samedi 4 avril 2020

Antoine Genty, dit "Sans Soucy" (1717-1787)

Un des plus grands plaisirs du généalogiste est de faire revenir à la lumière une personnalité et une vie qui se résumaient jusqu’alors à un unique nom. Pendant longtemps, notre ancêtre Antoine Genty  [440] n’était connu que par l’unique mention que j’en avais trouvée dans l’acte de mariage de son fils Jean Baptiste Genty [220], marié à Luxeuil-les-Bains et décédé à Lure en 1801. Je ne connaissais ni les dates et les lieux de ses naissance, mariage et décès. Et bien évidemment, je ne savais pas où il avait vécu, ni ce qu’avait été sa vie.

Ce qui rendait la recherche plus difficile est qu’il n’existait aucune entrée à ce nom dans des sites de partages de généalogies comme Geneanet, à la différence de beaucoup de nos ancêtres qui apparaissent de multiples fois. A titre d’exemple, son contemporain Jean Escalle, de la Motte-en-Champsaur apparaît 40 fois. Tout cela m’a donné envie d’en savoir plus sur lui. En cherchant bien, j’ai trouvé ensuite deux mentions qui pouvaient laisser penser qu’il s’agissait de lui.

La première est cette information extraite des inventaires des archives départementales de la Haute-Saône : «&nbsple sieur Antoine Gentil, natif de Rigny-sur-Saône, province de Champagne (requête pour être reçu bourgeois de Luxeuil) ». La deuxième se trouve dans un travail de dépouillement des archives de l’Hôtel des Invalides, mis en ligne par une association de bénévoles : hoteldesinvalides.fr. Il ne m’en fallait pas plus pour reconstituer sa vie. Ce qui rend les recherches parfois difficiles est l’extrême variabilité de l’orthographe du nom de famille. La forme «&nbspGenty » est celle qui s’est rapidement imposée et sera utilisée par toute la descendance d’Antoine Genty. Lui-même, qui savait signer, utilisait cette orthographe. En revanche, on trouve très souvent la forme «&nbspGentil », ce qui s’explique aisément, ou encore «&nbspGenti » mais aussi des formes plus étranges comme «&nbspGeanty », «&nbspJeanty » voire même «&nbspGanty ».

Antoine Genty est né le 3 mars 1717, à Rigny, fils de Michel Genty et de Didière Talmas. Il a été baptisé le lendemain. Son père est un laboureur, autrement dit un cultivateur, qui s’est installé dans ce village au moment de son mariage en 1700. Nous avons repoussé d’une génération la question de l’origine de la famille Genty. Sa mère, Didière Talmas, semble appartenir à une famille notable de Rigny. Son père, Antoine Talmas, est le greffier du village et sa mère, Françoise Goux, appartenait à une famille de marchands, signe en général de notabilité dans ces villages.




Acte de baptême d'Antoine Genty, à Rigny, le 24 mars 1717
Rigny est un village agricole au bord de la Saône, à quelques kilomètres de Gray, dans la Haute-Saône. Ce village, dominé par son château, se trouvait à la frontière entre la France et l’Espagne, pendant tout le temps où la Franche-Comté a été espagnole, c’est-à-dire jusqu’en 1678. En 1636, le village a dû subir un siège qui s’est terminé par le saccage et la désertion du village. A l’époque d’Antoine Genty, cela appartenait à l’histoire mais cela doit expliquer une tradition militaire propre à ces lieux de frontière. En 1735, Rigny comptait 110 feux, soit, à peu près 500 habitants. Au maximum, le village a abrité presque 800 habitants.

Rigny, au bords de la Saône.
Antoine Genty a eu de nombreux frères et sœurs. On perd la trace de la majorité, sauf Simon, né le 15 février 1709 et Jean Claude, né le 14 mai 1711. Antoine et Simon Genty savent signer, alors que ni leur père ni leur frère Jean Claude ne savent le faire.
Antoine Genty s’engage à l’âge de 15 ans, en 1732, dans un régiment de dragons, le régiment de Bauffremont Dragons. Il va servir 21 ans jusqu’à son admission comme invalide en 1753. Le terme dragon désigne des militaires se déplaçant à cheval mais combattant à pied. Ce régiment de cavalerie du royaume de France a été créé en 1673 sous le nom de régiment de Listenois dragons. Il a ensuite changé de dénomination selon ses propriétaires, mais pendant l’époque où Antoine Genty a servi, il s’est généralement appelé Bauffremont. Quelques recherches nous ont permis de trouver des images de l’uniforme du dragon.



Il faut imaginer notre ancêtre combattant sous cet habit. Comme souvent, les soldats étaient affublés d’un sobriquet. J’imagine que c’est un trait dominant de son caractère qui l’a fait surnommer «&nbspSans soucy ». Ses deux frères se sont aussi engagés, mais plus tardivement, peut-être à la suite de leur cadet Antoine. Simon a rejoint en 1737, à 28 ans, le même régiment de Bauffremont Dragons et Jean-Claude s’est engagé en 1739, aussi à 28 ans, dans un régiment de cavalerie, le régiment de Poly.

Antoine Genty est resté simple soldat durant toute sa carrière militaire. La possibilité de devenir sous-officier ou officier lui était fermée à cause de son origine roturière. Il est difficile de savoir à quelles guerres et à quelles batailles il a participé. Entre 1732 et 1753, les deux conflits dans lesquels est engagé le royaume de France sont les guerres de succession de Pologne (1733-1738) et succession d’Autriche (1740-1748).  Pour la première, les combats ont essentiellement eu lieu en Rhénanie, durant la période 1733-1735.

J’ai tout de même trouvé un historique de ce régiment qui permet de fournir quelques informations. Il s’appelle Bauffremont car il appartenait à la famille du même nom, comme c’était l’usage sous l’Ancien Régime. Il était levé en Franche-Comté. Pour la période où Antoine Genty y était soldat (1732-1753), cet historique précise :
Attaché en 1733 à l’armée du Rhin, [ce régiment] contribue à la prise de Kehl et de Philippsbourg, ainsi qu’au succès des combats d’Ettlingen et de Klausen. Il prend ensuite ses quartiers à Huningue et Neufbrisach.
En 1741, il part du Fort-Louis du Rhin, pour se rendre sur la frontière d’Autriche ; il est mis en garnison à Lintz, prend part à la défense de cette place, et rentre en France en janvier 1742, après une capitulation qui l’obligeait à ne pas servir pendant un an. Il a passé ce temps à Metz. En 1743, il fait partie de l’armée du maréchal de Noailles et partage la défaite de cette armée à Dettingen. Après avoir passé l’hiver à Damvillers et Carignan, il se rend en Flandre en 1744, fait les sièges de Menin et d’Ypres et termine cette campagne à Audenarde et au camp de Courtrai. Pendant les années qui suivirent, il fut employé, tantôt dans les garnisons des places, tantôt à l’armée active, et il s’est trouvé aux batailles de Raucoux et Lawfeld. […]
Depuis la paix, on voit le régiment à Verdun en 1748, à Jussey en 1749, à Thionville en 1751, à Gray en 1752, au Puy en 1753, à Besançon et au camp de Richemont en 1755, à Amiens, au camp de Dieppe et à Fécamp en 1756.
[Source : Général Susane, Histoire de la cavalerie française, Tome 3, Paris, 1874, pp. 8-14.]
Je connais mal la vie des soldats à cette époque. Pendant les périodes où le régiment n’était pas en campagne, les soldats pouvaient-ils prendre des congés pour rentrer chez eux ? En effet, pendant cette même période, Antoine Genty se marie le 11 juillet 1747 à Genevrey, autre commune de Haute-Saône, avec Marguerite Olivier, fille d’un laboureur – autrement dit un cultivateur – qui sera maire de son village. Il a 30 ans et son épouse 22 ans. Pendant la période où il est sous les drapeaux, le couple a trois enfants, tous nés à Genevrey. Il n’est pas fait mention de sa qualité de soldat, car, à chaque fois, il est simplement qualifié de laboureur.

