samedi 18 avril 2020

Eugène Prieur-Bardin, peintre orientaliste (1860-1905)

Habitué à suivre les ventes aux enchères, j’ai depuis longtemps repéré ce peintre orientaliste appelé Prieur-Bardin. Sachant qu’il portait le même nom que notre famille Bardin, qui a abandonné depuis le « Prieur », j’avais fait quelques recherches qui m’avaient amené à l’identification partagée par tous, selon laquelle il s’agit de François-Léon Prieur-Bardin, né à Vif en 1870. Je n’avais pas poussé plus loin mes investigations.

Le port de Marseille, daté et signé Prieur-Bardin, 1901.

Reprenant les recherches sur la famille Bardin, à laquelle nous appartenons, j’ai trouvé qu’il y a aussi un peintre dans cette famille. C’est ainsi que je suis arrivé jusqu’à un article d’Élisabeth Juan-Mazel, paru dans le revue Généalogie & Histoire, en 2012, qui soulève, de façon très convaincante et documentée, la question de l’identification du peintre Prieur-Bardin. Sa conclusion est que François-Léon Prieur-Bardin n’est pas le peintre orientaliste qui signe toujours « Prieur-Bardin », sans initiales, actif à Constantinople entre le début des années 1890 et 1901, puis actif à Marseille dans les premières années de 1900. Il s’agit d’Eugène Prieur-Bardin, né à Vénissieux le 14 octobre 1860 et mort à Marseille le 27 juin 1905. Ma curiosité a été d’autant plus piquée que cet Eugène Prieur-Bardin est un de nos cousins, descendant de la branche Eugène Prieur-Bardin (voir les liens en fin de message pour comprendre la parenté). J’ai scanné l’article que vous pouvez lire en suivant ce lien : cliquez-ici.

J’ai poursuivi les recherches en parallèle sur les deux Prieur-Bardin, François-Léon et Eugène-Antoine. Ce que j’ai trouvé n’a fait que confirmer les conclusions de Mme Juan-Mazel.

Sur François-Léon Prieur-Bardin, j’ai effectivement trouvé qu’il n’est connu que comme sculpteur ou ornemaniste. Il a œuvré à Constantinople (ce que ne dit pas l’article), mais postérieurement à la période d’activité du peintre, vers 1910, pour contribuer à l’ornementation de l’ambassade de France, aménagée sous la direction de l’architecte Georges-Paul Chedanne. Notons d’ailleurs que cet architecte est noté comme étant son patron dans un des recensements parisiens.

A titre d’illustration, cette courte notice biographique, publiée en 1919 au moment d’une remise de médaille, ne cite jamais une quelconque activité de peintre :
Je devrais ici passer la parole à mon collègue et ami Bruel, qui a de façon si persuasive posé la candidature de M. Prieur-Bardin, sculpteur-décorateur-ornemaniste. Outre M. Bruel, des confrères comme MM. Chedanne, Lebret et Recoura nous ont vanté la conscience, le dévouement, la modestie et le talent dont M. Prieur-Bardin a donné la preuve dans des travaux, dont la liste serait longue et parmi lesquels nous citerons seulement : le monument d'Ernest Hébert par Recoura, à La Tronche ; la fontaine monumentale du château de M. Deutsch de la Meurthe, près Montereau, par Lebret ; les décorations intérieures du Palace-Hôtel des Champs-Élysées, du Princesse-Hôtel, de l'hôtel Mercédès, des ambassades de Vienne et de Constantinople, par Chedanne ; des décorations d’immeubles, et particulièrement les décorations intérieures de l'hôtel Pellerin, 3, rue de Montchanin, et de l'hôtel du marquis de Saint-Preux, par Bruel : la médaille d'argent des Industries d'Art est, vous le voyez, bien placée, et nous sommes heureux d'inviter M. Prieur-Bardin à venir la recevoir.
Je renvoie à la fin de cet article pour des informations plus détaillées qui ne font que confirmer que François-Léon Prieur-Bardin ne peut pas être le peintre orientaliste.

La Mosquée Ortaköy depuis le Bosphore, daté et signé Prieur-Bardin, 1902.

Eugène Prieur-Bardin est né comme enfant de père inconnu, sous le nom de sa mère, Mathieu, à Vénissieux le 14 octobre 1860. Louise Mathieu est une ouvrière en soie de Lyon, qui est alors âgée de 19 ans. Le père putatif, Eugène Prieur-Bardin, originaire de Charavines dans l'Isère, a le même âge. L’enfant est probablement né à Vénissieux, qui était alors un village agricole proche de Lyon, pour que la mère puisse accoucher discrètement et probablement laisser son fils en nourrice chez Pierre Sambet, dit Bourru, 42 ans, cultivateur à Vénissieux. C’était un usage fréquent. Eugène Antoine Mathieu, car tels sont ses prénoms et son nom à la naissance, sera reconnu et légitimé par ses parents lors de leur mariage à Lyon le 13 juillet 1867. Il est là aussi probable que ceux-ci aient attendu le décès du père d’Eugène, Élisée Prieur-Bardin, qui devait réprouver fortement la situation, quand on connaît la culture patriarcale et traditionnelle de la famille Bardin. Peut-être ne l’a-t-il jamais su. Lors de son mariage, Eugène Prieur Bardin est accompagné par aucun témoin de sa famille. Seule sa mère Marie Lombard, veuve Bardin, est présente.

