Barthélemy Magron est né à Vexaincourt, dans les Vosges, le 15 mai 1787. Il est le fils de Valentin Magron et d'Odile Vigneron (voir l'article sur les origines de la famille Magron). Il tient son prénom de son parrain, Barthélemy Zabé, mais aussi du saint patron de la paroisse de Luvigny, saint Barthélemy, dont dépendait Vexaincourt et où il a été baptisé le jour de sa naissance. Comme cela était l'usage, de nombreux garçons portaient alors ce prénom en son honneur.
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| Luvigny et l'église Saint-Barthélemy, construite en 1779 Barthélemy Magron y a été baptisé le 15 mai 1787 (c) site de la commune de Luvigny |
Il perd sa mère le 27 prairial an III [15 juin 1795], alors qu'il n'a que huit ans. Son père décède quelques années plus tard, le 24 floréal an IX [14 mai 1801], la veille de ses quatorze ans. Son frère aîné Joseph est alors marié et vit à Vexaincourt. Sa sœur Marie est aussi mariée avec un meunier, Michel Pierville (Pierreville), à Belval. Sa belle-mère, Barbe Ducarme, habite avec son fils, à Raon-sur-Plaine. Où vit Barthélemy Magron après le décès de son père ? Chez son frère, à Vexaincourt ? Chez sa belle-mère, à Raon-sur-Plaine ? Nous ne le savons pas. De 1801, à sa présence attestée à la fin de l’année 1809, à Is-sur-Tille, il y a un « trou » dans l’histoire de sa vie que l’on ne sait pas combler actuellement. Deux cents kilomètres séparent les deux communes. Surtout, il n’y a pas de logique de migration entre ces deux lieux. Les migrations depuis les Vosges s’orientaient vers les capitales régionales de la Lorraine comme Nancy ou vers Paris. De plus, l’histoire personnelle de Barthélemy a nécessairement croisé celle du Premier Empire. Le sénatus-consulte du xx décembre 1806 appelle un contingent de quatre-vingt mille hommes de la classe 1807, celle à laquelle appartient Barthélemy Magron. Est-il appelé et intégré à un régiment ? Participe-t-il à une des campagnes des années 1807 et suivantes ? Est-il blessé et réformé ? Au contraire, est-il réformé dès le conseil de révision ? Nous ne le savons pas. La réponse à ces questions pourraient nous apporter des indices sur les raisons de sa présence à Is-sur-Tille dès 1809, à l’âge de vingt-deux ans.
Le 29 novembre 1810, à la mairie d'Is-sur-Tille, Barthélemy Magron épouse Louise Mathieu, une jeune fille du bourg, légèrement plus âgée que lui car née le 19 septembre 1786. On peut se demander si ce mariage n'est pas programmé depuis longtemps car, dès le mois de février 1810, Barthélemy Magron demande les actes de décès de ses parents. Pourquoi faut-il attendre neuf mois pour que le mariage soit célébré ? Il fallait d'abord l'autorisation de son curateur, Nicolas Magron, son oncle. Il lui est aussi demandé les actes de décès de ses grands-parents pour justifier qu'il n'a aucun ascendant vivant. Ces actes lui sont fournis le 30 octobre. On peut imaginer que Barthélemy Magron retourne alors dans son pays natal pour les récupérer ainsi que la procuration de son curateur (son tuteur était mort). Ces délais suffisent à expliquer que le mariage n'a lieu qu'en novembre, mais, visiblement, cela n'a pas empêché les futurs mariés d'anticiper la nuit de noces. En effet, trois mois après le mariage, le 21 février 1811, naît une fille à Is-sur-Tille, Jeanne Magron. C'est son grand-père, Louis Mathieu, qui déclare sa naissance, tout comme il déclarera son décès le lendemain 22 février.
