samedi 16 février 2019

Un mariage en Savoie en 1763

Le mercredi 27 juillet 1763, Joseph Jaquin [140] et Claudine Cohendet-Chapot [141] se rendent à huit heures du matin chez le notaire Viallet de Conflans (aujourd'hui Albertville). Leur mariage va bientôt avoir lieu à Venthon, une commune voisine où ils sont tous les deux nés et où ils habitent. Joseph Jaquin, âgé de 35 ans, est accompagné de son père François Jaquin [280]. Il a perdu sa mère depuis presque 20 ans. Claudine Cohendet-Chapot, âgée de 26 ans, est accompagnée de son unique frère Joseph, qui est devenu le chef de famille depuis la mort de leur père Claude en 1741, et de sa mère Anne Deschamps-Bonnat [283]. Devant le notaire, ils vont régler les conventions matrimoniales. Ils sont aussi accompagnés de deux témoins, Jean François Deschamps-Bonnat, oncle de l'épouse, et Pierre Mocquand [Mocand], tous les deux de Conflans.

Début du contrat de mariage entre Joseph Jaquin et Claudine Cohendet-Chapot


Selon un usage bien établi, les futurs époux se marient sous le régime dotal, qui était alors la norme. Le principe est que l'épouse, ou plutôt le père de l'épouse, apporte à la communauté une dot pour « comme il est de louable coutume [...]  s'aider plus facilement à supporter les charges occurrentes au mariage », comme le stipule le contrat de mariage selon une formule établie. Traditionnellement, la dot de la jeune fille est composée d'une somme en argent, très variable selon la situation sociale de l'épouse et de sa sa famille, de son trousseau, que l'on appelait « trosseil » en Savoie, et parfois d'autres biens comme une brebis, des bijoux ou des meubles.

La dot de Claudine Cohendet-Chapot est de 1 100 livres de Savoie. Il est difficile d'estimer l'importance de cette somme. On peut la comparer à une série de contrats de mariage savoyards publiés en 1883, concernant la commune de Messery, en Chablais, une région de Haute-Savoie au bord du lac Léman (cliquez-ici). En 1721, lorsque la fille d'un notaire épouse le fils d'un « procureur au siège mage », le père de la mariée donne une dot de 1 333 livres. On y trouve des dots de 500 livres, mais aussi de 3 000 livres. Parmi les autres contrats trouvés à Venthon, dans la famille, ces 1 100 livres représentent une somme plutôt dans le haut de la fourchette.

Cette somme est composée de 600 livres qui lui viennent de ses droits sur l'héritage de son père, de 400 livres qui lui sont promises dans l'héritage de sa mère et qui ne lui seront dues qu'après le décès de celle-ci, par son frère qui s'y engage, et enfin de 100 livres qui lui ont été léguées par sa tante célibataire Marguerite Cohendet-Chapot, décédée à l'âge 64 ans deux ans auparavant. Mais ce ne sont que 400 livres qui sont payées le jour du contrat :
La somme de quatre cents livres à compte des droits paternels présentement et réellement comptée, nombrée et déboursée par ledit Joseph Cohendet Chappot, des deniers de ladite Anne Deschamps Bonnat sa mère en seize et demi pistoles neuves de Piémont, valeur de vingt quatre livres pièce, et quatre livres en sols, vérifiée, retirée et emportée au vu de moi dit notaire et témoins par ledit François Jaquin. De laquelle [somme], bien content et satisfait, [celui-ci] en quitte et libère de même que dudit trosseil et coffre ledit Joseph Cohendet Chappot, et au besoin ladite Anne Deschamps Bonnat avec promesse de n'en jamais plus rien demander.
Comme on le voit, c'est le fils et la mère, solidairement, qui payent la dot, mais celui qui la reçoit et qui en donne quittance est le père du marié. Nous reviendrons sur cette apparente anomalie. Pour finir sur la dot en espèces, la somme de 400 livres a été prêtée à Joseph Cohendet-Chapot par sa propre mère. Le contrat de mariage porte les conditions de ce prêt et du paiement annuel des intérêts de 20 livres, soit 5 %, sous forme d'une rente annuelle.

Dans le système successoral de Savoie (mais on trouve exactement les mêmes règles dans les Hautes-Alpes), la dot représente la part des filles dans la succession de leurs parents. Le contrat stipule clairement que la fille renonce à tous autres droits sur la succession de ses parents. Cependant, la dot restait la propriété de l'épouse, mais il était de la responsabilité du mari d'en faire le meilleur usage, pour garantir les droits dotaux de son épouse. Comme le précise le contrat, Claudine Cohendet-Chapot nomme comme « procureurs spéciaux et généraux, lesdits François et Joseph Jaquin père et fils, beau-père et époux futurs, conjointement ou séparément aux pouvoirs d'en acquitter, céder, retrouder (?), traiter et transiger ». En retour, « François et Joseph Jaquin, père et fils, ce dernier sous la même autorité, présence et consentement de son dit père » donne une somme de 500 livres à son épouse.

La future épouse apporte en mariage son trousseau ou trosseil, dont le contenu est détaillé dans l'acte. C'est un des éléments les plus intéressants pour nous, car c'est l'occasion de jeter un œil sur la garde-robe d'une Savoyarde au XVIIIe siècle :
Dix coëffes à grands bouts de toile de marchand, deux douzaines aussi de coëffes à grands bouts de toile de ritte du pays, deux douzaines de coëffes rondes garnies de dentelles, une douzaine de mouchoirs de col d'indienne et soie, une douzaine de tabliers tant de cottonne que d'indienne, deux douzaines et demi de chemises de toile commune de pays, trois corps avec leur manches, un de londre, un de droguet et un de serge de vallance, un autre corps de londre, sans manches, et un autre corps aussi sans manches de draps de pays, deux autres corps aussi sans manches de droguet, deux paires de manches, une de droguet et l'autre de ratine, deux corsages, un de demi londre, et l'autre de ratine, cinq cotillons, un de serge de vallance, deux de dauphine, et deux de pierre latte, trois autres cotillons de toile commune de pays, six autres cotillons de drap de pays, un teint couleur mus, trois bleu, un noir, et l'autre aussi bleu, deux chemisettes aussi de drap de pays, une douzaine de tabliers en laine et fillet pour jours ouvriers, trois paires de bas de laine, douze aunes de toile mêlée, six serviettes de toile mêlée du pays.
Pour chacune des pièces, il est précisé si elle sont « neuves », « my usées » ou de « bonne valleur ». Comme on le voit, le trousseau peut comporter des pièces de vêtements qui ont déjà été portées. Certaines semblent d'ailleurs provenir de l'héritage de la tante Marguerite. On constate que la coiffe est une des pièces importantes du costume féminin. Celles ornées de dentelles sont probablement le fruit du travail de la future épouse qui a préparé son trousseau pendant sa jeunesse. Pour donner quelques explications sur les termes utilisés, la toile de ritte est une toile de chanvre tissée avec le fil le plus fin. La toile de marchand est, comme son nom l'indique, une toile achetée, alors que les toiles de pays (ou draps de pays) sont des tissus issus du travail d'un tisserand local, probablement à partir du fil travaillé par la jeune fille, sa mère ou sa tante. Les familles cultivaient le chanvre dans des parcelles de terrain appelées chenevières. La fibre, préparée pendant les veillées, était passée au battoir, grosse meule de pierre, puis peignée plusieurs fois et filée. Le londre est un drap fabriqué en Dauphiné et en Provence, ainsi nommé parce qu'il imitait ceux fabriqués à Londres. Vallance, dauphine et pierre latte, sont aussi des noms d'origine. Parmi les étoffes, il y a de la soie, ce qui montre une certaines aisance. Quant aux pièces du costumes, on voit bien ce que sont les coiffes, corsages, tabliers, chemises, chemisettes, bas de laine. Pour les autres pièces du costume, le mouchoir de col doit être compris comme un châle, le cotillon est une jupe. Les manches pouvaient être amovibles, d'où le fait qu'on les trouve isolées. Enfin, j'ai mis plus de temps à comprendre à quoi correspondait le corps. C'est ce que l'on appelle parfois le corps de robe, qui est l'ancêtre du corset, comme sur cette image d'un costume du XVIIIe siècle, mais pas de Savoie (un excellent article sur le corps/corset : cliquez-ici).