Eugène Prieur-Bardin, fils, a passé sa jeunesse avec ses parents rue Lanterne à Lyon, avant leur installation à Tassin vers 1880. Cette rue étroite et sombre de Lyon contraste avec les univers lumineux qu’il a ensuite peints.

Selon l’article cité ci-dessus, Eugène Prieur-Bardin est entré à l’École des Beaux-Arts de Lyon le 6 mars 1879. En 1880, lors du recensement militaire, il se qualifie d’employé de commerce, habitant avec ses parents à Tassin, une commune alors champêtre de la banlieue de Lyon. Il y est encore recensé, toujours avec ses parents, en 1881. En octobre 1885, il est présent comme témoin au mariage à Charavines de deux cousins-germains de son père. Il est toujours qualifié d'employé de commerce, à Tassin. On perd ensuite sa trace jusqu’à son mariage à Alger le 5 mai 1891, où il habite avec sa mère rue Levacher. Il est artiste-peintre (lien vers l'acte). Entretemps, il a perdu son père Eugène, décédé le 15 mars 1886 à Tassin. L'épouse est une jeune fille originaire de Grenoble, bien que née à Tournon, dont on ignore la raison de la présence à Alger. Elle est orpheline de père et de mère depuis plusieurs années. Luce Vercelli, car tel est son nom, est très jeune car elle n’a que 17 ans. Mariés en mai 1891, ils attendent rapidement un enfant, une fille Jeanne qui naît en mars 1892 à Constantinople. Dans l’acte de naissance qui est enregistré au consulat de France, Eugène Prieur-Bardin se qualifie d’artiste-peintre.

Début de l'acte de naissance de Jeanne Marie Louise Prieur-Bardin le 23 mars 1892, à Constantinople.

La présence d’Eugène Prieur-Bardin est attestée à Constantinople depuis cette date de 1892 jusqu’à celle de 1898, où leur naît une dernière fille, Marguerite Adeline, le 7 août 1898. Ils ont eu aussi un fils, Élysée Eugène Prieur-Bardin, né le 21 mars 1897. Dans ces actes d’état civil, Eugène Prieur-Bardin se qualifie toujours d’artiste-peintre.

Il faut mettre ces dates en regard des informations de Frédéric Hitzel dans son étude sur les peintres à Constantinople : Couleurs de la Corne d’Or. Peintres voyageurs à la Sublime Porte (2002) qui donne la date de 1893 comme première exposition du peintre Prieur-Bardin à la galerie des Frères Gülmez-Biraderler, Grande Rue de Péra, n° 397, puis, ensuite : Maison Baker (1897, Grande Rue de Péra, n° 500), Visconti et Stefano (1898, Grande Rue de Péra, n° 276), M. Keller (1900, passage Hazzopoulo, rue Tepebachi, n° 35). Penser que ce peintre Prieur-Bardin qui expose et que Eugène Prieur-Bardin, artiste-peintre qui a des enfants à Constantinople entre 1892 et 1898 sont une seule et même personne ne me semble pas une hypothèse hasardeuse. C’est celle qu’avait défendue Mme Juan-Mazel et que les informations que j’ai trouvées ne font que renforcer.

Tophane et le Bosphore.
Ce tableau aurait été présenté au Sultan Abdül-hamid II.
A une date inconnue mais qui doit se situer en 1901, Eugène Prieur-Bardin et sa famille viennent s’installer à Marseille. Très vite, comme il l’a fait à Constantinople, il expose dans les galeries marseillaises, en particulier chez Vallet, rue Paradis. Son talent est localement reconnu. Parmi les mentions dans la presse, il apparaît pour la première fois dans un petit compte-rendu des peintres exposés dans les vitrines des marchands marseillais en octobre 1902, qui signale un tableau représentant une vue de la ville. En janvier 1903, il expose une vue de Constantinople : « ce peintre qui possède les qualités du coloriste plus encore que celles du dessinateur et dont les œuvres, malgré l'uniformité de leur source d'inspiration, sont exécutées dans une note qui les arrache à la vulgarité coutumière de l'orientalisme de bazar. » (Le Sémaphore de Marseille, 14 janvier 1903, compte-rendu de Ferdinand Servian). En février 1903, il expose une série d’œuvres dans les salons de photographie d’art, qui lui vaut un long compte-rendu par le même critique dans le même journal. En avril 1903, il expose au salon des artistes marseillais. En février 1905, il expose encore chez Vallet, le galeriste marseillais de la rue Paradis. Il habite non loin car quelques mois plus tard, le 27 juin 1905, il meurt à son domicile marseillais du boulevard Notre-Dame.

Une difficulté pour identifier pleinement le peintre des œuvres signées Prieur-Bardin est qu’il n’y a jamais de prénom ni même d’initiales accolées au nom. Même dans les mentions d’expositions de peintures à Marseille, il n’y a toujours que le nom seul. Cependant, en cherchant bien, j’ai fini par trouver deux mentions. La première est le compte-rendu du jury du salon toulonnais de peinture, dans Le Petit Provençal, du 24 novembre 1903. Parmi les récipiendaires de la troisième médaille de peinture se trouve « Eugène Prieur-Bardin ».
La seconde mention est le dépôt d’un brevet de « Boîte de campagne pour artiste peintre », déposé par Eugène Prieur-Bardin, le 8 février 1904, représenté par Ducasson, rue de la République, n° 62 à Marseille.
Lien vers le brevet : cliquez-ici.