Louise Mathieu est la fille de Louis Mathieu (1761-1839), cordonnier à Is-sur-Tille, et de Reine Gaudel (1758-1837). Lors du mariage, elle a un frère, Louis, né en 1789, aussi cordonnier, sûrement destiné à prendre la suite de son père à Is-sur-Tille. En 1809, il est qualifié de bottier. Elle a aussi une sœur sensiblement plus jeune, Jeanne, née en 1793. Cordonnier lui-même, Barthélemy se marie dans une famille de cordonniers. Il ne voulait probablement pas empiéter sur la clientèle de son beau-père et de son beau-frère Louis, probable successeur de son père. On peut penser que c'est pour cela qu'en 1811 ou 1812, il part exercer son métier à Prauthoy, un chef-lieu de canton de la Haute-Marne sur la route de Dijon à Langres, à vingt-cinq kilomètres au nord d'Is-sur-Tille. Il devait probablement y avoir une place à prendre dans ce bourg, d'autant qu'il n'y avait sûrement pas assez de travail pour tous à Is-sur-Tille.
Dès le 7 septembre 1812, soit moins de deux ans après leur mariage, Barthélemy Magron et Louise Mathieu achètent une maison à Prauthoy, une ancienne boulangerie, ainsi décrite dans l'acte de vente :
une maison située au lieu de Prauthoy, en la rue dite Sous la Barre, appartenant en propre à la vendeuse, consistant en : une cuisine au rez-de-chaussée, une petite boutique sur la route, une cave derrière la cuisine, une chambre et un cabinet au premier étage, une autre chambre sur la cave, des greniers « régnants » sur les lieux ci-dessus, et une petite cour derrière les bâtiments ci-dessus.
Cette maison est située sur la rue principale de Prauthoy qui est aussi la route nationale qui traverse le village. La boutique lui sert d'atelier de cordonnier. C'est là qu'il passera sa vie de 1812 jusqu'à son décès en 1855. Comme souvent, c'est une vie faite de travail, de naissances et de décès, dont les seules traces sont les actes d'état civil et quelques actes notariés.
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| Signatures de Barthélemy Magron et de son épouse Louise Mathieu lors de la vente du 7 septembre 1812 |
En 1817, il est fait un premier recensement nominatif de Prauthoy qui permet d'avoir une image très précise de l'activité de la commune. Depuis la réorganisation administrative de la Révolution, Prauthoy est le chef-lieu du canton du même nom qui regroupe dix-huit communes et, en 1851, au moment du maximum démographique, une population de 8 057 habitants. De ce fait, en tant que chef-lieu de canton, le bourg regroupe des activités administratives et artisanales qui servent l'ensemble du canton. De plus, Prauthoy est situé sur un axe important de circulation entre Dijon, Langres, Chaumont et le nord de la France. Cela devait amener un passage constant de voyageurs et de marchandises tout au long de l'année. Aussi surprenant que cela puisse paraître lorsque on se rend aujourd'hui à Prauthoy, l'activité principale de la commune est la culture de la vigne. En effet, la vigne a totalement disparu alors que, tout au long du XIXe siècle, est sûrement avant, la majorité des terrains étaient des vignobles. En 1861, le maire pouvait vanter « ses vins renommés et abondants [qui] s’exportent loin ». Ainsi, en 1817, 77 des 193 chefs de ménage sont vignerons, soit 40 %. Avec les propriétaires, les cultivateurs et les quelques domestiques, manœuvres et pâtres, l'agriculture occupe alors 109 chefs de ménage (56 %), ce qui est une proportion significativement faible par rapport aux autres villages de la Haute-Marne et, plus généralement, de la France, où cette proportion était de l'ordre de 90 %. Sinon, on trouve à Prauthoy les artisans nécessaires à la population du canton. Ce sont les métiers de l'alimentaire : boucher, boulanger, du bâtiment : charpentier, couvreur, maçon, menuisier, tailleur de pierres et tous les autres corps de métier : bourrelier, cordier, maréchal-ferrant, charron, cordonnier, couturière, chapelier, sabotier, teinturier et tixier (tisserand). Au total, ces activités artisanales représentent 43 chefs de ménage (22 %). Enfin, le bourg héberge les services administratifs, religieux, etc., dont certains sont spécifiques à un chef-lieu de canton : greffier du juge de paix, huissier, instituteur, prêtre, receveur de l'enregistrement, médecin, vétérinaire, chirurgien, barbier, à l'exception notable du notaire qui se trouve alors dans le village voisin de Vaux-sous-Aubigny. Enfin, les métiers de la route et du commerce sont représentés par un maître de poste, deux aubergistes, des cabaretiers, des cafetiers et enfin deux marchands. Pour finir, 22 chefs de ménage n'ont pas d'activité. Ce sont souvent des veuves ou des femmes seules, mais aussi un mendiant et des artisans ou commerçants retirés comme un ex-boucher ou un ex- marchand.