Le 15 novembre 1753, la commission établie à l’Hôtel des Invalides pour statuer sur les dossiers des soldats qui lui sont présentés admet «&nbspAntoine Genty, dit Sanssoucy, agé de 38 ans, natif de Rigny pres Langres en Champagne, Dragon au Regiment de Bauffremont » comme invalide avec comme motif «&nbspdescente complette ». 



A cette époque, le terme de descente est synonyme de hernie, comme en témoigne cette page de titre d’un ouvrage médical de l’époque. 



Il faut comprendre que la hernie a provoqué un passage des organes, ou une forme d’éventration que l’on devait alors traiter ou plutôt contenir avec des bandages. Le terme de «&nbspcomplète » signifie que les hernies se trouvaient aux côtés droit et gauche. Visiblement, ce motif était un des plus courants pour justifier l’admission comme invalide. Les efforts du métier de soldat à l’époque et la probable station prolongée à cheval devaient provoquer ce type de blessures.
 


L’admission comme invalide signifie qu’il avait le droit d’être hébergé à l’Hôtel des Invalides à Paris. Il lui était aussi possible d’obtenir une pension, ce qui sera le cas d’Antoine Genty. Dans plusieurs actes le concernant, il est régulièrement qualifié de pensionnaire du Roi, ce qui signifié qu’il a opté pour cette possibilité. Ses deux frères seront aussi admis comme invalides. Claude l’est en 1762 après 23 ans de service, au motif qu’il est «&nbspestropié d’une decente, se plaint de rhumatismes ». Quant à Simon, admis la même année après 25 ans de service, il est «&nbspincommodé de rhumatismes dans les reins et les hanches ».

Libéré de son engagement comme soldat à 46 ans et muni d’une pension, Antoine Genty s’installe d’abord à Genevrey, dans le village de son épouse, où leurs naît encore une fille. Puis, à une date située entre 1754 et 1758, ils s’installent à Luxeuil, une ville plus importante de Haute-Saône, déjà réputée pour ses eaux thermales. La commune s’appelle aujourd’hui Luxeuil-les- Bains. Dans cette ville, Antoine Genty se fait négociant, une façon alors courante de s’élever socialement. Il obtiendra à cette époque le droit de bourgeoisie à Luxeuil, autrement dit le droit d’être considéré comme un citoyen de la ville et de pouvoir bénéficier de tous les avantages et privilèges associés à ce statut et d’être aussi soumis aux devoirs associés.

Il est difficile de tracer le portrait d’un ancêtre sur la base des informations fragmentaires dont on dispose. On perçoit cependant chez Antoine Genty une ambition sociale très différente de celle de ses frères. Cette ambition se concrétise d’abord par son mariage avec la fille d’un petit notable local, puis par son admission au sein d’une élite locale, certes modeste, mais qui sera le terreau de la future bourgeoisie du XIXe siècle. Il n’a pas complétement rompu avec son passé militaire, comme en témoigne le parrain de son fils Jean Baptiste né à Luxeuil en 1758, Jean Baptiste Hugon, chevalier de l’ordre royal et militaire de St Louis, capitaine d’infanterie au régiment de Lorraine, qui sera aussi témoin au mariage d'une de ses filles.

Antoine Genty est décédé à Luxeuil le 30 octobre 1787, à 70 ans, après s’être remarié à 61 ans, après le décès de sa première épouse. Dans son acte de décès, il est précisé qu’il est «&nbsppansionnaire du roy, bourgeois de luxeuil ».


Acte de sépulture d'Antoine Genty, à Luxeuil, le 31 octobre 1787.

De son mariage avec Marguerite Olivier, il a eu cinq enfants qui ont atteint l’âge adulte :
  • Anne Marguerite (1748-1816), qui a épousé Joseph Lançon, notaire à Luxeuil.
  • François Joseph (1750-1808), qui était militaire, dragon au Régiment d'Artois dragons au moment de son mariage en 1790, avant de finir sa vie comme greffier de la justice de paix de Luxeuil.
  • Anne Claude (1752-1832), qui a épousé Édouard Mazet, maître chirurgien et apothicaire, à Luxeuil.
  • Barbe Désirée (1754-1814), qui a épousé Jean Baptiste Thierry, bourgeois de Luxeuil et négociant appartenant à une famille de maîtres tanneurs de la ville
  • Jean-Baptiste (1758-1802) [220], maître chirurgien et apothicaire, puis pharmacien à Lure. En 1794, il est apothicaire en chef de l'hôpital militaire de Lure.
Comme on le constate, l’ambition sociale se concrétise aussi par les alliances des filles de la famille, afin d’asseoir la notabilité au sein de la communauté.

Parmi la descendance d’Antoine Genty, on trouve deux militaires. Son fils François-Joseph, qui a été dragon, comme son père, et son petit-fils Jean-Baptiste Lançon, lui aussi dragon, qui a ensuite intégré les grenadiers à cheval de la Garde consulaire, l’ancêtre de la Garde impériale. Il en sera congédié pour infirmité le 11 thermidor an IX [30/7/1801].


Je ne vais pas détailler la descendance d’Antoine Genty que j’ai étudiée complétement et que je pense être exhaustive, à deux ou trois exceptions près. La branche dont nous descendons est celle de Jean-Baptiste Genty [220], apothicaire/pharmacien à Lure. Il meurt jeune à 44 ans, en 1801. Son fils Antoine Nicolas lui succède rapidement car dès 1809, il est mentionné comme pharmacien à Lure, alors qu’il n’a que 21 ans. Il le restera jusqu’à son décès en 1846. Il habitait une belle maison bourgeoise dans la Grande-Rue de Lure.

 
Maison Genty à Lure (bâtiment au centre de l'image), dans la Grande Rue.
La famille Genty possédait la partie droite de la maison


Dans cette maison imposante avec deux corps de bâtiment séparés par une porte cochère, il possédait la partie droite. Comme on le voit, c’était un notable. Sous la monarchie de Juillet, il faisait partie de la liste restreinte des électeurs du département de la Haute-Saône, dans le cadre du régime censitaire qui demandait une imposition minimale de 200 francs pour pouvoir être électeur. En 1837 et 1840, il est le second adjoint du maire de Lure.