Il existe cependant plusieurs zones d’ombre dans la vie d’Eugène Prieur-Bardin. La première est qu’il ne semble exister aucune peinture antérieure à la période « Constantinople », c’est à dire celle qui commence vers 1890. Lorsqu’il se marie à Alger en 1891, il est déjà qualifié de peintre. On pourrait imaginer qu’il a produit quelques œuvres représentant Alger et son port dans la même veine que ses tableaux de Constantinople ou Marseille. Il n’en est rien. Certes, comme il n’existe pas de catalogue des œuvres de Prieur-Bardin, il est fort possible qu’il existe des tableaux de sa période algérienne, moins nombreux car sa présence à Alger a été plus courte. Ces tableaux restent à découvrir. De la même façon, il ne semble pas exister d’œuvres antérieures aux années 1890. S’il a été élève à l’Ecole de Beaux-Arts de Lyon à partir de 1879, il a dû commencer à peindre à partir de ces années-là, et surtout à partir des années 1885-1890. Pour le moment, rien, sauf à imaginer que ses paysages de lac datent de cette époque.


Est-ce le lac de Charavines, pays des ancêtres d'Eugène Prieur-Bardin ?

Après le décès d’Eugène Prieur-Bardin, il est difficile de suivre précisément la vie de son épouse et de ses trois enfants. Il est probable que la fille cadette, Marguerite Adeline, soit décédée jeune, voire enfant. Son épouse et ses deux enfants, Jeanne et Eugène, qui, au décès de leur père, ont respectivement 13 et 8 ans, sont soit restés à Marseille, soit, plus probablement sont retournés en Algérie. En 1918, Luce Vercelli, veuve Prieur-Bardin habite 12 rue de Constantine, à Alger. C’est de Marseille qu’Eugène Prieur-Bardin s’embarque pour New-York où il arrive le 17 septembre 1914. Il a 17 ans et demi. Sa vie est désormais américaine. Il est connu comme acteur sous le nom d’Eugene Borden. On retrouve la trace de Luce Vercelli, veuve Prieur-Bardin, et de sa fille Jeanne à Argenteuil, en 1931, loin des lumières méditerranéennes du Bosphore, d’Alger ou de Marseille. Argenteuil est une commune de la banlieue nord de Paris. Jeanne y est recensée au 12 avenue d'Argenteuil, comme comptable (patron : Pradier), dans le même ménage qu’Henri Fressard, avec lequel elle se marie en 1935. Elle est décédée très âgée, le 28 mars 1979 à Argenteuil, à l'âge de 87 ans. Quant à sa mère, elle se remarie aussi à Argenteuil, le 24 avril 1937 et meurt deux ans plus tard, le 22 juillet 1937, à l'âge de 63 ans. Ni Jeanne Prieur-Bardin, ni son frère Eugene Borden n’ont eu d’enfants. Il n’y a donc pas de descendants et plus largement pas de neveux ou nièces pour défendre la mémoire d’Eugène Prieur-Bardin.

Eugene Borden, le fils d'Eugène Prieur-Bardin

Lien vers la généalogie d'Eugène Prieur-Bardin : cliquez-ici.
Lien de parenté avec Eugène Prieur-Bardin : cliquez-ici.

Quelques informations complémentaires sur François-Léon Prieur-Bardin

Pour compléter et parfaire la démonstration que François-Léon n’est pas le peintre qui a produit tant de tableaux de Constantinople et Marseille, je me suis intéressé à ses différentes adresses. Sa fiche matricule nous apprend qu’au moment du recrutement militaire, soit en 1890, il est étudiant aux Beaux-Arts de Paris, domicilié à Paris, 76 boulevard Edgar-Quinet (quartier Montparnasse). Il fait ensuite son service militaire au 40e régiment d’Infanterie du 10 novembre 1891 au 29 septembre 1892, ce qui est antinomique avec la présence attestée du peintre Prieur-Bardin à Constantinople. Il a obtenu le prix de l’école des Beaux-Arts (arts décoratifs) le 29 novembre 1893.


Ensuite ses différents domiciles sont :
21 décembre 1892 : Paris, 5bis rue Bourgeois
30 juin 1908 : Vienne (Autriche-Hongrie), Ambassade de France
10 décembre 1909 : Paris, 5bis rue Bourgeois
11 décembre 1910 : se rend à Constantinople
10 février 1911 : Constantinople, Ambassade de France
25 avril 1912 : Paris, 5bis rue Bourgeois
 
Rappelons que les hommes étaient tenus de communiquer leurs changements de domicile ou de résidence à l’autorité militaire pour être toujours joignable en cas de mobilisation. Cette obligation courait jusqu’à l’âge de 45 ans, lorsque les hommes étaient libérés du service militaire, soit, pour François-Léon Prieur-Bardin, jusqu’en 1915. Cette obligation n’était pas toujours bien respectée, mais on voit que, dans son cas, il était assez scrupuleux pour mentionner même des absences de courte durée d’un an ou un an et demi. S’il avait été présent à Constantinople entre 1892 et 1901, il est évident qu’il en aurait fait part aux autorités militaires.

Sa présence en Autriche, à Vienne, en 1908, puis à Constantinople en 1911 s’explique par sa participation aux chantiers des ambassades de France dans ces deux pays, dans le premier cas une construction et dans le deuxième une rénovation, les deux menées par l’architecte Georges-Paul Chedanne pour lequel il travaillait.