Même si l'activité artisanale représente une part importante au sein du bourg, on peut s'étonner qu'en 1817, il y ait six cordonniers, sans compter les deux sabotiers, ce qui semble bien supérieur au besoin du canton, alors que, hormis deux couturières, il n'y a aucun tailleur d'habits et un seul chapelier. Nous n'avons pas d'explication à cela. Parmi eux, le recensement distingue un cordonnier ambulant, ce qui veut dire qu'il trouve son activité au gré des foires et marchés qu'il fréquente, et un cordonnier-bottier, notre ancêtre Barthélemy Magron. Cette spécialisation doit lui permettre d'accéder à une clientèle différente de celle de ses concurrents. De plus, il doit alors pouvoir facturer plus chères les bottes qu'il fabrique, à la différence des chaussures plus standards que fournissent les autres cordonniers de Prauthoy. Au moment de son décès, en 1855, il y a encore quatre cordonniers à Prauthoy, en l'incluant. Dans ces conditions, sa clientèle ne peut se limiter au seul bourg de Prauthoy mais doit se trouver dans les villages environnants. Lors de son inventaire après décès, dont nous reparlerons, le notaire identifie quarante-six clients qui lui doivent de l'argent à ce moment-là. Le montant moyen est de 9,50 francs et la dette la plus élevée est de 27,60 francs. Cela donne un ordre de grandeur du prix qu'il peut faire payer à ses « pratiques », pour utiliser un terme de l'époque. Surtout, comme leur domicile est indiqué, on constate que seulement un petit quart (onze) habite Prauthoy. Avec le village voisin de Montsaugeon (aujourd'hui, les deux communes sont regroupées), on arrive à presque la moitié (vingt-deux). Les autres clients se trouvent répartis dans les communes du canton, toutes situées à moins de dix kilomètres de Prauthoy. Avec dix clients, Leuchey est la seule commune qui se trouve hors du canton, mais à seulement dix kilomètres. Probablement que les habitants de ce village ont alors l'habitude de se rendre à Prauthoy pour les marchés et foires, plutôt qu'au chef-lieu de leur canton. Ils peuvent alors donner du travail à Barthélemy Magron.
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| Vue aérienne de Prauthoy C'est un village-rue qui s'organise le long de la route national 74 de Dijon à Langres |
Le 25 février 1829, son voisin, Jean Pierre Déchanet, lui vend une « chambre », surmontée d'un grenier, qui lui appartient et qui, autrefois, servait de boutique de maréchal-ferrant. Elle se trouve adossée à la maison de Barthélemy Magron, au nord et donne sur la cour devant la maison de Jean Pierre Déchanet. Barthélémy Magron a le droit de fermer la porte qui servait d'entrée à la boutique et d'ouvrir une fenêtre sur la cour de son voisin. Sur le cadastre de 1829, on distingue très bien cette portion de maison, de forme grossièrement triangulaire. Le cadastre ayant été établi juste après la vente, cette « chambre » et le reste de la maison Magron ne constituent qu'une seule parcelle, la C145. Une flèche à double sens lie les deux parties.