Les écarts de fortune au sein d’une même famille pouvaient se creuser très rapidement, en une génération, la mobilité sociale étant beaucoup plus forte qu’aujourd’hui. Au même moment où Antoine Nicolas Genty appartenait à la bourgeoisie provinciale de la petite ville de Lure, la cousine germaine de son père, Thérèse Genty (1769-1862), fille de l’ancien soldat et invalide Claude Genty, resté à Rigny, est qualifiée de mendiante dans une acte d’état civil de 1852. Vous remarquerez qu'elle est décédée à l'âge de 93 ans.

Après le décès d’Antoine Nicolas Genty, sa veuve s’empresse de vendre la pharmacie. Elle passe une annonce dans le Journal de la Haute-Saône :


Annonce dans Le Journal de la Haute-Saône, du 20 juillet 1843.

Un peu plus tard, elle passe une autre annonce, plus inhabituelle :

Annonce dans Le Journal de la Haute-Saône, du 5 octobre 1843.
Est-ce que cela veut dire que notre ancêtre avait une passion cachée pour les travaux manuels au tour ? Ce qui est amusant est qu’Antoine Nicolas Genty est l’arrière-arrière-grand-père de notre grand-père André Magron, qui avait la passion des travaux manuels de précision, avec un tour avec lequel il avait même taillé les engrenages d’une horloge, entre autres travaux de précision.

Ascendance et descendance d'Antoine Genty : cliquez-ici.
Notre lien de parenté avec Antoine Genty : cliquez-ici.

mardi 24 mars 2020

Hippolyte Escalle et le sénateur Auguste Vagnat

Émile Roux-Parassac et Auguste Vagnat sont deux personnalités bien oubliées des Hautes-Alpes. Le premier a été surnommé le barde alpin. Né Émile Roux (Sisteron 22/5/1874 - Paris XIVe 28/7/1940), il prit le pseudonyme de Parassac du nom d'un hameau de la commune de Veynes, où il passa une partie de sa jeunesse. Il fut un écrivain prolixe, donnant dans tous les genres : poésies, romans, théâtre, etc. Il fut aussi un infatigable conférencier, ardent défenseur et promoteur de ses alpes natales.

Auguste Vagnat (Briançon 4/11/1851 - Paris Ve 23/12/1914) est un médecin issu d’une ancienne famille briançonnaise. Il exerça sa profession à Briançon, où il se distingua lors d'une grave épidémie locale. Sa conduite lui valut d'être nommé médecin du service départemental des Hautes-Alpes.
Conseiller municipal de Briançon, puis conseiller général de ce canton en 1885, Auguste Vagnat devint maire de Briançon en 1897. A ces titres divers, il prit une part active dans l'action des élus du département. S'intéressant à toutes les questions de sport, il fut également élu président de la section de Briançon du Club alpin français.
Il fut sénateur des Hautes-Alpes de 1900 jusqu’à son décès en 1914. Au Sénat, il siègea au groupe de la gauche démocratique. Républicain radical et protectionniste en économie sociale, il établit, dès son arrivée à la Haute Assemblée, un rapport remarqué sur l'hygiène, la salubrité des mines et la santé des travailleurs, puis d'autres sur le travail des enfants dans les établissements industriels, sur l'amnistie. Nommé secrétaire du Sénat en janvier 1909, il conserva ce poste jusqu'à la fin de l'année 1912.

Il existait un lien particulier entre notre arrière-grand-père Hippolyte Escalle et Auguste Vagnat. J’ai toujours pensé que celui-ci avait été le mentor en politique de notre arrière-grand-père qui a suivi ses traces d’abord comme maire de Briançon, puis comme conseiller général du canton de Briançon. Cela aurait pu aller jusqu’au Sénat, mais Hippolyte Escalle n’a pas été élu. Preuve de l’amitié qui existait entre les deux hommes, que onze ans séparaient, Auguste Vagnat est invité au Mas de Chaix au printemps 1902 lorsque les filles Escalle ont fait leur communion. Avec son physique très caractéristique, il apparaît sur cette belle photo de groupe que j’ai trouvée récemment :


Détail :


Auguste Vagnat est décédé pendant la première guerre mondiale à son domicile parisien du 4 rue de l’Abbé de l’Épée. Il a été inhumé provisoirement au cimetière de Bagneux, en banlieue parisienne. Mais sa place était à Briançon. C’est à ce moment qu’intervint notre arrière-grand-père qui œuvra non seulement pour que l'on ramène les restes d’Auguste Vagnat à Briançon, mais aussi pour que l’on élève un monument funéraire en son hommage. Ce monument se trouve aujourd’hui au cimetière de Briançon :


Le modèle en plâtre du médaillon en bronze portant le portrait d’Auguste Vagnat, sculpté par Jean Chorel se trouve au grenier, à Mas de Chaix.


Émile Roux-Parassac, toujours prompt à rendre hommage à un Haut-Alpin, lui consacre une petite plaquette parue en 1935 : Un grand alpin. Auguste Vagnat. 1851-1914., Gap, Éditions Louis Jean, 1935, in-8°, 64 pp., 4 planches hors-texte.


Parmi le tirage de 25 exemplaires sur beau papier, il en donne un à notre arrière-grand-père avec un envoi :


Dans ce texte, Émile Roux-Parassac rend plusieurs fois hommage à Hippolyte Escalle, dans le style souvent dithyrambique qui est le sien.

Dans le texte introductif :
Merci à tous ceux dont la collaboration, le souvenir et le concours permirent de mener à bien une œuvre chère à tous.
A vous d'abord, Hippolyte Escalle, modèle de la fervente amitié. Vous êtes l'artisan de la consécration de celui que vous avez tant apprécié, si justement estimé. A ses côtés ou le continuant vous avez partagé sa belle tâche à la Mairie, puis au Conseil Général, en vous inspirant de sa conduite. A son nom, les Alpes attachent le vôtre.
Un peu plus loin, il cite « l'admirable Hippolyte Escalle », l’« infatigable et excellent maire, M. Escalle » ou « les prodiges de dévouement d'Hippolyte Escalle ». Rappelons qu’Hippolyte Escalle a été maire de Briançon de 1910 à 1919. A ce titre, il dirigea la ville lors de la première guerre mondiale.  Émile Roux-Parassac, qui était très patriote et militariste, reproduit un discours prononcé par notre arrière-grand-père le 14 août 1914 lors du départ pour le front du 159e régiment d’infanterie stationné à Briançon :
Mon Colonel,
Au moment précis où votre beau régiment fait joyeusement le premier pas dans la direction où l'appelle le Grand Devoir, la population briançonnaise à laquelle il est uni par tant de liens étroits, d'estime et d'affection réciproques, la population briançonnaise, dis-je, a tenu à venir lui exprimer ses vœux les plus ardents, pour la réussite de la noble tâche à laquelle vous courrez tous avec tant d'ardent patriotisme et de sublime abnégation.
Croyez, mon Colonel, que nous suivrons pas à pas votre beau et vaillant régiment, partout où les circonstances le conduiront. Croyez que notre cœur vibrera à l’unisson de celui de ces braves soldats, qui, sous votre conduite, vont infliger à un ennemi aussi vil que cynique, la peine que méritent les fourbes traditionnels de notre belle France.
Nous avons mieux que l'espérance, nous avons la foi la plus absolue dans les destinées de notre chère Patrie et c'est dans cette assurance que nous saluons respectueusement le Drapeau du 159e et que, à vous, mon colonel, et à tous vos vaillants officiers, sous-officiers et soldats qui forment la famille qui part, nous adressons nos vœux de glorieux retour pour une Patrie, toujours plus belle, toujours plus forte et toujours plus noble.
Au revoir, mon Colonel, et avant de vous quitter, laissez-moi pousser le cri de : Vive la France ! Vive le 159e !
Émile Roux-Parassac conclut : « Cette allocution, si simple, si touchante, si pleine de grandeur et d'ardent patriotisme, de M. Escalle résume les sentiments de tous les Briançonnais et de tous les Alpins. Honneur donc à Briançon. »