Corps, 18e siècle (entre 1715 et 1725), 
Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris
On remarquera qu'il y a des tabliers pour les grands jours, aux motifs colorés d'indienne, qui étaient alors plus une pièce d'ornement, et des tabliers pour les jours « ouvriers », autrement dit travaillés,  plus modestement en laine et fillet (terme dont je n'ai pas trouvé l'explication). Pour la compréhension de ce trousseau, j'ai largement utilisé ce texte très instructif sur celui d'une jeune fille de Vallorcine (cliquez-ici). J'ai aussi récupéré ces images de costumes féminins savoyards, soit datant de la fin du XIXe siècle, soit de groupes folkloriques modernes.
Quelques liens intéressants pour mieux comprendre le costume savoyard : cliquez-ici, Musée de Moutiers, document pdf.


 

Enfin, derniers apports, « un tour a filer neuf », qui permettra à la future épouse de filer la laine ou le chanvre pour préparer les vêtements du ménage et « un coffre de bois noyer fermé et fermant à la clef », qui est le meuble traditionnel que l'on trouve dans tous les contrats de mariage. Souvent, c'est le père qui construisait ce coffre pour sa fille, comme cadeau de mariage. Dans d'autres régions, comme le Queyras, ces coffres étaient ouvragés et portaient les initiales des mariés. Ce sont des vrais chef d’œuvre d'art populaire. Pour la Savoie, j'ai trouvé quelques photos de coffres de mariage. Dans ce contrat, en l'absence du père, c'est la mère qui offre le coffre, sachant qu'en plus, Claudine Cohendet-Chapot a hérité de « deux autres coffres de bois sapin aussi fermés et fermants à la clef », venant de sa tante Marguerite. Ils devaient évidemment contenir le trousseau de la jeune fille.

Trois exemples de coffres savoyards  « fermés et fermants à la clef » :

Coffre de Haute-Tarentaise, daté de 1774.
Coffre de Val-Cenis, daté de 1651, portant les initiales : A.M et M.M., probablement celles des mariées.
Coffre de Conflans, avec la mention : Favier Honorine, le 31 mai 1895

La société savoyarde était une société patriarcale. Après son mariage, l'épouse n'est pas maître de ses biens. Bien que lui appartenant en droit, la gestion de fait de sa dot est confiée au mari, que l'épouse nomme son « procureur ». Il est d'ailleurs caractéristique que le nom de la mère de l'époux n’apparaît pas. Certes, dans notre cas, elle était décédée depuis longtemps, mais, dans d'autres contrats que j'ai pu consulter à Venthon, les mères des époux ne sont jamais nommées. Pour qu'une femme acquiert une autonomie juridique dans la gestion de ses biens, il faut qu'elle soit veuve. Alors, elle peut personnellement contribuer à la dot de sa fille, comme Anne Deschamps-Bonnat, mais seulement pour les biens qui lui sont propres. Pour les biens de son défunt mari, elle n'a aucune autorité. C'est son fils qui en est responsable, comme nouveau chef de famille. Le statut de minorité juridique de la femme est aussi celui des fils, tant que leurs pères sont vivants. Joseph Cohendt-Chapot est libéré de cette tutelle et jouit totalement de ses droits, d'où sa présence au contrat de mariage. La situation du futur époux est tout autre, puisque son père de 73 ans vit encore. Bien qu'âgé de 35 ans, Joseph Jaquin est toujours sous la tutelle de son père, autrement en minorité juridique. Il est nommément stipulé que la dot est reçue par le père et le fils conjointement et que pour l'emploi qui en sera fait, Joseph Jaquin agira sous l'autorité de son père. Il ne sera libéré de la tutelle de son père que par le décès de celui-ci.

Les clauses du contrat ayant été rédigées et portées à la minute du notaire, les parties et les témoins sont appelés à signer. Joseph Cohendet-Chapot et son oncle Jean François Deschamps-Bonnat signent à la minute. Tous les autres, c'est à dire les époux Joseph Jaquin et Claudine Cohendet-Chapot, et leurs parents respectifs François Jaquin et Anne Deschamps-Bonnat ne peuvent signer « pour ne scavoir de ce enquis », selon la formule traditionnelle.

Le mariage a eu lieu 5 jours après, le lundi 1er août 1763 en l'église de Venthon. Avec son épouse, ils ont eu 6 enfants, dont seulement trois ont vécu : Donat, né en 1765, Claude, notre ancêtre, né en 1767 et Andréanne, née en 1768. Joseph Jaquin a succédé à son père dans le domaine familial, à la mort de celui-ci le 20 décembre 1764 à 75 ans. Claudine Cohendet-Chapot est morte à l'âge de 44 ans, le 14 mai 1781. Veuf avec 3 enfants, dont l'aîné a seulement 15 ans, Joseph Jaquin se remarie 4 mois après le décès de sa première femme, le 23 juillet 1781. Il était rare qu'un homme reste veuf très longtemps. Le délai très court, qui peut nous paraître choquant, est pourtant habituel. Joseph Jaquin a peu survécu à ce deuxième mariage, car il est mort 4 mois après, le 15 novembre 1781, à l'âge de 53 ans.


Venthon est un petit village sur le pentes en face d'Albertville, au confluent de l'Arly, la rivière qui passe à Albertville, et du Doron, qui descend du Beaufortain. Il se compose d'un hameau principal, où se trouve l'église, et de plusieurs hameaux disséminés sur les pentes. Sur le site de la commune, le village est ainsi décrit :
« La commune de Venthon, voisine d’Albertville, son chef-lieu de canton et d'arrondissement, s'étend sur un petit plateau fort gracieux, situé sur les pentes inférieures des flancs boisés de la Roche Pourrie, à 520 mètres d’altitude. La forme de son territoire, qui mesure environ 250 hectares, serait à peu près celle d’un triangle isocèle. A l'ouest, le cours de l’Arly formerait la base de ce triangle sur une longueur d'environ 800 mètres ; le blockhaus du Laitelet en serait, à l'est, le sommet, donnant ainsi à la commune une longueur de 3 km. Au nord, contre Césarches, la limite est constituée par le cours du Doron, sur une longueur de 1 200 mètres, et contre Queige par le ruisseau descendant du Laitelet, sur tout son parcours, qui est de 1 km et demi. La limite est tracée au sud par un petit ruisseau (le Staciez) affluent de l’Arly, et ensuite par une ligne idéale allant de sa source jusqu’au Blockhaus du Laitelet. »
En 1793, la commune comptait 218 habitants. Tout au long du XIXe siècle, ce chiffre a oscillé entre 250 et 300 habitants. Aujourd'hui, la commune abrite plus de 600 habitants.


 Quelques vues anciennes et modernes de Venthon :









Pour finir, il est toujours bon de rappeler que l'orthographe des noms de famille variait beaucoup, au gré des différents actes, voire au sein d'un même acte. C'est comme si chaque rédacteur (curé, notaire, etc.) choisissait sa propre orthographe. Ainsi, on trouve concurremment les formes Jacquin et Jaquin. L'acte que j'ai décrit opte pour Jaquin. Quant à Cohendet-Chapot, nom double comme on en trouve de très nombreux dans cette région, il a pris, pour la première partie, des orthographes très variées : Coendet, Choendet, Choindet, Quendet, Cohendet qui est la forme que l'on trouve aujourd'hui.Quant à Chapot, on trouve les variantes Chappot, Chappoz et Chapoz. Le nom double Cohendet-Chapot n'a pas perduré. Au XIXe siècle, l'usage a prévalu de n'utiliser que Chapot. C'est ainsi que Donat Chapot, cultivateur âgé de 56 ans, descendant de Joseph Cohendet-Chapot, est le témoin du décès de Joséphine Uginet-Chapot [17], veuve de Joseph Barféty, descendante de Joseph Jaquin, par sa mère. Ils sont ainsi cousins issus-issus-de-germain, mais, malgré ce degré de parenté éloigné – nous sommes en 1905, soit 150 ans après le mariage qui a uni les 2 familles – l'acte note que Donat Chapot est le cousin de la décédé.