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| Prauthoy, maison Barthélemy Magron, carte postale ancienne (1930 ?) |
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| Prauthoy, maison Barthélemy Magron, vue actuelle (été 2025) |
On distingue très bien la fenêtre ouverte par Barthélemy Magron, comme l'y autorisait l'acte de vente de 1829, qui donne sur la cour qui se trouve aujourd'hui devant le « Relais de Prauthoy ». Sur la rue principale, on distingue encore bien les deux boutiques, avec chacune une porte et une fenêtre. L'une des deux sert de boutique de cordonnier. Il s'agit probablement de celle de gauche en regardant la maison, qui correspond à la première partie de la maison acquise dès 1812. Les portes ont été converties en fenêtres en murant le bas. La seule porte d'entrée se trouve un peu en retrait de la grande rue comme on le voit sur la photo ci-dessous :
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| Prauthoy, maison Barthélemy Magron (février 2010 - Google Street) |
Cette maison n'est pas la seule propriété de Barthélemy Magron à Prauthoy. En 1829, il possède aussi une autre petite maison, avec son jardin, sur la rue de la Ruotte [aujourd'hui, rue de la Gare] qu'il a achetée en 1812 en même temps que la maison principale. Elle sera démolie en 1842 et remplacée par une remise. Il possède aussi une terre de 29,70 ares dont il se séparera dès 1831. Surtout, il est propriétaire de quatre parcelles de vigne, réparties sur tout le territoire de la commune, d'une surface totale de 21,70 ares. Visiblement, les habitants de Prauthoy, même les plus modestes, possédaient alors tous leur petit coin de vigne. Barthélemy Magron ne déroge pas à la règle. Cela lui permet de faire son propre vin pour répondre à sa consommation. Lors de son décès, il dispose d'une réserve de cent litres de vin rouge. Lors de l'établissement du cadastre, la commission en charge d'évaluer la valeur foncière des parcelles sur la base d'une estimation de leur revenu annuel sélectionne une des parcelles de Barthélemy Magron.
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| Délibérations municipales de Prauthoy, élaboration du cadastre, 20 septembre 1829 |
C'est la première mention officielle dans un document de la commune. Il restera un propriétaire foncier modeste, car il n'a probablement pas l'ambition de se constituer un patrimoine important, ni même les moyens pour cela. Il se portera acquéreur de trois autres parcelles après s'être dessaisi de deux parcelles. À son décès, il possède donc en tout et pour tout cinq parcelles de vigne pour une surface totale de 24,60 ares. Cela devait suffire à ses besoins et à ceux de sa famille.
Barthélemy Magron et Louise Mathieu ont eu sept enfants, tous nés à Prauthoy, sauf la première, née et décédée à Is-sur-Tille :
- Jeanne Marie, née le 21 février 1812 et morte le 22 février 1812.
- Louis Valentin, né le 13 juillet 1812.
- Nicole Justine, née le 1er avril 1814 et morte le 8 avril 1814.
- Pierre, né le 8 juin 1815.
- Claude André, né le 15 décembre 1818, habituellement prénommé Jules.
- Catherine Louise, née le 31 décembre 1819, probablement morte enfant mais dont on ne connaît ni le lieu, ni la date du décès.
- Victor Valentin, né le 25 juillet 1827 et mort le 25 octobre 1827.
Le fils aîné, Louis Valentin, qui porte les prénoms de ses deux grands-pères, suit les traces de son père en devenant cordonnier. On aurait pu imaginer qu'il lui succède à Prauthoy, mais, pour une raison que l'on ignore, il part s'installer à Longeau, un village à une dizaine de kilomètres au nord de Prauthoy, en direction de Langres. C'est là qu'il vit et travaille comme cordonnier lorsqu'il se marie le 8 février 1841 avec Antoinette Thirion, la fille d'un vigneron de Prauthoy. Peut-être y-a-t-il une mésentente entre le fils et les parents. Toujours est-il qu'après son mariage, Louis Magron part s'installer à Paris où on le retrouve dès 1844, toujours comme cordonnier-bottier. Il semble avoir eu une vie de misère et de déclassement social. Son émigration à Paris ne lui a visiblement pas permis d'accéder à une vie meilleure.
Ensuite, c'est le second fils, Pierre, qui se marie à Prauthoy le 21 avril 1844, avec Antoinette Donnot, dont le père, Antoine Donnot, n'a plus donné signe de vie depuis 1829. Antoinette vit alors seule avec sa mère. Pierre Magron va donc s'installer auprès de sa belle-mère où il est recensé avec sa femme et ses enfants en 1846 et 1851. Il décède prématurément le 16 mars 1852 à trente-six ans en laissant trois enfants : Virginie, née en 1845, Émile, né en 1848 et Edmond, né en 1850. Sa veuve se remarie à Prauthoy le 6 février 1859 avec le charpentier Nicolas Viard. Ils auront une fille. Virginie et Émile Magron décèdent avant leur mère, respectivement en 1879 et 1857. Antoinette Donnot meurt à Prauthoy le 14 septembre 1888, à soixante-cinq ans, en laissant un seul enfant de son premier mariage Edmond Magron, dont le destin d'éditeur en Suisse mérite un article dédié.