Hormis ces deux résidences temporaires, François-Léon a habité continûment de 1892 jusqu’à au moins 1936 au 5bis rue Bourgeois, dans le 14e arrondissement de Paris, près de la Gare Montparnasse, dans le quartier Plaisance. Cette rue n’existe plus, ayant disparu dans les chantiers de rénovation du quartier, au moment de la construction de la nouvelle gare.

Comme s’il fallait encore plus de preuves que François-Léon n’était connu que comme sculpteur, ces quatre informations ne font que renforcer cette conviction :
Liste électorale de Paris, 1921 : François-Léon Prieur-Bardin, sculpteur.
Recensements de 1926 et 1931 : François Prieur-Bardin, artiste sculpteur.
Recensement de 1936 : François Prieur, sculpteur, patron : Chedanne.
Dans ces quatre mentions, il est domicilié au 5bis rue Bourgeois.

Pour finir, une œuvre de François-Léon Prieur-Bardin, datée de 1894 :


Il doit s’agir de l’un des médaillons qu’il a présentés au Salon de 1895. La signature peut laisser penser que le prénom d'usage était Léon Prieur-Bardin :


Compléments (octobre 2021)
 
Suite à ce message, j'ai été en contact avec une arrière-petite-nièce de François-Léon Prieur-Bardin. Elle m'a indiqué qu'il était « décédé le 19 mai 1939 à la Vierge Noire à côté de Grenoble [La Tronche] où mon arrière grand-mère, sœur de François-Léon, avait une maison où j'ai eu l'occasion d'aller étant petite. Cette maison fut vendue par mes grands parents. » Son entrée en contact montre qu'elle s'était elle-aussi interrogée sur l'attribution des peintures orientalistes et marseillaises à son arrière-grand-oncle :  « En effet, en comparant, entre autre, les dates que nous avons sur toutes ses médailles des Arts Déco nous n'arrivions pas à comprendre comment il pouvait être à la fois à Constantinople et étudiant aux Arts Déco ! »

samedi 4 avril 2020

Antoine Genty, dit "Sans Soucy" (1717-1787)

Un des plus grands plaisirs du généalogiste est de faire revenir à la lumière une personnalité et une vie qui se résumaient jusqu’alors à un unique nom. Pendant longtemps, notre ancêtre Antoine Genty  [440] n’était connu que par l’unique mention que j’en avais trouvée dans l’acte de mariage de son fils Jean Baptiste Genty [220], marié à Luxeuil-les-Bains et décédé à Lure en 1801. Je ne connaissais ni les dates et les lieux de ses naissance, mariage et décès. Et bien évidemment, je ne savais pas où il avait vécu, ni ce qu’avait été sa vie.

Ce qui rendait la recherche plus difficile est qu’il n’existait aucune entrée à ce nom dans des sites de partages de généalogies comme Geneanet, à la différence de beaucoup de nos ancêtres qui apparaissent de multiples fois. A titre d’exemple, son contemporain Jean Escalle, de la Motte-en-Champsaur apparaît 40 fois. Tout cela m’a donné envie d’en savoir plus sur lui. En cherchant bien, j’ai trouvé ensuite deux mentions qui pouvaient laisser penser qu’il s’agissait de lui.

La première est cette information extraite des inventaires des archives départementales de la Haute-Saône : «&nbsple sieur Antoine Gentil, natif de Rigny-sur-Saône, province de Champagne (requête pour être reçu bourgeois de Luxeuil) ». La deuxième se trouve dans un travail de dépouillement des archives de l’Hôtel des Invalides, mis en ligne par une association de bénévoles : hoteldesinvalides.fr. Il ne m’en fallait pas plus pour reconstituer sa vie. Ce qui rend les recherches parfois difficiles est l’extrême variabilité de l’orthographe du nom de famille. La forme «&nbspGenty » est celle qui s’est rapidement imposée et sera utilisée par toute la descendance d’Antoine Genty. Lui-même, qui savait signer, utilisait cette orthographe. En revanche, on trouve très souvent la forme «&nbspGentil », ce qui s’explique aisément, ou encore «&nbspGenti » mais aussi des formes plus étranges comme «&nbspGeanty », «&nbspJeanty » voire même «&nbspGanty ».

Antoine Genty est né le 3 mars 1717, à Rigny, fils de Michel Genty et de Didière Talmas. Il a été baptisé le lendemain. Son père est un laboureur, autrement dit un cultivateur, qui s’est installé dans ce village au moment de son mariage en 1700. Nous avons repoussé d’une génération la question de l’origine de la famille Genty. Sa mère, Didière Talmas, semble appartenir à une famille notable de Rigny. Son père, Antoine Talmas, est le greffier du village et sa mère, Françoise Goux, appartenait à une famille de marchands, signe en général de notabilité dans ces villages.




Acte de baptême d'Antoine Genty, à Rigny, le 24 mars 1717
Rigny est un village agricole au bord de la Saône, à quelques kilomètres de Gray, dans la Haute-Saône. Ce village, dominé par son château, se trouvait à la frontière entre la France et l’Espagne, pendant tout le temps où la Franche-Comté a été espagnole, c’est-à-dire jusqu’en 1678. En 1636, le village a dû subir un siège qui s’est terminé par le saccage et la désertion du village. A l’époque d’Antoine Genty, cela appartenait à l’histoire mais cela doit expliquer une tradition militaire propre à ces lieux de frontière. En 1735, Rigny comptait 110 feux, soit, à peu près 500 habitants. Au maximum, le village a abrité presque 800 habitants.