Jeanne Jacquin (1803-1892), petite-fille de Joseph Jaquin et Claudine Cohendet-Chapot.
Le contrat de mariage passé devant le notaire Viallet a fait l'objet d'une procédure d'enregistrement par l'administration fiscale de l'époque, ce qui s'appelait alors l'insinuation. Les registres d'insinuation du bureau de Conflans ont été numérisés sur le site des Archives départementales de la Savoie. C'est sur la base de ces documents que j'ai transcrit l'acte que j'ai analysé ici.

Bureau du tabellion de Conflans, Registre d'insinuation 10/01/1763-26/12/1763 (2C 1527),vue 549
Archives départementales de Savoie (lien vers l'original, aller à la vue 549).
Bureau du tabellion de Conflans, Registre d'insinuation 10/01/1763-26/12/1763 (2C 1527),vue 550
Archives départementales de Savoie (lien vers l'original, aller à la vue 550).

La transcription littérale est accessible à ce lien : cliquez-ici.
Pour vous donner un aperçu de la difficulté de la transcription, un extrait du début :
Il s'agit d'une écriture classique du XVIIIe siècle, relativement lisible (c'est une question d'habitude). Ce qui fait la difficulté de la lecture est l'absence presque totale de ponctuation, les majuscules placées aléatoirement, les abréviations (hoñe, pñt), l'orthographe parfois un peu hésitante et surtout, une construction de phrase complexe, avec de nombreuses redites, sans qu'une quelconque ponctuation permette d'en faciliter la lecture. Il y a quelques mots anciens, mais, pour un texte notarié vieux de 250 ans, ils sont relativement peu nombreux.


L'acte de mariage de Joseph Jaquin et Claudine Cohendet-Chapot, le 1er août 1763 :
Transcription :
Le premier d'aout 1763 ont été épousés apres les trois proclamations
faites sans avoir découvert aucun empechement et ont reçu
la benediction nuptiale Joseph fils d'hble françois
Jaquin et la claudine fille de feu hble claude quendet
chapot tous deux de cette paroisse et c'est en presence
du Sr Antoine Viallet notaire et secretaire de cette paroisse
d'hble françois Deschamps bonnat de la Bottiere paroisse
de conflans, de Loüis hyvers besson et de plusieurs autres
personnes de cette paroisse
Comme pour le contrat de mariage, les mères ne sont pas citées dans cet acte. Les témoins sont le notaire qui a reçu le contrat de mariage, l'oncle de Claudine Cohendet-Chapot, déjà témoin  chez le notaire et simplement prénommé François dans cet acte et Louis Hyvers-Besson, autre oncle par alliance de l'épouse.

Lien vers la généalogie de Joseph Jaquin et Claudine Cohendet-Chapot : cliquez-ici.
Lien de parenté avec ce couple : cliquez-ici.

samedi 26 janvier 2019

Comment établir un lien entre Balzac et notre famille ?

Peut-être avez-vous déjà entendu parler de l'hypothèse des 6 degrés de séparation qui évoque la possibilité que toute personne peut être reliée à n'importe quelle autre dans le monde, au travers d'une chaîne de relations individuelles comprenant au plus six maillons. En trouvant récemment un acte de mariage de la famille, il m'est revenu en mémoire ce principe et je me suis dit que l'on pouvait l'appliquer au passé. Autrement exprimé, est-ce que je peux relier n'importe quelle personne du passé à un de mes ancêtres à travers un maximum de six maillons ? A titre d'exemple (pas vraiment choisi au hasard), est-ce que je peux relier un des mes ancêtres à l'écrivain Honoré de Balzac ?

Le 24 juin 1865, en la mairie du XVIIIe arrondissement de Paris (mairie où, soit dit en passant, je me suis marié), Jean Victor Stock, loueur de voitures à la Goutte d'Or, épouse Victoire Henriette Martin. Chacun est accompagné de deux témoins : Nicolas Tresse, libraire, et Jean Pierre Stock, cocher, pour l'époux ; Antoine Bellot, marchand de vin, et Joseph Barféty, receveur de l'enregistrement, pour l'épouse.

Signatures au bas de l'acte de mariage de Victor Stock et Henriette Martin

Victor Stock (1835-1869) est âgé de 29 ans. Il est veuf depuis un an, avec 3 enfants. Henriette Martin (1846-1909), âgée de 18 ans, est la fille de Victoire Jacquin (1823-1898) et de Claude Martin (1827-1851), de Venthon. Sa mère s'est remariée avec Antoine Bellot, un marchand de vin de l'avenue de Paris, à Saint-Denis, au nord de Paris. Il est son premier témoin. Par sa mère, elle est la cousine germaine de Joséphine Uginet-Chapot (1830-1902) [17], fille de Jeanne Jacquin (1803-1892) [35], et épouse de Joseph Barféty (1816-1883) [16], receveur de l'enregistrement qui, en ses années-là, habitait Paris. Il est le deuxième témoin de l'épouse.

Quant au marié, il est accompagné de son frère, Jean Pierre Stock, et de son beau-frère, Nicolas Tresse (1822-1871), époux d'Anne Stock. Nicolas Trese est certes libraire, mais c'est comme éditeur qu'il est passé à la postérité. En 1839, le libraire Barba, spécialisé dans l'édition théâtrale, installé au Palais-Royal cède son commerce à son commis, Christophe Tresse, qui possède ainsi l'intégralité des œuvres théâtrales du fonds de la libraire Barba. Pour des raisons de santé, Christophe Tresse cède la libraire à son frère Nicolas en 1845. « Maintenant sans ardeur la tradition théâtrale, l'homme se contente de vendre et d'exploiter l'œuvre de ses prédécesseurs. Pourtant, ce ne sont pas moins de vingt-six ans de règne qu’on compte pour Nicolas Tresse, qui condamne la librairie à végéter jusqu'au début des années 1870. A la mort, en 1871, de celui qu’on surnomme rétrospectivement le « roi fainéant », sa veuve, née Stock, reprend les rênes de la maison. ». C'est ce même Nicolas Tresse que l'on retrouve au mariage de son beau-frère Victor Stock, en même temps que notre ancêtre Joseph Barféty.

Christophe Tresse publie en 1840 une pièce de théâtre d'Honoré de Balzac : Vautrin.

Couverture de l'édition de Vautrin, de Balzac, par Tresse, en 1840

Le lien, en deux maillons (Christophe et Nicolas Tresse), est ainsi fait entre Joseph Barféty et Balzac, mais aussi avec tout ce que le théâtre a connu comme auteurs dans ces années-là : Eugène Labiche, Eugène Scribe, Victor Hugo, Paul Féval, Alexandre Dumas, Ludovic Halévy pour les plus connus et une foule d'auteurs aujourd'hui largement oubliés. 

Détail des signatures de l'acte de mariage Stock/Martin.

En cette année 1865, Nicolas Tresse venait de rééditer une pièce d'Alexandre Dumas :  Les mousquetaires drame en cinq actes et douze tableaux, par MM. Alexandre Dumas et Auguste Bouquet représentée pour la première fois à Paris sur le théâtre de l'Ambigu Comique, le 27 octobre 1848.

Après le décès de Nicolas Tresse en 1871, suivi du décès de son fils Joseph Tresse en 1877, Anne Stock, veuve Tresse, fait appel à son neveu, Pierre-Victor Stock (1861-1943), le fils de Victor Stock de son premier mariage.  Celui-ci donnera un grand développement à cette maison d'édition, d'abord sous le nom de Tresse et Stock, puis de Stock. Les éditions Stock existent toujours.  Ce  jour de juin 1865, le petit Pierre Victor Sotck, âgé de 4 ans, a probablement croisé notre ancêtre Joseph Barféty au remariage de son père.

Pierre-Victor Stock (1861-1943)
Sur les éditions Tresse et Stock, voir : notice Wikipédia et Histoire des éditions Stock.

Généalogie ascendante et descendante d'Henriette Martin, épouse Stock : cliquez-ici.
Lien de parenté avec Henriette Martin, épouse Stock : cliquez-ici.

mardi 13 novembre 2018

André Barféty dans la guerre de 1914-1918

En ces journées de commémoration de l'armistice, j'ai récupéré la fiche de matricule de notre grand-père André Barféty. Je vais en détailler le contenu, très riche, si on arrive à en interpréter les informations.