Un an après le mariage de Pierre, c'est au tour du fils cadet Jules de se mettre en ménage. Le 14 juillet 1845, il épouse Zélia Dargentolle, la fille d'un instituteur d'Isômes, un village à quelques quatre kilomètres au sud de Prauthoy. Jules Magron a alors abandonné le métier de cordonnier. Il est déjà marchand et buraliste à Prauthoy. Quelques mois plus tard, il trouve un arrangement avec ses parents qui lui vendent la maison qu'ils possèdent à Prauthoy. Le 28 avril 1846, devant le notaire Ecurel, de Chassigny, Barthelemy Magron, maître cordonnier, à Prauthoy, vend à Claude André Jules Magron, son fils, marchand et débitant de tabacs, à Prauthoy :
une maison et ses dépendances, à Prauthoy, rue Sous la Barre, à droite de la grande route de Langres à Dijon, composée au rez-de-chaussée de deux chambres longeant la route, et servant de boutiques, d’une cuisine à la suite de la boutique de cordonnier et d’une chambre ensuite de l’autre boutique, cave derrière ladite cuisine, au premier étage de trois chambres et un petit cabinet, chambre sur la cave, grenier régnant dessus, petite cour régnant derrière lesdits bâtiments ; le tout tient du levant à la route, du couchant à Jacques Pierre Clerc, du midi à une ruelle appartenant au même et où existe un jour d’une des chambres en haut et la chute d’eau d’une évier de ladite chambre et du nord à M. Badier-Mochot sur la cour duquel existe deux fenêtres vitrées.
C'est la maison que l'on a décrite précédemment avec les deux boutiques sur la rue. En plus de celles-ci, on comprend donc qu'elle contient au total cinq pièces, appelées alors « chambre », un petit cabinet, une cuisine et enfin une cave qui n'est pas en sous-sol mais sur l'arrière de la maison, le tout surmonté d'un grenier, « régnant », selon le mot utilisé par le notaire, sur toute la maison. Barthélemy Magron et son épouse se réservent l'usage « de la chambre régnant sur la cuisine, de celle régnant sur la boutique de cordonnier, le droit de placer son vin et ses marchandises à la cave, son bois au grenier, de prendre au jardin les légumes à leur usage, de placer leurs futailles dans la remise. » Par cette vente, les époux Barthélemy règlent, en quelque sorte, leur succession en permettant au cadet Jules de posséder désormais une maison à Prauthoy où il exerce son métier de marchand et buraliste dans l'une des deux boutiques du rez-de-chaussée. Il peut aussi loger sa famille (il est marié depuis 1845) et ses premiers enfants, dans les trois autres chambres restantes et user de la cuisine. Quant aux parents, ils se garantissent un logement jusqu'à leur décès. La même vente concerne aussi l'autre maison, devenue une « halle servant de remise pour placer le bois et les futailles », avec son jardin.
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| Signatures du père et du fils lors de la vente du 28 avril 1846 |
Louise Mathieu décède la première, le 3 juillet 1847, à soixante ans. Son mari lui survit quelques années et décède le 13 avril 1855, à soixante-sept ans. Il est l'un des premiers habitants de Prauthoy à être enterré dans le nouveau cimetière, là où il se trouve toujours. Lors d'une épidémie de choléra qui a frappé le village durant l'été 1854, l'ancien cimetière situé autour de l'église s'est montré insuffisant, ce qui a accéléré un projet de nouvelle localisation, dans un lieu plus sain et plus grand, plus en accord avec les normes d'hygiène et de respect des inhumations. Notons au passage que l'épidémie de choléra qui a touché la commune de Prauthoy du 12 mai au 21 août 1854 et a provoqué cinquante-quatre décès, n'a pas fait de victimes dans notre famille.