Parmi les soldats qui partaient au front se trouvait le gendre d'Hippolyte Escalle, Ernest Deydier, qui perdit la vie quelques jours plus tard, le 1er septembre, au col de la Chipotte.

Après ces pages fort patriotes, Émile Roux-Parassac revient à Auguste Vagnat. Il rappelle d’abord que dès 1916, on donna son nom à une rue de Briançon :
En pleine guerre, le 5 février 1916, le Maire de Briançon, Escalle, proposait et faisait accepter, en premier hommage de pieux souvenir, le nom de Vagnat, à la rue, de toutes sa plus familière, celle qui mène de la Grande Gargouille au belvédère où chaque jour il s'attardait si volontiers.
Le rapport au Conseil Municipal comprend une brève notice et la suivante conclusion :
« Monsieur le Docteur Vagnat, dont les capacités professionnelles étaient hautement reconnues par tous, était surtout le médecin des pauvres. D'un dévouement hors de pair, il n'hésita jamais, quelles que fussent les conditions climatériques, à répondre à l'appel des familles ; d'un désintéressement absolu, il prodiguait ses soins à tous et particulièrement aux indigents que, bien souvent, il assistait encore de sa bourse.
« Toutes ces raisons firent que le Docteur Vagnat était universellement estimé, même par ses adversaires politiques.
« En honorant sa mémoire par l'attribution de son nom à une des rues de Briançon, le Conseil Municipal accomplit un pieux devoir, approuvé par l'unanimité de la population.
« Briançon, 5 février 1916.
« Le Maire : ESCALLE ».

Puis en 1926, le corps d’Auguste Vagnat est rapatrié à Briançon :
Deux fois, discrètement le sénateur Victor Bonniard, autre Alpin qui n'a pas sa part de gratitude, renouvela la concession. On attendit le moment propice. À Briançon, Hippolyte Escalle, dont l'amitié ne saurait être exprimée par des mots, impuissants à la louer ; à Paris, de même cœur, Louis Reynaud, Directeur du personnel à la Recette des Finances, Trésorier honoraire et ancien percepteur de Briançon, se préoccupent plusieurs années durant du transfert.
[...]
Fin mars, eut lieu l'exhumation. Par lettre à Louis Reynaud, du 8 avril 1926, Hippolyte Escalle, maire, s'exprimait ainsi :
« Mon cher ami,
« Je viens vous remercier bien sincèrement de toutes les démarches que vous avez bien voulu faire pour ramener dans sa terre natale la dépouille mortelle de notre regretté sénateur Vagnat.
« Nous avons pris le corps en gare le premier avril et l'avons déposé provisoirement en attendant de le faire inhumer dans une concession... ».
Et nous nous occupâmes du monument. Dès décembre 1914, en envoyant à Escalle une longue lettre, à peine apprise la pénible nouvelle, je proposai cet hommage, certain de l'approbation de celui qui fut et reste le modèle dans l'amitié.
Pour finir sur une note un peu plus légère, une caricature d’Auguste Vagnat par Eugène Tézier.


mercredi 18 mars 2020

Eugene Borden, un cousin à Hollywood

Un des charmes des recherches généalogiques est que c’est une source inépuisable de surprises. La dernière en date peut être résumée par cette photo où l’on reconnaît facilement Humphrey Bogart à droite.


Mais qui est donc l’homme qui lui fait face ? A l’exception des spécialistes très pointus des acteurs français à Hollywood, peu de personne sauraient y reconnaître Eugene Borden.

Là où l’affaire commence à nous intéresser, c’est lorsque nous apprenons qu’il s’appelle en réalité Eugène Élysée Prieur-Bardin. Et que c’est un cousin-issu-de-germain de notre grand-mère.
 
Au milieu du XIXe siècle, Élisée Bardin (1810-1866) [44] est un riche propriétaire cultivateur à Louisias, hameau de Charavines (Isère). De 1855 jusqu’à son décès, il est maire de la commune, comme l’a été son père Jean-Baptiste et comme le sera son cousin-germain Henri Rey qui lui succède. De son mariage avec Marie Lombard (1814-1889) [45], de Voiron, sont nés huit enfants, dont sept vivront. C’est en faisant la descendance de chacun de ces enfants que je suis arrivé jusqu’à Hollywood. Nous descendons du troisième fils, Marc Bardin (1845-1926) [22], marchand de domaines à Virieu, puis à Voiron. Le fils aîné, Eugène, dont tous les prénoms étaient Jean Baptiste Eugène, né en 1841, est parti travailler à Lyon comme employé dans des entreprises de soieries. Il a l’usage, comme son père et ses frères et sœur, de signer simplement Bardin. Néanmoins, pour l’état civil, il reste Prieur-Bardin. Son seul fils, Eugène, né en 1860 de sa relation avec Louise Mathieu, est enregistré sous ce nom de Prieur-Bardin et, plus tard, a préféré garder l’usage du nom double.

La famille Bardin se caractérise par un fort enracinement territorial. Les différentes branches de la famille restent dans un périmètre restreint autour de Charavines, jusqu’à nos jours pour certaines. Des esprits plus aventureux sont allés jusqu’à Grenoble, voire Lyon. Si l’on faisait une statistique sur la descendance d’Élisée Bardin et Marie Lombard, on arriverait à une proportion de probablement plus des trois-quarts des descendants qui sont restés dans un rayon de 20 km autour de Charavines.