Ce document se présente ainsi :


Notre grand-père a la fiche matricule n° 1491, du bureau du recrutement de Toulon. Dans les parties signalétiques, on apprend qu'il était étudiant, domicilié à Toulon. C'est effectivement dans cette ville que se trouvait le domicile de ses parents en France. C'est là qu'est née sa sœur Madeleine Barféty et que lui-même a été au collège des Maristes à La Seyne. Au moment du recrutement militaire, ses parents résidaient à Lao Kay, au Tonkin (aujourd'hui, Lào Cai, au nord du Viêt Nam). Cette photo a été prise le14 juillet 1914. Les parents d'André Barféty, Ferdinand Barféty et Marie Donnet, se trouvent au centre, lui avec un casque colonial, et elle, à ses côtés, avec une ombrelle


Dans la partie signalement de la fiche de matricule, il est indiqué que notre grand-père avait les cheveux châtains foncés, les yeux marrons, le front moyen, le nez busqué et le visage long. Il mesurait 1,74 m.

Comme il était né en 1896, il appartenait à la classe 1916. En temps normal, il aurait dû être appelé au service militaire l'année de ses 21 ans, soit en 1917. La guerre a perturbé cela. Lors de la mobilisation générale, les classes sont appelées jusqu'à celle de 1913, soit les jeunes gens nés jusqu'en 1893. Notre grand-père n'a donc pas été appelé. Néanmoins, la loi autorisait les engagements volontaires à partir de 17 ans. C'est ainsi que notre grand-père s'est engagé pour la durée de la guerre à la mairie de Grenoble le 11 décembre 1914. Il est immédiatement incorporé au 159e régiment d'Infanterie (le fameux 15-9 de Briançon). Il a participé à la défense d'Arras. L'historique du régiment pendant la guerre (cliquez-ici, plus particulièrement le chapitre II, pp. 6-10) nous donne une idée de la vie sur le front entre décembre 1914 et mai 1915, date à laquelle notre grand-père a été transféré vers un autre régiment. J'en ai extrait ce passage :
L'histoire du 159e pendant toute cette douloureuse période qui va de novembre 1914 à mai 1915 est assez difficile à écrire. Les jours se ressemblent à peu près tous. Toujours la même vie dans la boue immonde, toujours les mêmes bombardements des pièces allemandes de tous calibres, canons, obusiers, minenwerfer s'acharnent sur ce pauvre coin d'Artois, hier encore riant et animé d'une vie intense et maintenant lugubre et désolé. Que ce soit à la Maison Blanche, à Berthonval, devant Neuville-Saint-Waast ou à Mont-Saint-Eloy, les mêmes faits se reproduisent avec une régularité désespérante. Derrière leurs créneaux où, sans trêve, sifflent les balles ennemies, les « Alpins » tiennent, à moitié enlisés parfois, dans la boue sanglante. Ils montrent que leur endurance égale leur courage. Le 15 décembre, le 159e reçoit un ordre d'attaque. Ses objectifs sont les Ouvrages blancs, la corne nord de La Targette et ultérieurement les lisières nord-ouest et nord de Neuville-Saint-Waast. On exécute des travaux préparatoires. Le génie vient même essayer d'ouvrir des brèches dans les réseaux ennemis. Puis finalement, l'attaque est reportée à une date ultérieure. Ce n'a été qu'une alerte, et la vie de la tranchée reprend comme auparavant. On s'organise, on essaie de faire des tranchées convenables, mais dans ce terrain mouvant, continuellement ravagé par les obus, boyaux et tranchées s'effondrent sous la pluie. Qui dira jamais les souffrances de ces hommes qui, la nuit, montent la garde aux créneaux ou péniblement remuent la terre et, le jour, s'entassent pour y chercher quelque repos dans de misérables abris, trous boueux d'où s'exhale une odeur empestée? Les bataillons alternent entre eux pour le service aux premières lignes et le seul repos qu'on connaisse est un séjour de quatre jours de temps en temps à Acq, Ecoivres, Frévillers, Hermaville, petits villages à 25 kilomètres de la ligne de feu. Cet hiver 1914-1915 est comme un enfer nouveau où les hommes ont à souffrir du froid, du feu et de l'eau.
Enfin, le 28 avril, le régiment tout entier est au repos à Frévillers, Magnicourt-en-Comté et à Houvelin. Ce repos doit être utilisé à préparer le régiment à une opération offensive. Mais il est de courte durée; dès le 1er mai, un bataillon est envoyé aux tranchées pour y assurer la garde et y faire les travaux nécessaires à l'attaque prochaine. Le reste du régiment quitte ses cantonnements le 5 mai et se rapproche de la première ligne. Le 1e bataillon vient à Mont-Saint-Eloy, les 2e et 3e à Camblain-l'Abbé. Enfin, la date de l'attaque est fixée. Ce sera le 9 mai et les troupes doivent être en place à 7 heures...
Il est transféré le 14 mai 1915 au 140e régiment d'Infanterie, puis, 15 jours après, le 1er juin, au 175e régiment d'Infanterie, un régiment qui s'est illustré à l'armée d'Orient : Dardanelles, Serbie, Albanie et Crimée (cliquez-ici pour consulter l'historique du régiment). Notre grand-père a été engagé dans les combats des Dardanelles :
1° CAMPAGNE DES DARDANELLES
Les trois bataillons du régiment, formés : le 1er à Riom, le 2e à Grenoble, le 3e à Saintes, se réunissent à Marseille le 3 mars 1915. Le régiment embarque le lendemain sur les paquebots Provence, Charles-Roux, Armand-Behic, Chaouia, etc., etc. Il reçoit son drapeau le 27 mars 1915. Après un court séjour à Lemnos, puis à Alexandrie, puis de nouveau à Lemnos, le 175e débarque au cap Helles, sur la plage de Sedd-ul-Barhr (presqu'île de Gallipoli, le 27 avril, sous le feu de l'ennemi et repousse dans la même journée deux attaques des Turcs.
Le lendemain 28, le régiment attaque en direction d'Achi-Baba, sous un feu des plus violents, il progresse de 200 à 300 mètres. Combats acharnés. Après avoir tenu toute la journée, le régiment, qui subit des pertes sévères (13 officiers et 650 hommes hors de combat), se replie sur les positions de la veille.
Le 1er mai, attaque générale des Turcs. Le 2 mai à 1 heure, la situation est critique : l'ennemi avance partout. Le lieutenant-colonel PHILIPPE, commandant le régiment, fait sonner la charge et se porte en avant. A 3 heures nous avons reconquis nos tranchées et repoussé l'ennemi dans ses lignes. Le lieutenant-colonel PHILIPPE est grièvement blessé et est remplacé dans son commandement par le commandant LINARES.
Très lourdes pertes chez l'ennemi, chez nous une douzaine d'officiers et 500 hommes hors de combat. Les Turcs renouvellent leurs attaques dans la nuit et le lendemain, mais ils sont repoussés. Le 8 mai, le régiment attaque à la baïonnette, et sous un feu violent gagne les tranchées ennemies et s'y maintient.
Nous attaquons à nouveau le 4 juin, le 21, le 13 juillet, le 7 août. Le terrain est particulièrement difficile, la chaleur accablante. Les Turcs nous opposent une résistance acharnée et contre-attaquent furieusement, aussi notre progression est-elle insignifiante, malgré l'héroïsme des troupes.
(sur la bataille des Dardanelles, voir la notice Wikipédia : cliquez-ici).
Les Dardanelles se trouvent à l'entrée du détroit qui relie la mer Noire à la mer Méditerranée, la sortie étant constituée du détroit du Bosphore, où se trouve Istanbul.



C'est à la suite de l'attaque du 4 juin que notre grand-père est blessé « par éclat d'obus coude gauche », le 5 juin. Il est aussi cité à l'ordre du régiment pour son action du même jour : « Excellent soldat. Le 5 juin 1915, a été pour ses camarades sous un feu des plus violents un modèle de calme, de sang-froid et de bravoure ».