Après le décès de Barthélemy Magron, des scellés sont apposés sur les pièces qu'il habitait. Le 10 mai 1855, le notaire Pillenet, de Vaux-sous-Aubigny, se rend sur place pour faire l'inventaire de ses meubles. Ce jour-là, sont présents Jules Magron, qui habite la maison avec sa famille, la veuve de Pierre Magron, comme tutrice de ses trois enfants, héritiers de leur grand-père, et un représentant de Louis Magron qui a donné procuration devant un notaire parisien. Le notaire avec le greffier de la justice de paix, Antoine Billiard, qui assure la prisée des meubles parcourent les deux pièces dévolues à l'usage de Barthélemy Magron, la petite chambre sur la rue, au-dessus de la boutique du cordonnier, et la chambre à côté, au-dessus de la cuisine. La première chambre sert d'atelier de cordonnier et de chambre à coucher. On y trouve plusieurs tables, tous les outils du cordonnier : enclume, marteau, alènes, bisaigles, tranchets, limes, ciseaux, emporte-pièces, tenailles, etc. Il y a sept paires de souliers et deux paires de bottes, probablement des commandes de clients. Il y a une « couchette » en chêne, avec son matelas en crin et en laine, un traversin et un oreiller de plume, et une couverture piquée en laine. Enfin, seuls éléments de « luxe », une horloge avec sa boîte en chêne et un miroir. La pièce est chauffée par un fourneau en fonte. La chambre suivante devait aussi servir de cuisine et devait posséder une cheminée car on y trouve tous les ustensiles : pincettes, pelle, crémaillère, trépieds, etc. ainsi que des poêles et autres ustensiles de cuisine, ainsi que des récipients avec du sel, du beurre, etc. Il y a deux armoires dont l'une en chêne, qui contiennent aussi bien des vêtements que des fournitures de cordonnier : clous, pointes, fils, tresses, cordonnets, plus de soixante kilogrammes de cuir, des peaux, des débris de cuir, des avant-pieds et des tiges de botte. Dans cette pièce se trouvent aussi quelques outils (hache, merlin, coin, pelle) et une « mécanique à œillets » (probablement une machine qui permet de percer et garnir les œillets des chaussures). Comme souvent dans les inventaires, on a une impression de bric-à-brac, dans lequel un parapluie en coton voisine avec un panier à salade, deux cafetières, un arrosoir en fer blanc, des bouteilles en verre noir, des cruchons, de la vaisselle, des chandeliers et une lanterne, etc. Comme toutes les femmes de l'époque, Louise Mathieu devait filer la laine. Il y a encore son rouet et son dévidoir dans cette chambre. Notons que si, dans la première pièce, il y a quatre tables, il n'y a qu'une petite table en bois fruitier dans celle-ci. La garde-robe de Barthélemy Magron est particulièrement fournie. L'inventaire complet de ses habits et de ses effets personnels est : trois paires de bas de laine, trois autres paires en coton, neuf pantalons, trois casquettes, deux cravates, une paire de souliers, trois vestes, huit mouchoirs de poche, six gilets, vingt-cinq chemises d’hommes, vingt-trois essuie-mains, quatre tabliers de cuisine, six mauvais caleçons, un gilet de laine, douze draps, deux bonnets de coton, une paire de lunettes et un chapeau. Enfin, dans le grenier, se trouve sa réserve de bois et dans la cave, un saloir avec vingt kilogrammes de lard et une futaille contenant environ un hectolitre de vin rouge. En définitive, la valeur totale estimée de ses biens est de 620 francs. Parmi les objets les plus valorisés, on trouve l'ensemble du stock de cuirs et peaux, pour 160 francs, la garniture du lit (couverture, matelas, etc.) pour 64 francs, l'armoire en chêne pour 25 francs, l'habillement pour un peu plus de cent francs et, enfin, le lard et le vin pour 84 francs. Ces items représentent 70 % de l'estimation totale. En conséquence, l'estimation des outils et du matériel de cordonnier n'est pas particulièrement élevée, ni celle de tous les autres outils, des ustensiles de cuisine ou des divers meubles.