Il y a cependant des exceptions dans toutes les familles. Le fils aîné Eugène Bardin s’est installé à Lyon, où il est mort en 1886, à Tassin-la-Demi-Lune. Son fils, Eugène, artiste-peintre, s’est d’abord installé à Alger où il s’est marié en 1891. Dès 1892, il est parti avec sa femme s’installer à … Constantinople. Pourquoi ? Je ne sais pas encore le dire. Eugène Prieur-Bardin y a développé une grande activité de peintre orientaliste. Si vous tapez Prieur-Bardin et Constantinople dans Google Image vous trouverez de très nombreux tableaux, signés Prieur-Bardin. En revanche, ils sont tous attribués à François-Léon Prieur-Bardin. Il y a là un sujet d’attribution à creuser, mais ce n’est pas mon propos dans ce billet.

Eugène Prieur-Bardin, le peintre, et son épouse Luce Vercelli ont eu trois enfants à Constantinople, dont un garçon né le 21 mars 1897, prénommé Eugène Élysée, soit les prénoms de son père et de son grand-père. Le prénom d’usage est Eugène. Son acte de naissance ne laisse aucun doute qu’il est bien né dans cette ville, et non à Paris comme on le voit écrit partout.



Vers 1901, la famille Prieur-Bardin revient s’installer à Marseille où Eugène Prieur-Bardin meurt le 27 juin 1905 à l’âge de 44 ans. Il laisse une veuve avec deux jeunes enfants, Jeanne, âgée de 13 ans et Eugène, âgé de 8 ans. La famille a vécu entre Marseille et Alger (en 1918, Luce Vercelli, veuve Prieur-Bardin habite 12 rue de Constantine, à Alger). C’est de Marseille qu’Eugène Prieur-Bardin s’embarque sur le navire Patria, de la compagnie Cyprien Fabre & Cie, qui assure les liaisons avec les États-Unis (cliquez-ici). Il arrive à New-York le 17 septembre 1914. Il a 17 ans et demi. Sa vie est désormais américaine.

Le Patria, en 1914
Grâce aux documents mis à disposition sur le site généalogique des Mormons (FamilySearch), nous pouvons suivre sa vie. Il vit d’abord à New-York, où il travaille pour le théâtre. Dès le mois d’avril 1917, il déclare son intention de devenir américain. Il n’a pas 20 ans. Il signe encore Eugene Prieur-Bardin. 


En juin 1918, il est recensé par l’armée américaine. Il travaille alors pour Holbrook Blinn, un acteur de théâtre américain. Comme "place of employment", il donne le Shubert Theater, près de Times Square. Il a maintenant choisi de s’appeler Eugene Borden. Il signe ce document avec ce nouveau nom. Il a gardé son prénom qui existe en anglais. Il n'y a évidemment pas d'accent.


Il est facile de comprendre que Prieur-Bardin est un nom difficile à prononcer en anglais et sûrement encore plus difficile à retenir. C’est un handicap lorsqu’on veut se faire un nom dans le théâtre. Borden était le nom existant le plus proche de la prononciation américaine de Bardin. Le changement de patronyme ne sera officiel qu’en décembre 1935, devant la Southern District Court de Los Angeles.

Peut-être est-ce lui à se débuts ?
Les films cités n'apparaissent pas dans les filmographies que j'ai trouvées.
Il existe plusieurs Eugene Borden actifs à cette époque.

Eugene Borden a été acteur de théâtre, puis de cinéma muet et enfin de cinéma parlant. La liste que donne sa notice Wikipédia en anglais (cliquez-ici) contient 172 films entre 1917 et 1966. Sur le site IMDb, très complet, il y a 226 entrées (cliquez-ici), dont un très grand nombre d'apparitions non créditées au générique. Il a souvent été employé pour incarner des personnages de Français. Il apparaît dans Casablanca comme gendarme français (non crédité) ou dans All about Eve (Titre français : Eve), comme « Frenchman ». Son apparition dans Casablanca est très fugace. En revanche, dans Eve, il donne la réplique, en français, à Bette Davis. On le reconnaît bien. J'ai extrait du film les quelques secondes de cette scène :



Parmi les autres grands films où il est apparu, j’ai noté An American in Paris (titre français : Un Américain à Paris) où il est Georges Mathieu (c’est probablement un hasard, mais c’est le nom de jeune fille de sa grand-mère) ou To Have And Have Not (titre français : Le Port de l'angoisse), avec Humphrey Bogart, Lauren Bacall et l’acteur français Marcel Dalio. L'image en tête de ce billet est extraite de ce film. Il n’est pas crédité au générique, ce qui est le cas pour de très nombreux films dans lesquels il a joué. Dans celui-ci, il est un anonyme « quartermaster ». Pour ceux qui veulent le découvrir, j’ai trouvé ce film sur Youtube dans lequel il joue un des rôles principaux : So Dark the Night, sorti au États-Unis en octobre 1946. Le film est censé se dérouler en France. Eugene Borden joue Pierre Michaud, le patron de l’auberge.



Je ne sais pas si ce film mérite d'être encore vu. J'ai identifié les principales scènes dans lesquelles il apparaît. Ce sont (les références sont données en temps) : 7:40 – 8:13 (il parle un peu français), 9:42 – 10:19, 23:30 – 24:13, 26:18 – 27:18, 29:41 – 30:10, 47:06 – 49:54 et 1:06:08 – 1:08:00.

On peut noter son fort accent français lorsqu'il parle anglais, alors que cela fait plus de 30 ans qu’il vit aux États-Unis. Est-ce son accent habituel ou l'a-t-il renforcé pour ce film qui se passe en France ? On comprend probablement la raison pour laquelle il est resté cantonné aux rôles de Français.

Il est aussi intervenu dans des émissions de télévisons dans les années 1950 et 1960.  Toute la carrière d’Eugene Borden est décrite précisément dans la notice Wikipédia qui lui est consacrée (je mets la notice en anglais qui est la plus complète) : Eugene Borden.

Quant à sa vie privée, les documents que j’ai trouvés permettent de dire :


Il s'est marié une première fois le 25 avril 1918 à Manhattan avec Gilberte Savage, une jeune fille de 20 ans. Il a lui-même tout juste 21 ans. Il est probable qu'il s'agisse de Gilberte Sauvage, une Française arrivée comme bonne ("maid") aux Etats-Unis à 16 ans, en décembre 1913. Elle est décédée rapidement car dès 1920, Eugène Prieur-Bardin est qualifié de veuf.

Il est recensé en 1920 à New-York, dans un hôtel de Manhattan. Son métier est "actor" et, comme on vient de le voir, il est veuf.


Il se marie pour la deuxième fois le 22 février 1920 avec Sybil (ou Sibyl) Sanderson Fagan.



Des quatre épouses d'Eugene Borden, c'est la plus connue et celle pour laquelle on trouve le plus d'informations. C'est une musicienne qui s'est fait connaître comme siffleuse. Dans ce domaine assez particulier de la musique, visiblement en vogue à cette époque, elle a été active de 1916 jusqu'à la fin des année 1920. Il ne faut pas la confondre avec la cantatrice Sibyl Sanderson. Elle a une discographie impressionnante (cliquez-ici). On peut la découvrir dans cet enregistrement en ligne : 


 

Visiblement, ils n'ont pas sifflé longtemps ensemble. Une information surprenante parue dans The Richmond Palladium and Sun Telegram, du 8 juillet 1920 nous apprend que Sybil Fagan demande le divorce seulement quelques mois après leur mariage. Elle l'accuse d'avoir été sous l'influence d'une drogue qu'Eugene B. Bardin aurait mise dans son thé lors du repas qui a précédé la cérémonie.



