation, puisqu'ils tiennent encore cet hôtel en 1936.

Hôtel Friedland, 35, avenue de Friedland, Paris (VIIIe)

Cependant, peut-être à la suite de la guerre ou de difficultés récurrentes dans la gestion de cet hôtel, Georges Chêneau et son épouse s'installent à Montlouis-sur-Loire où ils exploitent de 1942 à 1948 l'Hôtel des Voyageurs3, quai Albert Baillet, au lieu-dit Le Bas Rocher.

Hôtel des Voyageurs, à Montlouis-sur-Loire (devenu l'auberge Beau Rivage et aujourd'hui fermée)

En 1948, ils reviennent s'installer à Paris (XVIIIe), 55, rue Marcadet, où ils exploitent une gérance  de confiserie (en lien avec leur beau-frère Silvio Ansaldi ?). C'est là que Georges Chêneau décède le 9 avril 1961 à l'âge de soixante-seize ans. Il est alors dit sans profession. Il a été nommé chevalier de la Légion d'honneur, par décret du 20 décembre 1950, en qualité de capitaine interprète militaire de réserve (rayé des cadres). Il parlait anglais depuis le séjour qu'il avait fait à Londres où il vivait lors du recensement militaire de 1905. Il est alors qualifié de négociant à Londres, 27, Thurlow Road, canton de Hampstead N. W. Parler anglais, et peut-être d'autres langues étrangères, était déjà un atout pour quelqu'un qui se destinait à la carrière d'hôtelier dans des villes recevant de la clientèle étrangère comme La Bourboule ou Paris. Bien qu'exempté du service militaire en 1907 pour « hypertrophie du cœur », il s'est  engagé le 11 septembre 1914, au début de la Première Guerre mondiale, à la mairie du XVIIIe arr. de Paris, comme interprète. C'est à ce titre qu'il a fait la guerre puis, après son passage dans la réserve, a été décoré de la Légion d'honneur. Dans le dossier de nomination, l'enquête menée par la brigade de gendarmerie de Saint-Pierre-des-Corps conclut : « Sa conduite, sa moralité et son honorabilité sont parfaites. »

Georges Chêneau et Marcelle Chardonnet n'ont eu qu'une fille, Simone, née à Nice le 28 novembre 1924. Mariée à un ingénieur, de l'École des Arts et Métiers, Jacques Tautant (1916-1973), Simone Chêneau a ensuite habité Royan où sa mère, Marcelle Chardonnet, est venue la rejoindre après le décès de son mari. Elle y est décédée le 2 janvier 1966, à soixante-dix ans. Quant à Jacques Tautant et Simone Chênau, nous ne savons pas s'ils ont a eu une descendance.

Lien vers la généalogie de Malvina Escalle, ép. Casimir Salignon et de sa descendance : cliquez-ici.

Lien vers l'article consacré aux parents de Malvina : Hippolyte Escalle [56] et Mélanie Robert [57], de La Motte-en-Champsaur.

Liens vers les articles consacrés à ses frère et sœurs et leurs descendances :

Note

L'identification précise de l'immeuble où se trouvait la Brasserie de Strasbourg de Casimir Salignon et son domicile illustre bien la difficulté d'arriver à faire correspondre l'adresse actuelle avec les adresses fournies par les différentes sources (état civil, recensements, annuaires), à la suite du changement de nom de la rue et, éventuellement, du changement du système de numérotation.

  • Annuaire des Alpes-Maritimes, de 1870, 1871 et 1872 : Salignon, Brasserie de Strasbourg, rue du Temple, 7. À la même adresse et aux mêmes dates, se trouve le photographe Ferdinand Chardonnet.
  • Annuaire des Alpes-Maritimes, de 1873, 1874, 1875 : Salignon, Casimir, rue du Temple, Café-Brasserie.
  • Annuaire des Alpes-Maritimes, de 1877 : Salignon, brasserie, r. du Temple, maison Donati. Dans le même annuaire, à la rubrique « Brasseries et entrepôts de bières », on trouve : Salignon, rue du Temple, 6.
  • Annuaire des Alpes-Maritimes,  de 1879 : Salignon, C., brasserie de Strasbourg, rue du Temple, 1. Dans le même annuaire, à la rubrique « Brasseries » : Brasserie de Strasbourg, Salignon, C, rue du Temple, 3.
  • Annuaire des Alpes-Maritimes, de 1884 : à la rubrique « Brasseries » : Strasbourg (de), Tordo, Honoré, rue du Temple, 1. Il s'agit du successeur de Casimir Salignon. Dans la liste des habitants, on trouve : Salignon, Casimir, rentier, rue du Temple, 1.

Lors du règlement judiciaire de la succession de Mélanie Robert, veuve Escalle, décédée en 1876, son adresse est : Casimir Salignon, limonadier à la brasserie de Strasbourg, domicilié à Nice, rue du Temple, maison Donati. En 1872, il est recensé dans la première maison de la rue dans laquelle se trouve un certain Pierre Donati, d'origine autrichienne et propriétaire. 

Une recherche dans le cadastre accessible sur le site des archives départementales des Alpes-Maritimes permet d'identifier le bâtiment que possède Pierre Donati-Seasseau dans la rue du Temple en 1871. C'est la parcelle 42 de la section VII-D La Buffa. C'est maintenant la parcelle 52, de la section KT de Nice, qui correspond aujourd'hui au 1, rue de la Liberté. C'est le bâtiment que nous avons surligné en orange sur le plan de Nice en 1872. En revanche, ce 1, rue de la Liberté n'est probablement pas le 7, rue du Temple où Casimir Salignon et Ferdinand Chardonnet vivaient en 1870-1872 selon les annuaires. En effet, l'information portée au dos des photos de Ferdinand Chardonnet : « Rue du Temple 7 - Près la Place Grimaldi » n'est pas cohérente avec cette identification car le 1, rue de la Liberté est plus proche de la place Masséna, que de la place Grimaldi. De même, cette autre indication, toujours au dos des photos de Ferdinand Chardonnet : « rue Masséna, 24 & rue du Temple, 7 » semble plutôt faire pencher pour une identification du 7, rue du Temple comme étant l'actuel 17, rue de la Liberté, si la numérotation de la rue Masséna n'a pas changé. Une  hypothèse pour rendre de la cohérence entre ces informations en apparence contradictoires est qu'effectivement, les familles Salignon et Chardonnet vivaient dans un immeuble de la rue du Temple proche de la place Grimaldi en 1870-1872, qui portait le n° 7, puis que Casimir Salignon et la Brasserie de Strasbourg ont déménagé vers 1872 à la maison Donati, au 1, rue du Temple, devenue le 1, rue de la Liberté.