Rigny, au bords de la Saône.
Antoine Genty a eu de nombreux frères et sœurs. On perd la trace de la majorité, sauf Simon, né le 15 février 1709 et Jean Claude, né le 14 mai 1711. Antoine et Simon Genty savent signer, alors que ni leur père ni leur frère Jean Claude ne savent le faire.
Antoine Genty s’engage à l’âge de 15 ans, en 1732, dans un régiment de dragons, le régiment de Bauffremont Dragons. Il va servir 21 ans jusqu’à son admission comme invalide en 1753. Le terme dragon désigne des militaires se déplaçant à cheval mais combattant à pied. Ce régiment de cavalerie du royaume de France a été créé en 1673 sous le nom de régiment de Listenois dragons. Il a ensuite changé de dénomination selon ses propriétaires, mais pendant l’époque où Antoine Genty a servi, il s’est généralement appelé Bauffremont. Quelques recherches nous ont permis de trouver des images de l’uniforme du dragon.



Il faut imaginer notre ancêtre combattant sous cet habit. Comme souvent, les soldats étaient affublés d’un sobriquet. J’imagine que c’est un trait dominant de son caractère qui l’a fait surnommer «&nbspSans soucy ». Ses deux frères se sont aussi engagés, mais plus tardivement, peut-être à la suite de leur cadet Antoine. Simon a rejoint en 1737, à 28 ans, le même régiment de Bauffremont Dragons et Jean-Claude s’est engagé en 1739, aussi à 28 ans, dans un régiment de cavalerie, le régiment de Poly.

Antoine Genty est resté simple soldat durant toute sa carrière militaire. La possibilité de devenir sous-officier ou officier lui était fermée à cause de son origine roturière. Il est difficile de savoir à quelles guerres et à quelles batailles il a participé. Entre 1732 et 1753, les deux conflits dans lesquels est engagé le royaume de France sont les guerres de succession de Pologne (1733-1738) et succession d’Autriche (1740-1748).  Pour la première, les combats ont essentiellement eu lieu en Rhénanie, durant la période 1733-1735.

J’ai tout de même trouvé un historique de ce régiment qui permet de fournir quelques informations. Il s’appelle Bauffremont car il appartenait à la famille du même nom, comme c’était l’usage sous l’Ancien Régime. Il était levé en Franche-Comté. Pour la période où Antoine Genty y était soldat (1732-1753), cet historique précise :
Attaché en 1733 à l’armée du Rhin, [ce régiment] contribue à la prise de Kehl et de Philippsbourg, ainsi qu’au succès des combats d’Ettlingen et de Klausen. Il prend ensuite ses quartiers à Huningue et Neufbrisach.
En 1741, il part du Fort-Louis du Rhin, pour se rendre sur la frontière d’Autriche ; il est mis en garnison à Lintz, prend part à la défense de cette place, et rentre en France en janvier 1742, après une capitulation qui l’obligeait à ne pas servir pendant un an. Il a passé ce temps à Metz. En 1743, il fait partie de l’armée du maréchal de Noailles et partage la défaite de cette armée à Dettingen. Après avoir passé l’hiver à Damvillers et Carignan, il se rend en Flandre en 1744, fait les sièges de Menin et d’Ypres et termine cette campagne à Audenarde et au camp de Courtrai. Pendant les années qui suivirent, il fut employé, tantôt dans les garnisons des places, tantôt à l’armée active, et il s’est trouvé aux batailles de Raucoux et Lawfeld. […]
Depuis la paix, on voit le régiment à Verdun en 1748, à Jussey en 1749, à Thionville en 1751, à Gray en 1752, au Puy en 1753, à Besançon et au camp de Richemont en 1755, à Amiens, au camp de Dieppe et à Fécamp en 1756.
[Source : Général Susane, Histoire de la cavalerie française, Tome 3, Paris, 1874, pp. 8-14.]
Je connais mal la vie des soldats à cette époque. Pendant les périodes où le régiment n’était pas en campagne, les soldats pouvaient-ils prendre des congés pour rentrer chez eux ? En effet, pendant cette même période, Antoine Genty se marie le 11 juillet 1747 à Genevrey, autre commune de Haute-Saône, avec Marguerite Olivier, fille d’un laboureur – autrement dit un cultivateur – qui sera maire de son village. Il a 30 ans et son épouse 22 ans. Pendant la période où il est sous les drapeaux, le couple a trois enfants, tous nés à Genevrey. Il n’est pas fait mention de sa qualité de soldat, car, à chaque fois, il est simplement qualifié de laboureur.

Le 15 novembre 1753, la commission établie à l’Hôtel des Invalides pour statuer sur les dossiers des soldats qui lui sont présentés admet «&nbspAntoine Genty, dit Sanssoucy, agé de 38 ans, natif de Rigny pres Langres en Champagne, Dragon au Regiment de Bauffremont » comme invalide avec comme motif «&nbspdescente complette ». 



A cette époque, le terme de descente est synonyme de hernie, comme en témoigne cette page de titre d’un ouvrage médical de l’époque. 



Il faut comprendre que la hernie a provoqué un passage des organes, ou une forme d’éventration que l’on devait alors traiter ou plutôt contenir avec des bandages. Le terme de «&nbspcomplète » signifie que les hernies se trouvaient aux côtés droit et gauche. Visiblement, ce motif était un des plus courants pour justifier l’admission comme invalide. Les efforts du métier de soldat à l’époque et la probable station prolongée à cheval devaient provoquer ce type de blessures.
 