L'historique du régiment n'est pas assez précis pour obtenir plus de détails sur les conditions de la bataille où il a été blessé. Le rédacteur note : « Malgré de nombreuses démarches, de nombreuses lettres adressées aux anciens officiers du 175e R. I., il n'a pas été possible à l'officier chargé de l'historique de ce régiment de faire un travail plus complet, plus intéressant. Beaucoup d'actes d'héroïsme sont restés dans l'ombre. L'officier ne durait pas longtemps aux Dardanelles, pas plus que le soldat : on débarquait, on se battait, et le même bateau remportait souvent les blessés. »

Suite à sa blessure, notre grand-père est réformé pour « impotence fonctionnelle marquée du membre supérieur gauche » par la commission de réforme de Grenoble du 7 août 1916. Il est ensuite admis à la réforme n° 1 avec gratification de 300 francs par décision ministérielle du 25 janvier 1917, qui lui est notifié le 3 février 1917. C'est à ce moment-là que se termine son temps de campagne. Il recevra la Croix du combattant volontaire, en 1938, puis la Médaille militaire, le 17 mai 1967 et enfin la Légion d'Honneur, le 8 mai 1983.

Soldat français sortant d'une tranchée aux Dardanelles.

Sur cette photo prise après la guerre, on distingue bien le bras blessé :

André Barféty (1896-1983)


Complément
 
En complément de mon message précédent, une anecdote que m'a rappelée Maman. 

Après avoir été blessé, Papy a été évacué sur l'hôpital d'Alexandrie, vers lequel étaient envoyés tous les blessés du front des Dardannelles, comme le précise cette présentation d'un ouvrage récent : cliquez-ici. Pendant son séjour à l'hôpital, une infirmière s'était prise de sympathie pour lui. Elle lui avait offert un petit scarabée égyptien. Papy a donné ce scarabée à Brigitte, lorsqu'elle était adolescente.


Pour ceux que cela intéresse, il existe des journaux précis des actions militaires de tous les régiments. Le 175e régiment d'Infanterie, auquel appartenait Papy, était une des composantes de la 1re division du Corps expéditionnaire d'Orient. Dans le Journal des Marches et Opérations (JMO) de cette division du 4 mars au 14 octobre 1915, on peut voir le détail des événements. Malgré la précision, il nous manquera toujours plus d'informations pour imaginer le quotidien de notre grand-père en ces jours de l'attaque du 4 juin et de la blessure du 5 juin  : cliquez-ici.

Pour finir, je me souviens que Papy nous avait raconté qu'il avait retrouvé par hasard sur le front, son oncle Louis Donnet, qui avait été affecté à l'armée d'Orient. Ce dernier était arrivé le 13 mai 1915, mais il était vite tombé malade et avait été évacué le 23 juin 1915 pour "embarras gastrique fébrile avec amaigrissement prononcé, dysenterie". Cet oncle n'avait que 10 ans de plus que Papy, étant né le 25 juillet 1886 à Albertville. Dans ses papiers généalogiques, Odette avait noté que ce Louis Donnet avait disparu à la guerre. En réalité, il vivait encore en 1928, dans l'Est de la France. Un point à éclaircir ... sur une vie peut-être un peu irrégulière, tout du moins irrégulière par rapport aux standards bourgeois pour le fils d'un banquier (Charles Donnet, père de Louis et de notre grand-mère Marie Donnet était banquier à Albertville).

samedi 15 septembre 2018

La Papeterie des Alpes, Mlles Escalle, à Grenoble

Au milieu des années 1880, un libraire et papetier originaire de Voiron, Eugène Robert, s'installe à Grenoble au 13 rue Saint-Jacques. Très vite, il se spécialise dans l'édition et la diffusion de photographies du Dauphiné, sous forme de cartes postales ou de livrets de photos. Il diffusera ainsi les photographies d'Eugène Charpenay ou Gustave Oddoux. Après son décès en 1904, son fils Claudius Robert lui succède et, en 1911, il déménage au n° 9 de la place Grenette, un lieu plus central pour diffuser ses productions.


Après la guerre de 14-18, Me Hippolyte Escalle, notre arrière-grand-père, souhaite aider ses filles en leur donnant une occupation et un moyen de gagner leur vie. Il fait en particulier cela pour sa fille aînée, Marie Escalle, veuve Deydier, dont le mari est mort en août 1914 à la guerre. Le 20 août 1920, il achète le fonds de commerce de la Papeterie des Alpes à la famille Robert pour y installer ses filles. Les 3 sœurs, Marie (Tata Marie), 28 ans, Marguerite (Tata Go), 23 ans, et Louise (notre grand-mère), 17 ans s'installent à Grenoble. Désormais, elles écoulent les productions Robert sous la marque commerciale Mlles Escalle.

Elles remplacent l'ancienne mention « E. Robert » par la leur :


Elles accolent une vignette sur les livrets de photographies, comme celle-ci :


Cette étiquette se trouve dans ce livret :


avec cette belle photo de la Meije :



Nous ne savons pas exactement quand elles ont arrêté leur activité. A partir de 1927, il n’y a plus de traces des demoiselles Escalle dans l'annuaire officiel de l'Isère. La cessation d'activité est enregistrée le 12 septembre 1928. Il est vrai qu'entre-temps Marguerite Escalle s'est mariée le 26 septembre 1923 avec Eugène Jacob et, un an plus tard, nos grands-parents Louise Escalle et André Magron se sont mariés à Briançon. C'est grâce à cette papeterie qu'ils se sont rencontrés puisque, au moment même où notre grand-mère tenait la boutique avec ses sœurs, notre grand-père, venu de Roubaix, faisait ses études à l'IEG (Institut Électrotechnique de Grenoble).

 La place Grenette, vers 1930.

Le 9, place Grenette aujourd'hui (immeuble d'angle, où se trouve le magasin André)

Je remercie Jean-Luc Tissot qui m'a fourni quelques informations et images pour ce message.

mercredi 1 août 2018

Le café Cibot-Uginet à Paris, 1856

Joséphine Uginet-Chapot, photo sans date, mais probablement contemporaine des évènements relatés dans ce message, soit vers 1855-1860. Elle porte peut-être une des robes inventoriées dans le document que je présente.

Les mises en ligne de plus en plus nombreuses de documents sur les sites de généalogie sont l’occasion de découvrir des informations qui nous seraient probablement restées à jamais inconnues. C'est ainsi que j'ai découvert récemment ce document :


Il s'agit de l’inventaire après décès de Martial Clément Cibot, le deuxième mari de Joséphine Uginet-Chapot (1830-1902) [17] (nous descendons de son troisième mari, Joseph Barféty). Ce document nous apporte des informations totalement inconnues sur ce couple et leur vie à Paris. J'ai transcrit le contenu auquel vous pouvez accéder par ce lien : cliquez-ici (j'ai supprimé le « verbiage » notarial lorsqu'il n’apportait aucune information). Pour accéder au document original : cliquez-ici. J'ai surtout essayé d'exploiter toutes les informations pour en tirer le maximum de renseignements que je présente dans ce message.

Signature de Joséphine Uginet-Chapot, dans l'inventaire de son mari.

Joséphine Jenny Uginet-Chapot est née à Paris, au 32 rue Neuve-Saint-Roch [actuellement rue Saint-Roch] le 10 octobre 1830. Ses parents, Jean Uginet-Chapot (1803-1864) et Jeanne Jacquin (1803-1892), sont tous les deux nés à Venthon, près d’Albertville où ils se sont mariés en 1828. Comme beaucoup de Savoyards, ils sont venus s’installer à Paris. Au moment de la naissance de Joséphine, ils sont concierges à l’hôtel de Rivoli, dans la rue du même nom. Ils font baptiser leur fille le lendemain de sa naissance à l'église Saint-Roch.

Eglise Saint-Roch, Paris.

Joséphine sera le seul enfant du couple. Jean Uginet-Chapot et Jeanne Jacquin ont tenu différents commerces de marchand de vin, terme à comprendre dans son sens ancien de cabaretier ou tavernier qui débitait du vin au détail. Dans les années 1840, ils s’installent dans un immeuble qu'ils ont fait construire dans la rue des Poissonniers, sur la commune de Montmartre (aujourd’hui, 18e arrondissement de Paris). Ils se sont associés avec leur beau-frère Jacques Girard pour leur activité de traiteur-restaurateur et de logeur en garni.