Dans ce petit article, Eugene B. Bardin, comme il est appelé, est non seulement acteur, mais aussi "playwright", c'est-à-dire dramaturge ou, autrement dit, auteur de pièces de théâtre. C'est la seule mention que j'ai trouvée de cette activité.
 
Je ne sais pas si cette accusation a été retenue, mais, un an après, un petit entrefilet dans le New York Clipper du 14 septembre 1921, nous apprend que le divorce est désormais effectif :



On note que, dans ce journal, il est encore appelé Prieur-Bardin. On note aussi qu'elle est plus célèbre que lui, car c'est son divorce à elle qui est annoncé. Sybil Sanserson ne semble pas lui avoir tenu rancune, puisqu'ils se souhaitent mutuellement bonne chance.

Eugene Prieur-Bardin ne reste pas longtemps seul, car il se marie le 29 janvier 1924 à Los Angeles pour la troisième fois, à 26 ans, avec une actrice originaire de l'Ohio. Il habite désormais Los Angeles. Hormis ce qu'indique le "Marriage License", je n'ai trouvé aucune information sur cette troisième épouse, l'actrice Anna Pavel Powell.


Le mariage n'a pas dû durer très longtemps, car, lorsqu'il est recensé à Los Angeles en 1930, il est déjà divorcé. A ce moment-là, il n’est pas encore naturalisé. Il ne le sera qu’en 1935.

Enfin, sous réserve que je trouve encore d'autres mariages, il se marie pour la quatrième et dernière fois à Los Angeles, le 6 mars 1939, avec Elva Smith. Comme sa troisième épouse, celle-ci est elle-même divorcée. A la différence de beaucoup de documents que l’on trouve aux États-Unis, celui-ci, comme le précédent, est précis sur les parents du marié. Il est noté que son père s’appelle Eugene Preceia Bardin (certes, il y a eu un peu de perte au moment de transcrire Prieur) et que sa mère s’appelle Luce Vercelli. En revanche, le document dit qu’il s’agit d’un second mariage, alors que, selon mes recherches, ce serait le quatrième.


En 1940, ils sont recensés ensemble à Los Angeles. Il est "Moving Picture Actor", elle est "stenographer", dans un "Business Office".

Enfin, en février 1943, Eugen Borden (Prieur-Bardin est définitivement oublié) est de nouveau recensé par l'armée américaine :


Cet acte, comme tous les actes le concernant aux Etats-Unis, le dit né à Paris. Son acte de naissance et les recherches dans l’état civil parisien montrent qu’il n’en est rien. Pour quelle raison a-t-il préféré indiquer qu’il était né à Paris ? Probablement qu'il était compliqué d'expliquer aux autorités américaines qu'il était en même temps français et né à Constantinople. C'était peut-être un risque de difficultés aux moments de la naturalisation.

Il ne semble pas avoir eu d’enfants de ses quatre mariages. Dans les trois recensements où il apparaît, il n’y a pas d’enfants.

Il n'y a pas deux actes le concernant qui donnent la même adresse. En l'état de mes recherches, les adresses connues sont, à New York (toutes à Manhattan) : 
  • 441 West 43th Street : 1917. 
  • 162 West 50th Street : 1918. 
  • 354-356, West 58th Street : 1920.
et à Los Angeles 
  • 1542 Cassil Place : 1924. 
  • 1660 North Western Avenue : 1930. 
  • 1961 North Cahuenga Boulevard (Hollywood) : 1939. 
  • 1219 North Beachwood Drive : 1940. 
  • 6227 3/4 De Longpre Ave, Los Angeles : 1942.

Il meurt le 21 juillet 1971 à Los Angeles, à 74 ans. Il habite alors la Motion Picture Home, à Woodland Hills (Los Angeles), une maison de retraite pour acteurs et personnels de l’industrie du cinéma avec des « cottages » individuels. La liste des personnalités décédées en ce lieu montre qu’il était en bonne compagnie (voir la notice Wikipédia qui en donne la liste). Il est enterré au Woodlawn Cemetery, à Santa Monica (Comté de Los Angeles).



Je n'ai pas identifié les deux autres personnes qui lui semblent liées dans ce monument funéraire. Mais peut-être s'agit-il d'un columbarium où les deux autres plaques correspondent à des urnes qui ne sont pas nécessairement en relation avec celle d'Eugene Borden.

Eugene Borden, dans So Dark the Night, 1946
Lien vers la généalogie d'Eugène Prieur-Bardin, dit Eugene Borden : cliquez-ici.
Lien de parenté avec Eugene Borden : cliquez-ici.

dimanche 2 juin 2019

Fait divers : une faiseuse d'anges du quartier des Épinettes (Paris, 17e)

Les recherches généalogiques permettent de rencontrer tous types de situation. La mise en ligne de la presse ancienne numérisée est l'occasion de découvrir des faits divers qui concernent des membres de notre famille. Ainsi, faisant des recherches sur la famille Jacquin et la descendance complète de nos ancêtres Claude Jacquin (1767-1831) [70] et Angélique Bardaux (1780-1858) [71], je suis tombé sur une histoire d'avortements dans le quartier des Épinettes, à Paris (XVIIe), qui est instructive sur la façon dont la presse traitait ce type d'affaire. Le quartier des Épinettes appartenait à ces quartiers qui voyaient se mélanger la classe populaire de Paris et une petite bourgeoisie, souvent issue du commerce et de l'emploi administratif en plein développement.

Le 21 novembre 1901, Le Radical annonce : « Gros scandale » :
Un gros scandale vient d'éclater dans le dix-septième arrondissement : une sage-femme, Mme J..., titulaire au bureau de bienfaisance de la rue Truffaut, et habitant rue Sauffroy, numéro 19 [numéro erroné, il s'agit du 14], a été mise en état d'arrestation par M. Coston, commissaire de police du quartier des Épinettes.
A l'origine de cette affaire, « Marie B..., âgée de vingt-sept ans, domestique chez un charcutier de l'avenue de Clichy » qui « se déclara coupable du crime d'avortement et désigna comme sa complice Mme J... ; elle ajouta que, par trois fois consécutives, elle avait eu recours aux « bons offices » de la faiseuse d'anges. »