L’admission comme invalide signifie qu’il avait le droit d’être hébergé à l’Hôtel des Invalides à Paris. Il lui était aussi possible d’obtenir une pension, ce qui sera le cas d’Antoine Genty. Dans plusieurs actes le concernant, il est régulièrement qualifié de pensionnaire du Roi, ce qui signifié qu’il a opté pour cette possibilité. Ses deux frères seront aussi admis comme invalides. Claude l’est en 1762 après 23 ans de service, au motif qu’il est «&nbspestropié d’une decente, se plaint de rhumatismes ». Quant à Simon, admis la même année après 25 ans de service, il est «&nbspincommodé de rhumatismes dans les reins et les hanches ».

Libéré de son engagement comme soldat à 46 ans et muni d’une pension, Antoine Genty s’installe d’abord à Genevrey, dans le village de son épouse, où leurs naît encore une fille. Puis, à une date située entre 1754 et 1758, ils s’installent à Luxeuil, une ville plus importante de Haute-Saône, déjà réputée pour ses eaux thermales. La commune s’appelle aujourd’hui Luxeuil-les- Bains. Dans cette ville, Antoine Genty se fait négociant, une façon alors courante de s’élever socialement. Il obtiendra à cette époque le droit de bourgeoisie à Luxeuil, autrement dit le droit d’être considéré comme un citoyen de la ville et de pouvoir bénéficier de tous les avantages et privilèges associés à ce statut et d’être aussi soumis aux devoirs associés.

Il est difficile de tracer le portrait d’un ancêtre sur la base des informations fragmentaires dont on dispose. On perçoit cependant chez Antoine Genty une ambition sociale très différente de celle de ses frères. Cette ambition se concrétise d’abord par son mariage avec la fille d’un petit notable local, puis par son admission au sein d’une élite locale, certes modeste, mais qui sera le terreau de la future bourgeoisie du XIXe siècle. Il n’a pas complétement rompu avec son passé militaire, comme en témoigne le parrain de son fils Jean Baptiste né à Luxeuil en 1758, Jean Baptiste Hugon, chevalier de l’ordre royal et militaire de St Louis, capitaine d’infanterie au régiment de Lorraine, qui sera aussi témoin au mariage d'une de ses filles.

Antoine Genty est décédé à Luxeuil le 30 octobre 1787, à 70 ans, après s’être remarié à 61 ans, après le décès de sa première épouse. Dans son acte de décès, il est précisé qu’il est «&nbsppansionnaire du roy, bourgeois de luxeuil ».


Acte de sépulture d'Antoine Genty, à Luxeuil, le 31 octobre 1787.

De son mariage avec Marguerite Olivier, il a eu cinq enfants qui ont atteint l’âge adulte :
  • Anne Marguerite (1748-1816), qui a épousé Joseph Lançon, notaire à Luxeuil.
  • François Joseph (1750-1808), qui était militaire, dragon au Régiment d'Artois dragons au moment de son mariage en 1790, avant de finir sa vie comme greffier de la justice de paix de Luxeuil.
  • Anne Claude (1752-1832), qui a épousé Édouard Mazet, maître chirurgien et apothicaire, à Luxeuil.
  • Barbe Désirée (1754-1814), qui a épousé Jean Baptiste Thierry, bourgeois de Luxeuil et négociant appartenant à une famille de maîtres tanneurs de la ville
  • Jean-Baptiste (1758-1802) [220], maître chirurgien et apothicaire, puis pharmacien à Lure. En 1794, il est apothicaire en chef de l'hôpital militaire de Lure.
Comme on le constate, l’ambition sociale se concrétise aussi par les alliances des filles de la famille, afin d’asseoir la notabilité au sein de la communauté.

Parmi la descendance d’Antoine Genty, on trouve deux militaires. Son fils François-Joseph, qui a été dragon, comme son père, et son petit-fils Jean-Baptiste Lançon, lui aussi dragon, qui a ensuite intégré les grenadiers à cheval de la Garde consulaire, l’ancêtre de la Garde impériale. Il en sera congédié pour infirmité le 11 thermidor an IX [30/7/1801].


Je ne vais pas détailler la descendance d’Antoine Genty que j’ai étudiée complétement et que je pense être exhaustive, à deux ou trois exceptions près. La branche dont nous descendons est celle de Jean-Baptiste Genty [220], apothicaire/pharmacien à Lure. Il meurt jeune à 44 ans, en 1801. Son fils Antoine Nicolas lui succède rapidement car dès 1809, il est mentionné comme pharmacien à Lure, alors qu’il n’a que 21 ans. Il le restera jusqu’à son décès en 1846. Il habitait une belle maison bourgeoise dans la Grande-Rue de Lure.

 
Maison Genty à Lure (bâtiment au centre de l'image), dans la Grande Rue.
La famille Genty possédait la partie droite de la maison


Dans cette maison imposante avec deux corps de bâtiment séparés par une porte cochère, il possédait la partie droite. Comme on le voit, c’était un notable. Sous la monarchie de Juillet, il faisait partie de la liste restreinte des électeurs du département de la Haute-Saône, dans le cadre du régime censitaire qui demandait une imposition minimale de 200 francs pour pouvoir être électeur. En 1837 et 1840, il est le second adjoint du maire de Lure.