Joséphine Uginet-Chapot se marie une première fois avec un maçon de la Creuse, Silvain Meunier. Elle a 18 ans et lui 29 ans. Le mariage est célébré à l’église Saint-Pierre-de-Montmartre le 19 juillet 1849. Cette union dure peu car Silvain Meunier meurt moins d’un an plus tard, le 14 juin 1850. Ils n'ont pas eu d’enfants.

La façade de l'église Saint-Pierre-de-Montmartre, élevée en 1765 (photo de 1880).
L'église Saint-Pierre-de-Montmartre, chevet, vers 1820.

Elle se remarie rapidement avec un sellier originaire de Limoges, Martial Clément Cibot, âgé de 28 ans. Le mariage a de nouveau lieu à Saint-Pierre-de-Montmartre le 28 décembre 1852. Martial Clément Cibot quitte rapidement son métier d'artisan pour se consacrer aux commerces de boissons. Avec sa femme, ils deviennent ce que nous appellerions aujourd'hui cafetiers et qui s'appelait alors limonadiers. Dans l’Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration, ou almanach des 500.000 adresses de Paris, des départements et des pays étrangers, le nom de Cibot apparaît pour la première fois dans l’édition de 1855 comme limonadier au 14 boulevard des Batignolles, sur la commune du même nom (aujourd’hui 17e arrondissement de Paris). Avant eux, il n'existait aucun commerce de ce type à cette adresse. Martial Clément Cibot et Joséphine Uginet-Chapot l'ont probablement créé. On les retrouve dans l’édition de 1856. Leur première fille, Madeleine Cibot est née le 5 octobre 1854 au 14 boulevard des Batignolles, ce qui peut laisser penser que leur installation à cette adresse s'est faite durant l’année 1854.

Jusqu'en 1860, le territoire de Paris se limitait aux 12 premiers arrondissements actuels. Il était entouré de communes autonomes comme Montmartre, Les Batignolles, Les Ternes (quartier de la commune de Neuilly). Entre ces communes et Paris, avait été construit un mur encerclant la ville, le mur des Fermiers-Généraux ou mur d'octroi, à l'emplacement des actuels boulevards de Clichy, des Batignolles, de Courcelles et de l'avenue de Wagram, pour la partie de Paris qui nous intéresse. À chacune des portes qui perçaient ce mur, ou plutôt des barrières, les marchandises qui entraient dans Paris devaient payer un droit d’octroi. Cela explique que les commerces de vins, les cafés, les restaurants et autres établissements de loisir s'installaient à l'extérieur de Paris, proches des barrières, pour faire bénéficier les populations de consommations moins chères. Comme ces zones étaient encore peu urbanisées, cela permettait aussi d’offrir des terrasses ou des cours ombragés pour les clients. C'est ainsi que s’est développée toute une zone de guinguettes, cafés, cabarets, bals et autres lieux de distractions le long des boulevards, qui sont à l'origine des quartiers de Pigalle, de Belleville, de Montparnasse, etc.
Le premier café des époux Cibot-Uginet se trouvait donc proche de la barrière de Clichy. Cette photo nous montre bien l’aspect que revêtait alors le mur, la barrière qui le perçait (celle-ci se trouve à l'emplacement de l’actuelle place Clichy) et le début d’urbanisation à l'extérieur du mur. Le mur et les barrières seront démantelés en 1860, lors de l’annexion des communes périphériques et l'extension de Paris dans ses limites actuelles.

La barrière de Clichy, par Gustave Le Gray, vers 1853-1854. On distingue au premier plan le mur d'octroi, puis la barrière de Clichy (actuellement place Clichy) et au dernier plan, Montmartre, avec ses moulins (à gauche) et le sommet (à droite) qui n'est pas encore couronné par le Sacré-Cœur.
Autre vue de la Barrière de Clichy, par Gustave Le Gray, vers 1853-1854. Au-delà du mur d'octroi, se trouve le début du boulevard des Batignolles, avec sa promenade arborée. Le n° 14 se trouve un peu au-delà sur la gauche. Ces 2 vues sont strictement contemporaines de l'époque où Martial Clément Cibot et Joséphine Uginet-Chapot vivaient dans ce quartier.

L'établissement du boulevard des Batignolles ne devait pas satisfaire leurs ambitions, car ils revendent le fonds de commerce à un certain Thomas pour la somme de 12 000 francs et ils se mettent d’accord avec un propriétaire des Ternes, Jean-Pierre Gauthier, avec lequel il signe un bail le 24 janvier 1856. Ils conviennent de lui louer un terrain sur lequel se trouve « une petite maison servant alors à l’usage de marchand de vins, située 4 boulevard de l’Étoile, […] ayant environ 11,64 m. de façade sur le boulevard » avec une espace à l'arrière. Le cabaret est alors tenu par Vicaire. Sur cet emplacement, ils ont le droit « d'y établir une nouvelle construction, à leur frais, pour usage de café – estaminet. »

Ils ont choisi de s’installer à la barrière du Roule, un peu plus à l’ouest, dans le prolongement du boulevard des Batignolles. Dans sa Notice historique sur les Ternes (Seine) et les environs, paru en 1849, l’abbé Bellanger écrit : « Barrière du Roule. — A l'extrémité du faubourg Saint-Honoré et du Roule; cette entrée est une des plus importantes de Paris, (car elle est la route d’Évreux, de Caen, de Rouen et la haute Normandie); les règlements de police, excluant de la barrière de l’Étoile à l'arrivée de certaines voitures pesamment chargées, toutes les provisions en tous genres qui viennent par le pont de Neuilly, se présentent à la barrière du Roule ; on a estimé à deux mille le nombre des voitures qui chaque jour entrent dans Paris par cette voie : cette barrière est séparée par 470 mètres de celle de l'Étoile. » C'est actuellement la place des Ternes. Entre la barrière de l’Étoile (actuelle place Charles-de-Gaulle, que beaucoup appelle encore place de l’Étoile) et la barrière du Roule, le boulevard qui longe extérieurement le mur s'appelait alors le boulevard de l’Étoile. C’est aujourd’hui la partie de l'avenue de Wagram entre la place Charles-de-Gaulle et la place des Ternes. Le n° 4 du boulevard de l’Étoile correspond à l'actuel n° 47 de l'avenue de Wagram.

Ce plan de Neuilly de 1851 nous donne une bonne image du quartier lorsqu'ils se sont installés :


Détail, avec l'emplacement du n° 4 du boulevard de l'Etoile

On voit bien qu’il se trouve dans un quartier encore peu urbanisé. En face de leur établissement, il y a certes le mur, qui mesure un peu plus de 3 m. de haut et se trouve à une trentaine de mètres de leur façade, mais ils en sont séparés par une belle promenade arborée. Il y a aussi le bâtiment imposant de la barrière du Roule :

La barrière du Roule, en 1859, peu de temps avant sa démolition.

Comme on l'a dit, cette barrière canalise le flux des voyageurs et des promeneurs qui sortent de Paris depuis le faubourg Saint-Honoré. L'emplacement choisi par les Cibot-Uginet est idéalement situé pour capter une partie de cette clientèle potentielle qui vient dans ce quartier pour se distraire. A quelques numéros de leur établissement, il existe depuis 1812 un bal très populaire, le bal Dourlans, qui est ainsi décrit en 1863 : « Dourlans (Leblanc, successeur), bal, café 4 billards, grand salon et grand jardin, contenant 4,000 personnes, bal les dimanches, lundis, jeudis et fêtes, boul. de l’Étoile, 41, près de l'Arc de Triomphe. » Après des transformations importantes en 1865, ce bal est devenu la salle Wagram. En 1861, sur le boulevard de l’Étoile, en plus du café Cibot-Uginet et du bal Dourlans, on compte 2 autres limonadiers, un vendeur de tabac et liqueurs et un restaurateur.