Au moment de son décès, Barthélemy Magron ne dispose que de 66 francs en espèces. En revanche, il détient des créances clients pour 436,80 francs que lui doivent quarante-six personnes, dont son fils Jules. Cela illustre bien cette économie où les espèces sont rares et les échanges commerciaux se basent sur la dette. Dans son cas, il n'a pas de dette vis-à-vis de fournisseur, mais seulement des créances clients. Enfin, les seules sommes que doit la succession sont surtout en lien avec son décès : cercueil, frais funéraires, frais de maladie, sonneur, placard (avis de décès placardé), fossoyeurs, drap mortuaire. Il est dû un franc à la fille Cothenet, pour la veillée du mort. Enfin, au moment de son décès, Barthélemy Magron doit plus de 48 francs à son fils Jules pour des luminaires et des fournitures, ce qui représente 61 % de ses 78,95 francs de dettes. Ce que l'on peut en retenir est qu'il laisse une situation financière saine, sans réelle dette. Et qu'entre les parents et les enfants, les bons comptes font les bons amis.
Quatre jours après cet inventaire, l'ensemble des meubles est vendu aux enchères, le lundi 14 mai 1855. Il semble que ce soit un usage local, que nous n'avons pas rencontré dans d'autres régions. De la même façon, les meubles de sa belle-mère Reine Gaudel avaient été vendus par ses enfants après son décès à Is-sur-Tille, en 1837. Et, de la même façon, si les enfants sont intéressés par des meubles, ils les achètent lors de l'adjudication. En définitive, le contenu des deux chambres, de la cave et du grenier est vendu en cent-cinquante-quatre lots pour 692,50 francs. Tout y est passé même les caleçons. Jules Magron s'est rendu acquéreur de vingt-et-un lots pour 160,70 francs, dont les deux armoires, pour 45 francs, le vin et le bois, pour 76 francs, des chemises, des draps et quelques outils. La veuve Pierre Magron a aussi acheté des draps, le miroir et le rouet de sa belle-mère. Parmi les objets, qui n'apparaissent pas explicitement dans l'inventaire, il y a quelques livres dont le détail n'est malheureusement pas donné et son uniforme de la garde nationale, avec le shako et les épaulettes. Comme tous les hommes valides, il a fait partie de cette institution à la frontière entre le militaire et la défense civile. Il a même eu trois voix lors de l'élection des officiers et sous-officiers le 3 juillet 1832, pour le grade de caporal.
Enfin, lors de cette vente des meubles, les trois autres cordonniers de Prauthoy se sont répartis ses stocks et ses outils. Les cordonniers Léon Mille et Antoine Rattet se sont rendus acquéreurs de lots de cuirs, fournitures et de quelques outils pour respectivement 162,55 et 54,65 francs. Le troisième, Jean Durringer, un cordonnier d'origine alsacienne qui avait été ouvrier chez Pierre Magron, en 1851, a acheté des outils pour la modeste somme de 1,75 franc.
En définitive, Barthélémy Magron et Louise Mathieu n'ont eu que trois garçons qui ont vécu, Louis, Pierre et Jules, dont les destins sont très différents. Comme on va le détailler, Louis semble avoir eu une vie modeste. Pierre est mort jeune, à trente-six ans, en laissant une fille et deux garçons. Enfin, le cadet, Jules, notre ancêtre, a réussi par le commerce à accéder à une certaine aisance qui permettra à ses enfants d'aspirer à des positions sociales plus élevées, ce qui les conduira tous à quitter Prauthoy.
Article sur les origines de la famille Magron et de Barthélemy Magron : Les origines de la famille Magron et les trois premières générations : Dominique, Joseph et Valentin.
Article sur la famille du fils aîné : Louis Magron (1812-1869), cordonnier-bottier, à Prauthoy, Longeau et Paris.
Article sur la famille du deuxième fils : Edmond Magron (1850-?), éditeur en Suisse (article à venir).
Article sur la famille du troisième fils : Jules Magron (1818-1892), négociant, à Prauthoy (article à venir).
Article sur la famille de Louise Mathieu : Louis Mathieu (1761-1839) [98], cordonnier à Is-sur-Tille.
Lien vers la généalogie de Barthélemy Magron : cliquez-ici.










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