Les écarts de fortune au sein d’une même famille pouvaient se creuser très rapidement, en une génération, la mobilité sociale étant beaucoup plus forte qu’aujourd’hui. Au même moment où Antoine Nicolas Genty appartenait à la bourgeoisie provinciale de la petite ville de Lure, la cousine germaine de son père, Thérèse Genty (1769-1862), fille de l’ancien soldat et invalide Claude Genty, resté à Rigny, est qualifiée de mendiante dans une acte d’état civil de 1852. Vous remarquerez qu'elle est décédée à l'âge de 93 ans.

Après le décès d’Antoine Nicolas Genty, sa veuve s’empresse de vendre la pharmacie. Elle passe une annonce dans le Journal de la Haute-Saône :


Annonce dans Le Journal de la Haute-Saône, du 20 juillet 1843.

Un peu plus tard, elle passe une autre annonce, plus inhabituelle :

Annonce dans Le Journal de la Haute-Saône, du 5 octobre 1843.
Est-ce que cela veut dire que notre ancêtre avait une passion cachée pour les travaux manuels au tour ? Ce qui est amusant est qu’Antoine Nicolas Genty est l’arrière-arrière-grand-père de notre grand-père André Magron, qui avait la passion des travaux manuels de précision, avec un tour avec lequel il avait même taillé les engrenages d’une horloge, entre autres travaux de précision.

Ascendance et descendance d'Antoine Genty : cliquez-ici.
Notre lien de parenté avec Antoine Genty : cliquez-ici.

mardi 24 mars 2020

Hippolyte Escalle et le sénateur Auguste Vagnat

Émile Roux-Parassac et Auguste Vagnat sont deux personnalités bien oubliées des Hautes-Alpes. Le premier a été surnommé le barde alpin. Né Émile Roux (Sisteron 22/5/1874 - Paris XIVe 28/7/1940), il prit le pseudonyme de Parassac du nom d'un hameau de la commune de Veynes, où il passa une partie de sa jeunesse. Il fut un écrivain prolixe, donnant dans tous les genres : poésies, romans, théâtre, etc. Il fut aussi un infatigable conférencier, ardent défenseur et promoteur de ses alpes natales.

Auguste Vagnat (Briançon 4/11/1851 - Paris Ve 23/12/1914) est un médecin issu d’une ancienne famille briançonnaise. Il exerça sa profession à Briançon, où il se distingua lors d'une grave épidémie locale. Sa conduite lui valut d'être nommé médecin du service départemental des Hautes-Alpes.
Conseiller municipal de Briançon, puis conseiller général de ce canton en 1885, Auguste Vagnat devint maire de Briançon en 1897. A ces titres divers, il prit une part active dans l'action des élus du département. S'intéressant à toutes les questions de sport, il fut également élu président de la section de Briançon du Club alpin français.
Il fut sénateur des Hautes-Alpes de 1900 jusqu’à son décès en 1914. Au Sénat, il siègea au groupe de la gauche démocratique. Républicain radical et protectionniste en économie sociale, il établit, dès son arrivée à la Haute Assemblée, un rapport remarqué sur l'hygiène, la salubrité des mines et la santé des travailleurs, puis d'autres sur le travail des enfants dans les établissements industriels, sur l'amnistie. Nommé secrétaire du Sénat en janvier 1909, il conserva ce poste jusqu'à la fin de l'année 1912.

Il existait un lien particulier entre notre arrière-grand-père Hippolyte Escalle et Auguste Vagnat. J’ai toujours pensé que celui-ci avait été le mentor en politique de notre arrière-grand-père qui a suivi ses traces d’abord comme maire de Briançon, puis comme conseiller général du canton de Briançon. Cela aurait pu aller jusqu’au Sénat, mais Hippolyte Escalle n’a pas été élu. Preuve de l’amitié qui existait entre les deux hommes, que onze ans séparaient, Auguste Vagnat est invité au Mas de Chaix au printemps 1902 lorsque les filles Escalle ont fait leur communion. Avec son physique très caractéristique, il apparaît sur cette belle photo de groupe que j’ai trouvée récemment :


Détail :


Auguste Vagnat est décédé pendant la première guerre mondiale à son domicile parisien du 4 rue de l’Abbé de l’Épée. Il a été inhumé provisoirement au cimetière de Bagneux, en banlieue parisienne. Mais sa place était à Briançon. C’est à ce moment qu’intervint notre arrière-grand-père qui œuvra non seulement pour que l'on ramène les restes d’Auguste Vagnat à Briançon, mais aussi pour que l’on élève un monument funéraire en son hommage. Ce monument se trouve aujourd’hui au cimetière de Briançon :


Le modèle en plâtre du médaillon en bronze portant le portrait d’Auguste Vagnat, sculpté par Jean Chorel se trouve au grenier, à Mas de Chaix.


Émile Roux-Parassac, toujours prompt à rendre hommage à un Haut-Alpin, lui consacre une petite plaquette parue en 1935 : Un grand alpin. Auguste Vagnat. 1851-1914., Gap, Éditions Louis Jean, 1935, in-8°, 64 pp., 4 planches hors-texte.


Parmi le tirage de 25 exemplaires sur beau papier, il en donne un à notre arrière-grand-père avec un envoi :


Dans ce texte, Émile Roux-Parassac rend plusieurs fois hommage à Hippolyte Escalle, dans le style souvent dithyrambique qui est le sien.