Après avoir signé le bail, les époux Cibot-Uginet se mettent très rapidement à l'œuvre pour faire construire un établissement avec le décor et l'équipement des meilleurs cafés parisiens. Ils sont accompagnés par un architecte qui s'appelle Chemin. Tout cela va très vite car dès le mois de juin 1856, le bâtiment est terminé, le café est équipé tant de meubles, que de vaisselles et de marchandises. Au même moment, Joséphine est enceinte. Elle accouche le 10 juin 1856 d'une fille, Eugénie Césarine, qui est immédiatement mise en nourrice dans la famille d'un tisserand à Thiron-Gardais (Eure-et-Loir), à 130 kilomètres de Paris. Il était habituel à l'époque que les femmes engagées dans une activité professionnelle confient leurs enfants à des familles nourricières. Il existait toute une organisation pour assurer le recrutement des nourrices et le transport des enfants. C'est probablement pour cela qu'elle a accouché au 39 de la rue du Faubourg-Saint-Denis où devait se trouver une sage-femme qui assurait ensuite l’organisation de la mise en nourrice de l’enfant.

Un mois plus tard, le 12 juillet 1856, Martial Clément Cibot meurt dans une maison de santé, située 90 rue de Picpus (aujourd’hui dans le 12e arrondissement). Une recherche sur cette maison de santé à cette adresse permet par exemple de trouver dans le Paris médical, de 1853, dans la liste des maisons de santé pour le traitement des aliénés à Paris et sa banlieue : « Mme Reboul-Richebraques, rue Picpus, 90 : reçoit des aliénés et des pensionnaires libres. ». On trouve plusieurs mentions similaires dans ces années-là mentionnant cette maison de santé comme assurant le traitement des aliénés. En l'absence de plus d’informations, il est difficile de conclure, sinon que la vie de Martial Clément Cibot s'est terminée brutalement et prématurément, après avoir lancé et mené à bien un projet ambitieux de café parisien. Peut-être a-t-il souffert de surmenage ? Après l'enterrement au cimetière du Père-Lachaise, le 14 juillet 1856, Joséphine Uginet-Chapot, veuve Cibot, doit régler les affaires qu'elle a menées avec son mari, car elle est donatrice du quart des biens de son mari, le restant revenant à ses deux filles dont elle est tutrice. C'est ainsi qu'elle fait appel à Me Amy, notaire à Passy (aujourd’hui dans le 16e arrondissement de Paris), pour faire un inventaire complet de tous les biens, des actifs et des créances du couple afin de régler la succession. C'est ce document que nous avons trouvé et qui nous permet de reconstituer l'histoire du café des époux Cibot-Uginet

L'inventaire nous permet de nous faire une idée de l'agencement et de l'ameublement du café. Au rez-de-chaussée, la grande salle de 80 m2 est ouverte sur l'avenue, qui est encore le boulevard de l’Étoile. On y trouve, comme il se doit, un comptoir en bois avec un dessus de marbre, des divans en velours grenat, autrement dit des banquettes, des tables de café en marbre avec des pieds en fonte, des tables en tôle avec pied en fonte (probablement des tables rondes) et 56 chaises. Pour éclairer cet espace, pas moins de 8 lampes et un lustre à gaz, ainsi qu'une lampe atmosphérique (je n'ai pas réussi à trouver de quoi il s'agissait). Une pendule ronde (œil de bœuf) permet de donner l'heure. Enfin, la salle est ornée de 3 glaces dans leurs cadres dorés. Nous savons aussi que des dorures ornaient la salle. J'ai eu du mal à trouver des images qui représentent l'intérieur d’un café parisien à cette époque. Ce célèbre tableau de Degas donne une idée avec la banquette rouge, les tables en marbre, les miroirs aux murs :

L'Absinthe, Edgar Degas, 1875-1876

Un café du boulevard du Temple, 1861

La Prune, Edouard Manet, 1877

Henri Gervex, 1877

A l'étage, une salle d'une soixantaine de m2 accueillait les joueurs de billards, avec 2 tables de billards. L’ameublement est un peu plus réduit avec seulement 8 tables en marbre et un seul divan. En revanche, il n’y a pas de glaces au mur.

L'inventaire de la marchandise nous donne un aperçu des consommations proposées. Ce sont d'abord des liqueurs, de l'absinthe – la boisson par excellence des cafés parisiens au XIXe – des eaux-de-vie, Kirch, Rhum, madère, etc. On remarquera la faible place du vin, 260 l. et seulement 12 l. de Champagne à mettre en regard des 850 l. de liqueurs et spiritueux. On constate qu'il n’y a pas de bière. Ils sont donc surtout des débitants d'alcools forts. Ils offrent aussi à leurs clients des jeux, soit des billards à l'étage, soit des jeux de société au rez-de-chaussée, avec le « lot de damiers, tablettes et tapis à jeux » qui est inventorié. On pouvait aussi y lire les journaux. Même si un fourneau est indiqué, il semble qu’il n'était pas prévu de servir à manger. Il était simplement possible de servir du café, comme le laisse comprendre les achats de sucre et café qui sont répertoriés.

Au premier étage, les époux Cibot-Uginet se sont réservés un logement composé d'une seule pièce, probablement d’une quinzaine de m2 dans laquelle on trouve un lit, une table ovale, une table de nuit, une toilette-commode, une armoire et un fauteuil Voltaire, tous en acajou. L'inventaire permet de connaître l'habillement complet du couple. Ils ne possèdent quasiment pas de biens précieux, à l’exception d’une timbale en argent marquée J. U. (Joséphine Uginet ?) et un couvert en argent, à filets, marqué F. C. (probablement C. pour Cibot). Leur situation financière devait être assez tendue car ils ont été obligés de mettre leurs montres en gage, au Mont de Piété. Notons que le seul livre qu’ils possèdent est l'Histoire de Paris, par Dulaure, dont ils n'ont que quelques fascicules (livraisons).

L'inventaire permet de faire un bilan de la situation financière des époux Cibot-Uginet. Il y a suffisamment d'éléments pour savoir que la construction de l'établissement leur a coûté 21 500 francs, le mobilier 5 800 francs et la marchandise 5 200 francs, soit un total de 32 500 francs. Dans la construction, les poste de dépense les plus importants sont les peintures et dorures (5 305 fr.), la maçonnerie (3 800 fr.), la menuiserie (3 200 fr.). Que le poste le plus important soit la peinture et la dorure montre le soin qu'ils ont apporté à la décoration de leur établissement. Comme souvent à l'époque, ils avaient de nombreuses dettes. Dans leur cas, ce sont tous les crédits accordés par leurs fournisseurs ou par les artisans qui ont contribué à la construction de l'établissement. En définitive, sur les 32 500 francs, ils devaient encore 24 400 francs. Cependant, leur richesse était constituée de ce fonds de commerce qu'ils avaient créé et que les experts estimaient à 17 000 francs.  Avec la valeur des biens inventoriés et les 4 000 francs que leur devait encore M. Thomas sur la vente des Batignolles, leur situation financière présentait un actif net de 2 800 francs. Pour donner un ordre de grandeur sur ces sommes, il faut savoir qu’en 1853, un manœuvre du bâtiment à Paris gagnait 1,70 francs par jour et que les ouvriers qui ont travaillé à la construction de leur établissement (menuisier, peintre, maçon, serrurier, etc.) gagnaient entre 4 et 5 francs par jour, soit de l’ordre de 1 000 francs par an. En 1852, un journalier agricole gagnait 550 francs par an.
Pour ceux que cela intéresse, j'ai reporté dans un fichier excel l'ensemble des éléments chiffrés de cet inventaire : cliquez-ici.

Grâce aux différents cadastres en ligne, l'emplacement du café Cibot-Uginet est parfaitement identifié. Il se trouve actuellement au 47 avenue de Wagram dans le 17e arrondissement, près de la place des Ternes. Lorsqu'ils se sont installés, en 1856, la portion de l’avenue entre la place de l'Etoile et la place des Ternes formait le boulevard extérieur de Paris le long du mur de l’Octroi (ou mur des fermiers généraux). La numérotation, uniquement paire, partait de la barrière du Roule (actuellement place des Ternes), en direction de l’Étoile. Leur adresse était alors le 4 boulevard de l’Étoile, aux Ternes (ou Thernes), à Neuilly (aujourd’hui Neuilly-sur-Seine). En 1860, cette partie de la commune de Neuilly a été rattachée à la ville de Paris, lors de l’extension des limites territoriales de Paris pour devenir une partie du 17e arrondissement. Le mur a été démoli dès janvier 1860 et la numérotation a été changée pour être homogène avec les règles de numérotation de la ville de Paris. Le n° 4 est donc devenu le 47 du boulevard de l’Étoile. Enfin, en 1864, cette voie a été baptisée avenue de Wagram. L'emplacement actuel du café Cibot-Uginet est donc le 47 avenue de Wagram.