Dans un premier temps, l'affaire paraît importante (lien vers l'article en ligne Faiseuse d'anges, première colonne en bas : cliquez-ici)  :
Hier matin, le commissaire de police du quartier des Épinettes a opéré, chez la faiseuse d'anges, une minutieuse perquisition, au cours de laquelle il a saisi une liste d'adresses et une volumineuse correspondance.
Ce qui rend les recherches difficiles, c'est que la plupart des adresses relevées par le magistrat sont celles de clientes « normales ». Mme J..., en effet, est diplômée; elle était attachée — ainsi que nous l'avons dit — au bureau de bienfaisance du dix-septième arrondissement, et il sera difficile d'établir si les personnes dont on a trouvé les noms et l'indication de domicile chez la faiseuse d'anges ont accouché ou avorté.
[...]
Naturellement, les lettres anonymes se sont mises de la partie. M. Coston en a reçu une contenant de graves accusations. Il y est dit que Mme J... allait recruter des clientes, et que certaines d'entre elles ont succombé aux manœuvres de la sage-femme.
Jeanne C... est née à Saint-Denis (93) le 24 juin 1865. Elle a alors 37 ans. Par sa mère Caroline Martin et sa grand-mère Victoire Jacquin, elle est une arrière-petite-fille du couple Claude Jacquin et Angélique Bardaux. Elle appartient à une des branches de cette famille qui a fait souche à Paris et sa banlieue. Elle a épousé le 11 mars 1884 à la mairie du 10e arrondissement Camille J..., un instituteur originaire de la Haute-Marne. Ils n'ont eu qu'une fille, Berthe. Son mari est nommé instituteur à l'école communale de la rue Legendre, à Paris dans le 17e arr. où il est resté jusqu'à sa retraite en 1922. Le couple a eu plusieurs adresses dans ce quartier : 7 boulevard Pereire, 138 rue Cardinet, 89 rue Legendre et enfin 14 rue Sauffroy.

La rue Sauffroy à l'époque des faits, vue depuis l'avenue de Clichy, en direction de la rue Guy Moquet.
Le n° 14 se trouve un peu plus loin, sur la droite.

La même vue aujourd'hui. Les immeubles n'ont pas changé. La comparaison entre les deux vues montre la profonde transformation de la ville et de son appropriation par les habitants.
Jeanne J... est reçue sage-femme à Paris, le 18 novembre 1892, rattachée au bureau du 17e arr. où elle vivait.

Son mari Camille J... est un instituteur très engagé dans son métier. Franc-maçon, il est l'auteur d'ouvrages éducatifs : Écriture moderne, nouvelle méthode (1897), L'Éducateur pratique, résumé de leçons d'éducation et d'hygiène (1903) et La nature et l'homme. Résumés de leçons d'éducation sociale: origine de l'homme, civilisation, éducation sociale. Il a été secrétaire général de l'union amicale des instituteurs et institutrices de la Seine et secrétaire de l'œuvre des maladies professionnelles des membres de l'enseignement primaire de la Seine à Paris. En 1913, il est fait officier de l'instruction publique.

Dans tous les articles consacrés à cette affaire, il n'est fait qu'une fois une allusion rapide à Camille J... : « Mme J..., dont le mari, avec lequel elle vivait en mauvaise intelligence, et qui ignorait les agissements de sa femme, est employé d'administration. »

Dans un premier temps, Jeanne J... et Marie B... reconnaissent les faits, mais, bientôt, Marie B... se rétracte. Elle donnera une version différente lors du procès :
Marie B..., qui avait avoué au moment de son arrestation, déclare au contraire que, souffrante, elle s'était rendue chez la sage-femme sans toutefois se douter qu'elle était enceinte.
Mme J... prétend que sa cliente est venue lui demander de se faire avorter.
Quelques jours après, Le Radical, qui annonçait ce « gros scandale » rapporte les plus justes proportions qu'a prises cette affaire :
La faiseuse d'anges
Aucune nouvelle charge n'a été relevée contre Mme Jeanne J..., la sage-femme de la rue Sauffroy, arrêtée récemment. Il a même été établi que la délivrance à quatre mois de sa complice et dénonciatrice, la fille Marie B..., avait été, en son temps, déclarée à la mairie, comme avortement normal.
La troisième inculpée, Mlle M..., a été remise en liberté provisoire.
Quant à la lettre anonyme qui avait motivé une perquisition chez Mme J..., – perquisition qui n'a d'ailleurs donné aucun résultat – elle émane d'une personne de mœurs légères qui avait à se venger de la sage-femme.
L'affaire ne prendra donc pas les proportions que l'opinion publique lui prêtait tout d'abord.
Il est amusant de voir que le même journal qui a claironné qu'il s'agissait d'une affaire importante explique maintenant que c'est l'« opinion publique » qui lui a donné cette importance. Les mœurs ont changé, mais pas celles des journalistes...

L'histoire de Marie B... éclaire d'un jour cru la situation des femmes parisiennes (et d'ailleurs). Son histoire, classique entre toutes, est racontée par le journaliste :
En 1896, Marie B... entra comme vendeuse au service de M. Régnier, charcutier, avenue de Clichy, 127. Elle ne tarda pas à devenir la maîtresse de son patron. Au cours de l'année 1899 elle accoucha d'une fille et fut soignée par la femme J..., sage-femme de première classe, demeurant à Paris, 14, rue Sauffroy. Au printemps de l'année 1900, se croyant encore enceinte elle s'adressa à la femme J... pour que celle-ci la fit avorter. Les manœuvres réussirent.
Au mois de mars 1901 et en octobre dernier, Marie B..., enceinte, eut recours à la même intervention.
Un autre article précise que cet avortement a été pratiqué « moyennant 100 francs ».

La charcuterie où travaillait Marie B... se trouve immédiatement à gauche de la brasserie "Le Libre-échange", qui fait l'angle de l'avenue de Clichy et de la rue Brochant.

La première enfant née des amours illégitimes du charcutier et de son employée a été enregistrée à la mairie du 17e arr. sur la déclaration de la sage femme Jeanne J.... le 10 septembre 1899. Elle a été confiée à une nourrice de Saint-Ouen, Céline M..., qui aurait aussi fait appel aux services de Jeanne J... . D'abord interrogée, celle-ci ne sera pas poursuivie.

Acte de naissance de Suzanne Juliette B..., déclarée par la sage-femme Jeanne J....

On est au cœur de ces destins de femmes des milieux populaires. Obligées de travailler pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles, elles se font domestiques, employées, bonnes ou lingères. Souvent, elles ont quitté leur village et leur famille pour venir travailler à Paris. Ensuite, plus ou moins contraintes, elles se retrouvent être les maîtresses de leurs patrons et doivent « gérer » les conséquences de ces « amours», sans que les pères soient vraiment inquiétés, voire même considérés comme responsables en partie de cette situation. D'ailleurs, aucun des journaux consultés n'en parle, comme si, dans cette affaire, les hommes étaient absents. Seul le journal Le Radical, celui qui semble avoir couvert le plus largement l'affaire, remarque : « Bien entendu, on n'a pas poursuivi l'auteur de la grossesse de l'employée. Les pères, en pareil cas, bien que généralement les principaux coupables, sont toujours indemnes. »

Dans le cas particulier de l'enfant née des amours du charcutier Jules Régnier et de son employé Marie B...., le père a fini par reconnaître, certes tardivement, sa fille, mais je n'ai pas trouvé de traces d'un mariage avec la mère qui aurait régularisé la situation.