Dans le texte introductif :
Merci à tous ceux dont la collaboration, le souvenir et le concours permirent de mener à bien une œuvre chère à tous.
A vous d'abord, Hippolyte Escalle, modèle de la fervente amitié. Vous êtes l'artisan de la consécration de celui que vous avez tant apprécié, si justement estimé. A ses côtés ou le continuant vous avez partagé sa belle tâche à la Mairie, puis au Conseil Général, en vous inspirant de sa conduite. A son nom, les Alpes attachent le vôtre.
Un peu plus loin, il cite « l'admirable Hippolyte Escalle », l’« infatigable et excellent maire, M. Escalle » ou « les prodiges de dévouement d'Hippolyte Escalle ». Rappelons qu’Hippolyte Escalle a été maire de Briançon de 1910 à 1919. A ce titre, il dirigea la ville lors de la première guerre mondiale.  Émile Roux-Parassac, qui était très patriote et militariste, reproduit un discours prononcé par notre arrière-grand-père le 14 août 1914 lors du départ pour le front du 159e régiment d’infanterie stationné à Briançon :
Mon Colonel,
Au moment précis où votre beau régiment fait joyeusement le premier pas dans la direction où l'appelle le Grand Devoir, la population briançonnaise à laquelle il est uni par tant de liens étroits, d'estime et d'affection réciproques, la population briançonnaise, dis-je, a tenu à venir lui exprimer ses vœux les plus ardents, pour la réussite de la noble tâche à laquelle vous courrez tous avec tant d'ardent patriotisme et de sublime abnégation.
Croyez, mon Colonel, que nous suivrons pas à pas votre beau et vaillant régiment, partout où les circonstances le conduiront. Croyez que notre cœur vibrera à l’unisson de celui de ces braves soldats, qui, sous votre conduite, vont infliger à un ennemi aussi vil que cynique, la peine que méritent les fourbes traditionnels de notre belle France.
Nous avons mieux que l'espérance, nous avons la foi la plus absolue dans les destinées de notre chère Patrie et c'est dans cette assurance que nous saluons respectueusement le Drapeau du 159e et que, à vous, mon colonel, et à tous vos vaillants officiers, sous-officiers et soldats qui forment la famille qui part, nous adressons nos vœux de glorieux retour pour une Patrie, toujours plus belle, toujours plus forte et toujours plus noble.
Au revoir, mon Colonel, et avant de vous quitter, laissez-moi pousser le cri de : Vive la France ! Vive le 159e !
Émile Roux-Parassac conclut : « Cette allocution, si simple, si touchante, si pleine de grandeur et d'ardent patriotisme, de M. Escalle résume les sentiments de tous les Briançonnais et de tous les Alpins. Honneur donc à Briançon. »

Parmi les soldats qui partaient au front se trouvait le gendre d'Hippolyte Escalle, Ernest Deydier, qui perdit la vie quelques jours plus tard, le 1er septembre, au col de la Chipotte.

Après ces pages fort patriotes, Émile Roux-Parassac revient à Auguste Vagnat. Il rappelle d’abord que dès 1916, on donna son nom à une rue de Briançon :
En pleine guerre, le 5 février 1916, le Maire de Briançon, Escalle, proposait et faisait accepter, en premier hommage de pieux souvenir, le nom de Vagnat, à la rue, de toutes sa plus familière, celle qui mène de la Grande Gargouille au belvédère où chaque jour il s'attardait si volontiers.
Le rapport au Conseil Municipal comprend une brève notice et la suivante conclusion :
« Monsieur le Docteur Vagnat, dont les capacités professionnelles étaient hautement reconnues par tous, était surtout le médecin des pauvres. D'un dévouement hors de pair, il n'hésita jamais, quelles que fussent les conditions climatériques, à répondre à l'appel des familles ; d'un désintéressement absolu, il prodiguait ses soins à tous et particulièrement aux indigents que, bien souvent, il assistait encore de sa bourse.
« Toutes ces raisons firent que le Docteur Vagnat était universellement estimé, même par ses adversaires politiques.
« En honorant sa mémoire par l'attribution de son nom à une des rues de Briançon, le Conseil Municipal accomplit un pieux devoir, approuvé par l'unanimité de la population.
« Briançon, 5 février 1916.
« Le Maire : ESCALLE ».

Puis en 1926, le corps d’Auguste Vagnat est rapatrié à Briançon :
Deux fois, discrètement le sénateur Victor Bonniard, autre Alpin qui n'a pas sa part de gratitude, renouvela la concession. On attendit le moment propice. À Briançon, Hippolyte Escalle, dont l'amitié ne saurait être exprimée par des mots, impuissants à la louer ; à Paris, de même cœur, Louis Reynaud, Directeur du personnel à la Recette des Finances, Trésorier honoraire et ancien percepteur de Briançon, se préoccupent plusieurs années durant du transfert.
[...]
Fin mars, eut lieu l'exhumation. Par lettre à Louis Reynaud, du 8 avril 1926, Hippolyte Escalle, maire, s'exprimait ainsi :
« Mon cher ami,
« Je viens vous remercier bien sincèrement de toutes les démarches que vous avez bien voulu faire pour ramener dans sa terre natale la dépouille mortelle de notre regretté sénateur Vagnat.
« Nous avons pris le corps en gare le premier avril et l'avons déposé provisoirement en attendant de le faire inhumer dans une concession... ».
Et nous nous occupâmes du monument. Dès décembre 1914, en envoyant à Escalle une longue lettre, à peine apprise la pénible nouvelle, je proposai cet hommage, certain de l'approbation de celui qui fut et reste le modèle dans l'amitié.
Pour finir sur une note un peu plus légère, une caricature d’Auguste Vagnat par Eugène Tézier.