Le cadastre de Neuilly en 1846 montre l’emplacement et les constructions 10 ans avant leur installation. J’ai reporté les emplacements des futures constructions, avec la double numérotation.


Le plan permet de bien identifié l'épicerie de la veuve Vistel que le bail leur autorisait à louer à partir d'octobre 1858 pour y construire une extension de leur établissement entre le premier emplacement et la maison appartenant à leur propriétaire, M. Gauthier, qui fait l'angle (actuellement 49 avenue de Wagram et 1 avenue des Ternes). L’inventaire nous indique que cette extension n'a pas été construite, mais les successeurs ont bénéficié de cette possibilité. Dans le cadastre de la fin du XIXe, on voir bien que l’extension a été construite et qu'elle est maintenant rattachée, du point de vue de la parcelle, à ce qui existait dès 1856 :


Cette construction en 2 étapes est bien visible sur les vues de l’établissement que l'on a grâce aux cartes postales. Sur celle-ci, j'ai reporté les différentes phases de construction. L'extension a bien été bâtie dan une style unifié avec celui de la construction d'origine, comme cela était stipulé dans le bail.


Cette vue nous donne une image du café telle qu’il était probablement lors de l’inventaire de 1856, avant les transformations du début du XXe siècle. On voit la salle de rez-de-chaussée et, au-dessus les 5 fenêtres citées dans l'inventaire qui correspondent pour 4 d'entre elles à la salle de billards et pour l'autre à la pièce que les époux Cibot se réservait pour leur usage. Je suis enclin à penser que celle-ci est la fenêtre de droite, alors que les 4 fenêtres de la salle de billard correspondent avec l'entrée au-dessus de laquelle il est encore indiqué : « Billards au 1er ».

Aujourd’hui, l'ensemble de la parcelle a une longueur sur l'avenue de 23 m. Le café d'origine a une longueur sur le boulevard de 11,6 m., comme l’annonce les termes du bail (c'était l’emprise du commerce de vins de Vicaire qui a été remplacé par le café Cibot-Uginet). La partie ajoutée à l'emplacement de l'ancienne épicerie Vistel mesure 6,6 m., ce qui laisse 4,8 m. pour le passage. Chaque fenêtre mesure à peu près 2,2/2,3 m. de large. En s'appuyant sur le cadastre de la fin du XIXe, la profondeur du bâtiment peut être estimée à 6,6 m., ce qui fait une surface au sol du café d'origine de l'ordre de 75/80 m2, soit avec l'étage, une surface de 150/160 m2. La pièce réservée à l'habitation devait faire une quinzaine de m2.

Le Concert de l'Univers, vu sous un autre angle, en direction de l'Arc de Triomphe.

Nous ne connaissons pas le détail de la vie de Joséphine Uginet-Chapot durant les 3 ans après le décès de son mari et cet inventaire. Il est peu probable qu'elle ait assuré seule la gestion de ce café, même si elle a dû rapidement trouver une solution pour faire face aux inévitables frais d'une telle immobilisation et aux nombreuses dettes qu'elle avait. Nous savons seulement qu'en 1858, elle payait encore une contribution personnelle et mobilière et une patente à cette adresse comme limonadière. Les archives lacunaires de la commune de Neuilly-sur-Seine ne permet pas de savoir jusqu'à quant elle a été imposée à cette adresse.

Extrait de la Matrice des Contributions personnelle, mobilière et des patentes de la commune de Neuilly, pour l'année 1858.

Dans l'Almanach du commerce, il faut attendre l'année 1861 pour trouver le nom de Jeanson comme limonadier au 4, boulevard de l’Étoile. Nous n'avons donc pas d’information entre 1856 et 1860. Sur ce Jeanson, nous savons fort peu de choses, sinon qu'il se prénommait Eugène et qu'il était né vers 1828. C'est Victor Thabouret qui lui succède. Ce n'est probablement pas un hasard, car Victor Thabouret, né dans les Vosges en 1837, a épousé en juillet 1866 Caroline Viardet, la cousine germaine de Joséphine Uginet-Chapot. Lors de ce mariage, il est qualifié de limonadier, domicilié 47 avenue de Wagram et un de ses deux témoins est justement Eugène Jeanson, lui aussi qualifié de limonadier, domicilié 47 avenue de Wagram. Dans l'Almanach du commerce de 1870, il est annoncé ainsi : « Thabouret, café de l'Univers, déjeuners et soupers, bières anglaises et de Bavière, avenue Wagram, 47 ». C’est la première mention de ce nom de café de l’Univers. Est-ce qu’il était dans les intentions des Cibot-Uginet de l'appeler comme cela ? On ne sait pas.

Ensuite, La Brasserie de l’Univers se lance dans le concert en 1894, d'où le nom de Concert de l'Univers que l'on voyait sur la carte postale. Elle a été entièrement rénovée en 1898, avec les fauteuils rachetés à l’Horloge, puis une seconde fois en 1904. La façade a ensuite été profondément transformée, soit à cette dernière date, soit encore postérieurement. Disparaissent alors les fenêtres à arcade qui devaient provenir de la construction initiale, comme on le voit sur cette carte postale postérieure à celles que j'ai présentées ci-dessus.


Jacques Salles a écrit en 1975 : « A descendre aujourd’hui l’avenue de Wagram de l’Étoile aux Ternes, on a quelque peine à imaginer qu’elle fut, il y a un siècle, un des hauts-lieux du spectacle parisien. En effet, au début du XXe siècle, le trottoir des numéros impairs offrait au passant deux cinémas d’exclusivité (le Royal au n° 39 et le Lutétia au n° 31), un théâtre (le théâtre de l'Étoile), une salle de bals et de réunions (la salle Wagram au n° 39), un music-hall (l'Empire au n° 41), et un café-concert (le Concert de l'Univers au n° 47). »

Récemment, ce lieu s'est illustré en abritant un cercle de jeux, Le Cercle Wagram, qui a été fermé en 2011. Aujourd’hui, il abrite un restaurant, qui est à la place du café d'origine : The Place to be… et une salle d'évènements : Le Pavillon Wagram. Comme on le voit sur cette vue récente, il ne reste plus de traces visibles de la construction d'origine, mais la construction en 2 étapes est encore perceptible sur la façade.




Quant à Joséphine Uginet-Chapot, après ses deux mariages terminés prématurément et les ambitions parisiennes avortées, elle a préféré se trouver un mari au pays, autrement dit en Savoie. Le 12 juillet 1859, à Venthon, soit 3 ans après le décès de son deuxième mari, elle épouse un conservateur des hypothèques de 14 ans son aîné, Joseph Barféty. Ses parents sont restés à Paris. Quant à ses enfants du deuxième mariage (il n'y en avait pas eu du premier), l’aîné, Madeleine Cibot, est devenue religieuse à Toulouse, où elle est décédée en 1929 comme Supérieure des Sœurs de Nevers. La cadette, Eugénie Césarine, est morte en nourrice, à 13 mois, le 17 juillet 1857, à Thiron-Gardais dans l’Eure-et-Loir. Sa mère est qualifiée de limonadière, domiciliée à Paris, 4 barrière du Roule. Après ce mariage, la vie de Joséphine Uginet-Chapot est celle de l'épouse d’un conservateur des hypothèques, « un chrétien convaincu et un homme d’éducation parfaite », loin des rêves des époux Cibot-Uginet qui voulaient leur part dans ce que l'on a appelé la fête impériale, qui est ce temps de prospérité du Second-Empire. C'est ce moment où un nouveau Paris en train de naître, sous l'impulsion de Napoléon III et du baron Haussmann et que Paris est en train de devenir la Ville-Lumière.

Joséphine Uginet-Chapot, veuve Joseph Barféty est morte à Venthon, le 25 avril 1902 à l'âge de 71 ans.



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