Aux termes de l'instruction, Jeanne J... reste écrouée jusqu'à son procès, alors que l'autre accusée, Marie B..., est libérée. Le jugement du public n'était pas celui de la justice. Une pétition est lancée pour demander sa libération : «  dans le quartier habité par Mme J..., une pétition circule demandant que la même faveur soit étendue à cette dernière. » Cela s'explique par l'estime dont semblait jouir Jeanne J..., ainsi que probablement par une forme de solidarité avec cette femme qui, par son activité de sage-femme, se trouvait au cœur de ces affaires de grossesses non désirées et en prise avec le désarroi des femmes laissées souvent seules pour gérer cette situation. Elle avait probablement aussi l'estime de toutes ces femmes du quartier qu'elle avait aidé à accoucher. Malgré cela, Jeanne J.... est restée en prison. Le jugement a lieu le 7 février 1902 et la condamne à 3 ans de prison, alors que sa coaccusée, Marie B..., écope d'un an de prison avec sursis.

Jeanne J. a purgé sa peine à la prison Saint-Lazare. Son mari a demandé le divorce qu'il obtint rapidement par un jugement du 17 juillet 1902, qui sera confirmé deux fois, le 24 décembre 1902, puis le 11 juin 1903, suite à l'appel et à l'opposition de Jeanne J... Le divorce est prononcé au profit du mari et lui confia la garde de leur fille Berthe. Le domicile de l'épouse indiqué dans la transcription du jugement est le 107, rue du Faubourg-Saint-Denis. Derrière cette adresse, se cache la prison Saint-Lazare, célèbre prison de femmes à Paris, dans laquelle étaient aussi enfermées les prostituées régulièrement raflées par la police.
La prison de femmes Saint-Lazare, 107 rue du faubourg Saint-Denis, Paris 10e arr.

Aux termes de sa peine, vers la fin de 1904 ou au début de 1905, Jeanne J. est revenue habiter dans son quartier des Épinettes, autre preuve que cette condamnation n'était pas considérée comme infamante dans son quartier, puisqu'elle n'hésite pas à croiser ses anciennes connaissances, qui, par la nature de son métier antérieur, devaient être nombreuses. Elle décède deux ans après, le 15 février 1907, à l'âge de 41 ans. Elle habite alors au 109 rue des Moines, à Paris 17e. L'acte de décès la qualifie de sage-femme, ce qui interroge. Malgré sa condamnation, a-t-elle pu tout de même reprendre son métier ? Je n'ai pas d'autres mentions, hormis celle de cette acte.

Quelques mois après le dernier jugement de divorce, Camille J... s'est remarié le 8 octobre 1903 avec Louise S...., directrice de cours dans le 17e arr. Plus tard, celle-ci, après le décès de son mari, adoptera sa belle fille Berthe J..., le 9 avril 1924. L'impression que me laisse tout cela est que Berthe, qui avait 16 ans lorsque sa mère a été arrêtée et condamnée, en a été séparée jusque dans sa filiation.

J'ai fait le choix de rendre anonymes tous les noms dans ce message, pour éviter que les noms rares de Jeanne J..., tant son nom de jeune fille que son nom d'épouse, se trouvent associés à cette histoire dans les moteurs de recherche. On aura remarqué, dans les quelques extraits d'articles de journaux que j'ai reproduits ici, que les noms des personnes concernées sont clairement indiqués, tant ceux des personnes directement impliquées, que ceux des membres de l'entourage, plus ou moins associés à cette affaire : l'amant et patron, le mari de l'accusée, mais aussi l'employée qui aurait fait appel à ses services, la dénonciatrice « anonyme », le juge d'instruction, le commissaire, etc. C'était l'usage dans la presse de l'époque.

mercredi 1 mai 2019

La Papeterie des Alpes, Mlles Escalle, à Grenoble

Au milieu des années 1880, un libraire et papetier originaire de Voiron, Eugène Robert, s'installe à Grenoble au 13 rue Saint-Jacques. Très vite, il se spécialise dans l'édition et la diffusion de photographies du Dauphiné, sous forme de cartes postales ou de livrets de photos. Il diffusera ainsi les photographies d'Eugène Charpenay ou Gustave Oddoux. Après son décès en 1904, son fils Claudius Robert lui succède et, en 1911, il déménage au n° 9 de la place Grenette, un lieu plus central pour diffuser ses productions.



Après la guerre de 14-18, Me Hippolyte Escalle, notre arrière-grand-père, souhaite aider ses filles en leur donnant une occupation et un moyen de gagner leur vie. Il fait en particulier cela pour sa fille aînée, Marie Escalle, veuve Deydier, dont le mari est mort en août 1914 à la guerre. Le 20 août 1920, il achète le fonds de commerce de la Papeterie des Alpes à la famille Robert pour y installer ses filles. Désormais, elles écoulent les productions Robert sous la marque commerciale Mlles Escalle.

Elles remplacent l'ancienne mention « E. Robert » par la leur :


Elles accolent une vignette sur les livrets de photographies, comme celle-ci :


Cette étiquette se trouve dans ce livret :


avec cette belle photo de la Meije :


Je viens de retrouver dans les papiers de famille une belle en-tête de facture :


Cette facture vierge a servi de brouillon à notre arrière-grand-père pour prendre quelques notes sur son acquisition de l'immeuble du 50, Grande Rue (Grande Gargouille), à Briançon. On les voit par transparence.

En 1920, les trois sœurs Escalle qui reprennent le commerce sont Marie (Tata Marie), 28 ans, Marguerite (Tata Go), 23 ans, et Louise (notre grand-mère), 17 ans. Pour cette dernière, nous ne savons pas si elle a rejoint ces 2 sœurs dès l'achat, étant donné son jeune âge. Lorsque je pourrai consulter les recensements de Grenoble et Briançon en 1921, je vérifierai ce point.

Nous ne savons pas exactement quand elles ont arrêté leur activité. A partir de 1927, il n’y a plus de traces des demoiselles Escalle dans l'annuaire officiel de l'Isère. La cessation d'activité est enregistrée le 12 septembre 1928. Il est vrai qu'entre-temps Marguerite Escalle s'est mariée le 26 septembre 1923 avec Eugène Jacob et, un an plus tard, nos grands-parents Louise Escalle et André Magron se sont mariés à Briançon. C'est grâce à cette papeterie qu'ils se sont rencontrés puisque, au moment même où notre grand-mère tenait la boutique avec ses sœurs, notre grand-père, venu de Roubaix, faisait ses études à l'IEG (Institut Électrotechnique de Grenoble).

 La place Grenette, vers 1930.

Le 9, place Grenette aujourd'hui (immeuble d'angle, où se trouve le magasin André)

Je remercie Jean-Luc Tissot qui m'a fourni quelques informations et images pour ce message.

Nota :
Ce message a déjà été  posté le 15 septembre 2018. Je l'ai complété et amendé, d'où cette nouvelle publication.